Culture

«Matrix Resurrections»: un demake détonnant dans l'industrie des blockbusters

Temps de lecture : 5 min

Vingt ans après le premier «Matrix» qui a fait date dans l'histoire du cinéma, Lana Wachowski revient en solo pour mieux détruire son propre jouet.

Le message, lui, reste le même: «Wake up!» | Capture d'écran Warner Bros. Pictures via YouTube
Le message, lui, reste le même: «Wake up!» | Capture d'écran Warner Bros. Pictures via YouTube

Tout a commencé lorsque Thomas Anderson a troqué sa vie ennuyeuse d'informaticien dans une entreprise de softwares pour découvrir que le monde dans lequel il vivait n'était qu'un vaste mensonge et qu'en réalité les êtres humains naissaient branchés à des machines qui pompent leur énergie en les maintenant dans une espèce de réalité virtuelle. La Matrice, quoi.

Un blockbuster ambitieux

Vingt-deux ans plus tard, notre héros travaille toujours dans l'informatique, mais comme développeur de jeux vidéo à succès. Il estime toujours que c'est une vie chiante et il a toujours l'impression que tout n'est que supercherie. Il est rattrapé par Bugs (Jessica Henwick, épatante), qui lui refait le coup de la pilule bleue et de la pilule rouge –rouge pour comprendre que le monde est faux et pour se réveiller dans le monde réel. C'est tellement identique que ça peut sembler peu intéressant de le mentionner. En fait, ce qui change, ce sont précisément les décennies qui nous séparent de la fin de la trilogie. Keanu Reeves a changé, le monde a changé, et c'est précisément de cela dont parle Matrix Resurrections.

Lana Wachowski revient en solo à la réalisation avec un film enragé contre le propre système qui lui a donné vie. C'est à la fois un blockbuster coûteux et ambitieux, mais aussi un film qui puise énormément dans Cloud Atlas et Sense8, où la réalisatrice parle d'elle-même, de sa propre vie et aussi beaucoup d'amour.

Si vous cherchez à ressentir la même chose qu'à l'époque du premier opus, c'est peine perdue. Physiquement, Keanu Reeves, 57 piges, est là, mais on sent qu'il réserve tous ses bons coups de poing pour John Wick 4. Au contraire, à mesure qu'il redevient Neo, le film n'a de cesse de le placer devant sa propre impuissance. Tout ceci est aussi et surtout une réponse à l'impossibilité de faire une suite complètement satisfaisante à un des plus grands mythes du cinéma d'action de ces vingt-cinq dernières années.

Liv, die, repeat

Face à Keanu Reeves en plein méta-trip de déjà-vu, les acteurs défilent, mais ne ressemblent pas tout à fait aux icônes du passé. Le néo-Morpheus (Yahya Abdul-Mateen II) est complètement bluffant, clonant Lawrence Fishburne juste assez pour que l'on soit confus, tandis que l'agent Smith rajeunit sous les traits de Jonathan Groff, souvent surnommé «Macron» depuis sa performance d'officier du FBI dans la série Mindhunter. Thomas Anderson lutte, essaye de comprendre ce qui lui arrive, cette fois-ci en se faisant psychanalyser (par Neil Patrick Harris).

En tant que génie du jeu vidéo, il est acculé par sa compagnie-mère Warner Bros, rien que ça! (elle a financé le film) à produire une suite de sa trilogie à succès. Alors, pour noyer son chagrin, il va au simili Starbucks où il croise Trinity, devenu Tiffany, la MILF de ses rêves.

Ce que tente Matrix Resurrections aujourd'hui n'a jamais vraiment été fait, à cette échelle, par un blockbuster hollywoodien. Ce qui s'en rapproche peut-être le plus, c'est le projet Rebuild of Evangelion, une série de longs métrages d'animation, demake plus que remake d'un des animes les plus populaires qui soit.

Plutôt que de faire une suite qui risque de décevoir les inconditionnels de la saga, les scénaristes ont repris les mêmes jouets pour les emmener dans une autre direction, quitte à les briser au passage. Symboliquement, Matrix Resurrections inverse aussi le mythe du héros sauveur, l'Élu, par de nombreux aspects. Neo ne vole plus, et, surtout, il n'a plus vraiment envie de croire. L'impuissance du personnage qui se distinguait jusqu'ici par ses dons hors normes, offre à Trinity le rôle de vrai pivot de l'histoire. C'est elle qui devient le centre d'intérêt de tout le film, et aussi, d'une certaine manière, le personnage sur lequel repose désormais l'espoir de l'humanité.

Bien entendu, cela relève du fan service, mais qui n'a rien à voir avec le genre de celui des blockbusters tels que Spider-Man: No Way Home, pour prendre un exemple sorti si récemment qu'il est peut-être projeté dans la salle adjacente d'un même multiplex.

