Culture

Parce qu'il n'y a pas que Houellebecq dans la vie, douze livres pour bien démarrer 2022

Temps de lecture : 15 min

L'année littéraire démarre très fort grâce aux romans de Justine Bo, Maaza Mengiste ou Jón Kalman Stefánsson. Et à quelques autres titres tout à fait recommandables.

Ces douze romans paraissent entre le 5 et le 20 janvier 2022. | Montage Slate.fr
Ces douze romans paraissent entre le 5 et le 20 janvier 2022. | Montage Slate.fr

Le saviez-vous? Anéantir de Michel Houellebecq n'est pas le seul roman publié en ce mois de janvier 2022. Moins exposés, d'autres auteurs et autrices sont pourtant en train de s'élancer du grand plongeoir, attendant fébrilement de savoir si leurs écrits vont marquer le début d'année ou s'ils vont se noyer dans l'imposante masse des publications de janvier. Voici douze titres qui, à des degrés divers, mériteraient que bien des paires d'yeux se posent sur eux.

«Alphabet», l'origine du mal

«Ce texte cartographie l'état des forces en place. Ce texte déambule. Il ne combat pas. Ce texte sculpte dans la violence. Il cherche la forme pure. Il ne dénonce pas. Ne fait pas de procès. Il ne crie pas. Il ne hurle pas.» Dès la deuxième page, Justine Bo placarde ses intentions avec la plus grande des clartés: son sixième livre n'entend pas être le témoignage factuel de la victime d'un pédocriminel.

Alphabet (référence au poème signé Henri Michaux) est d'abord un choc d'écriture, même si, de la part de l'autrice d'Onanisme et Si nous ne brûlons pas, on n'est guère étonné de voir les mots claquer de la sorte, avec cette intransigeance sèche qui serre tellement le cœur. L'autrice y raconte le voyage entrepris «en Atlantique» pour aller se confronter à Yórgos, soudeur grec devenu un temps son oncle par alliance, qui l'a violée lorsqu'elle était enfant.

Que va-t-on chercher dans un telle entreprise? Se lance-t-on simplement dans le but d'avancer? Qu'attendre d'une rencontre avec un homme qui vous a tout pris? En tout cas, la narratrice y va, avec un aplomb sidérant, comme une remontée à la surface après vingt-sept années d'asphyxie. Alphabet, c'est un film de Claire Denis, une approche du corps vu comme un territoire, un objet dur comme de la pierre et en même temps plein de fêlures. C'est un livre qui en impose, et déjà l'un des plus grands textes de 2022.

Alphabet

de Justine Bo

Grasset

224 pages

19 euros

Parution: 5 janvier 2022

«Le roi fantôme», renverser Goliath

Figurant parmi les six finalistes sélectionnés pour le prestigieux Booker Prize édition 2020, le deuxième livre de Maaza Mengiste (autrice éthiopienne et états-unienne) ne vole pas sa réputation. Le roi fantôme se déroule (presque) intégralement entre 1935 et 1941, et décrit un fait historique trop méconnu: l'invasion de l'Éthiopie par l'armée italienne, puis le retournement de situation tout sauf fortuit qui mena à la victoire du peuple local face aux hommes de Mussolini.

Le roi fantôme n'est pas une simple variation autour du mythe de David et Goliath. C'est aussi un récit choral (dans tous les sens du terme) qui montre qu'au jeu d'échecs, chaque pièce est susceptible de jouer un rôle d'importance. Parmi les protagonistes se distingue Hirut, servante orpheline d'un chef de guerre: armée du fusil légué par son père, elle deviendra l'une de meneuses du mouvement qui renversera l'Italie. «Hirut, dit Kidane, d'une voix qui porte à travers la vallée. Montre-leur qui protège l'empereur. Qu'ils voient ainsi qu'une femme peut commander et combattre au même titre que n'importe quel homme.»

Maaza Mengiste déploie un style sublime, de ceux qui parviennent à faire accélérer le cœur en une poignée de phrases. Le roi fantôme est parfois d'une dureté à faire blêmir, mais peut-il en être autrement d'un récit de lutte contre le fascisme? C'est en tout cas une œuvre dense et marquante, qui donne envie de découvrir sur le tard le premier roman de l'autrice, Sous le regard du lion, paru en français en 2012.

Le roi fantôme

de Maaza Mengiste

Traduction: Serge Chauvin

Éditions de l'Olivier

464 pages

24 euros

Parution: 7 janvier 2022

«Les nuits bleues», couleur chaude

C'est une romance moderne parce qu'elle démarre au temps du confinement. Par de brefs chapitres, comme une succession de nouvelles très vives, Anne-Fleur Multon raconte la passion qui s'installe à distance entre sa narratrice et une certaine Sara (sans h). Les deux jeunes femmes se sont croisées lors d'une soirée, puis la pandémie les a séparées. C'est d'abord cela que raconte Les nuits bleues: comment, malgré la distance infranchissable, les cœurs qui matchent (ici sans appli) parviennent à s'embraser, avant même le premier tête-à-tête ou le premier baiser.

Regarder le même film à distance, passer sa vie au téléphone, échanger des messages de moins en moins équivoques, être avec l'autre sans être en sa présence, et puis se permettre de sortir enfin, attestation en poche, au-delà du kilomètre autorisé. Anne-Fleur Multon raconte tout. Les trépidantes minutes qui précèdent la rencontre, les lendemains qui ne déchantent pas, la conviction grandissante qu'on est plus que jamais à sa place. Et le désir, aussi: «Quand on pensera à l'amour ce jour-là, on se souviendra du désir qui était presque une troisième personne entre nous.»

L'autrice raconte l'exaltation, l'empressement, l'envie de tout donner à l'autre, les décisions pouvant sembler précipitées alors qu'au fond de soi, on sait que non. Voilà un roman doux, plaisant, qui donne envie d'aimer, même si, pour citer le titre du livre signé Juliet Drouar, c'est peut-être parce qu'elles sont sorties de l'hétérosexualité (ou qu'elles n'en ont jamais fait partie) que les héroïnes des Nuits bleues semblent avoir une relation aussi saine.

Les nuits bleues

d'Anne-Fleur Multon

Les Éditions de l'Observatoire

208 pages

20 euros

Parution: 5 janvier 2022

«Marche en plein ciel», dans les Cévennes sans Stevenson

Le chemin de Stevenson n'a peut-être jamais été autant mis en avant que ces dernières années. Avant Marche en plein ciel, il y eut le film de Caroline Vignal, Antoinette dans les Cévennes, dans lequel Laure Calamy partait en expédition sur un coup de tête et de cœur, sans préparation mais avec un âne capricieux nommé Patrick. Gwenaëlle Abolivier, dont on connaît la voix longtemps entendue sur France Inter, raconte dans son livre comment elle a suivi le même parcours, par amour éperdu de l'art de marcher (au passage, lisez donc le livre de Rebecca Solnit sur le sujet), mais aussi par envie de coucher sur le papier le récit de son trajet.

«Au départ de mon trajet, écrit Abolivier, je pensais juste évoquer rapidement Stevenson.» Deux raisons principales à cela: elle estime que Voyage avec un âne dans les Cévennes, livre écrit par Stevenson à propos de son propre périple, est une œuvre mineure de l'auteur, mais surtout, elle rejette avec vigueur le comportement de Stevenson vis-à-vis de l'âne avec lequel il a marché. «Pendant tout son périple, l'explorateur va martyriser la pauvre bête, lui donnant des coups de badine, encouragé par les habitants qu'ils croisent.» Le livre est comme ça: direct, franc du collier, empli de respect et d'empathie pour les êtres (et d'ailleurs pour les lieux).

C'est aussi un carnet de contemplation: par endroits, Gwenaëlle Abolivier glisse du récit vers la poésie, au gré de textes