Côté Matrix, personne n'applaudit quand un personnage un peu connu débarque à l'écran. L'enseigne du faux Starbucks prête à sourire, mais, même si le nom du barista rappellera quelque chose aux plus grands fans, aucun d'entre eux ne bronchera en l'entendant. Plus méta encore: celui qui remplace Neo dans le cœur de Trinity n'est autre que le cascadeur qui doublait Keanu Reeves dans le tout premier Matrix. Tout n'est que couche sur couche d'informations dans cette histoire assez simple étalée sur différentes strates. Le trio composé de Lana Wachowski et des auteurs David Mitchell et Aleksandar Hemon n'essaye pas vraiment de donner une explication à son scénario. «Ce que vous savez, vous ne pouvez pas l'expliquer, mais vous le ressentez», disait dans la version de 1999 le personnage de Morpheus, toujours aussi à propos dans cette suite qui dénote clairement par rapport à celle que voulait le studio.

Un colérique brûlot utopiste

Si vous souhaitez voir un Matrix et non pas un film «sur» Matrix, vous serez déçu. On peut aussi reprocher au film d'être visuellement plus pauvre et moins inventif que ces prédécesseurs. Yuen Woo-ping n'est plus aux commandes et Neo passe surtout son temps à faire des boucliers avec les mains pour arrêter les balles. C'est un chaos pas si éloigné de ce qu'on a pu voir dans Sense8, avec plus d'argent à l'écran. Matrix Resurrections s'attarde à revenir sur ce que l'on sait déjà et le deuxième tiers de ce nouveau chapitre est un peu trop long. Les spectateurs pourront trouver beaucoup d'autres raisons de ne pas l'aimer.

Une partie du public ne sera peut-être pas sensible au méta-commentaire qui en vient souvent à se moquer du film lui-même quand la start-up nation du jeu vidéo explique que Matrix, c'est juste du crypto-gauchisme et du bullet time. Le choix s'est fait entre ça ou transformer Matrix en Star Wars VII: le réveil de la Force. On peut aussi ne pas apprécier le message anti-nostalgique dont on ne sait pas s'il est génial ou trop malin pour son propre bien. Mais toutes ces considérations ne sont qu'un prélude à ce qui va suivre. Matrix Resurrections est à l'origine de centaines d'heures de vidéos postées sur YouTube par des passionnés qui partagent leur analyse de métaphore biblique et à de multiples exégèses proto-messianiques diffusées sur les blogs et dans les fanzines. La saga nous expose aussi à beaucoup trop de gens habillés en prêtre du cuir et latex dans les conventions de SF. Ça fait partie du fun.

Matrix Resurrections est donc un film mutant, expérimental, simple et complexe à la fois. C'est une suite qui par essence démontre l'impossibilité d'en faire et qui dénonce la volonté cynique des studios de continuer à se faire de l'argent dessus. Techniquement, ça reste un film d'évasion et d'aventure plein de courses-poursuites. C'est, de l'aveu même de sa réalisatrice, une allégorie trans assez évidente.

C'est un formidable univers SF que sa propre créatrice essaye de plier, comme s'il s'agissait pour elle de s'amuser une dernière fois avec le jouet pour mieux le briser. On peut aussi y voir un colérique brûlot utopiste, presque un «donneur d'alerte» sur la tournure que prennent les médias et sur leur emprise.

On ne peut pas non plus passer à côté de l'aspect «film sur la dépression», celle d'un homme qui se rend compte que le monde ne tourne pas rond. C'est aussi un film d'amour sans concession, car ce sentiment est la «genèse de tout», conclut Lana Wachowski dans une dédicace adressée à ses parents qui défile au générique de fin. Matrix Resurrections est surtout un film coup de poing balancé à la gueule des blockbusters qui se ressemblent comme autant d'agents Smith. C'est un demake qui propose au public de revisiter quelque chose de très connu d'une manière très différente. Quoi qu'il en soit, ce Matrix 2021 est sans aucun doute le meilleur film qui parle de l'œuvre originelle. Le message, lui, reste le même: «Wake up!»

Matrix Resurrections

De Lana Wachowski

Avec Keanu Reeves, Carrie-Anne Moss, Yahya Abdul-Mateen II

Séances

Durée: 2h28

Sortie: 22 décembre 2021

Newsletters

Des perles en œufs d'autruche révèlent un réseau social vieux de 50.000 ans

Des perles en œufs d'autruche révèlent un réseau social vieux de 50.000 ans

L'étude des bijoux permet de comprendre les interactions sociales préhistoriques.

Agatha Christie, le Bauhaus et les espions: toutes les routes mènent à l'Isokon

Agatha Christie, le Bauhaus et les espions: toutes les routes mènent à l'Isokon

[Épisode 1] La déclassification des dossiers du MI5 a permis de compléter la fascinante histoire de cet immeuble avant-gardiste et de l'expérience sociale qu'il a proposée. Agatha Christie y a rédigé son unique roman d'espionnage –forcément bien renseigné.

Des biologistes découvrent ce qui pourrait être le premier animal hybride de l'histoire

Des biologistes découvrent ce qui pourrait être le premier animal hybride de l'histoire

Les Sumériens partaient à la guerre avec des ânes hybrides.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio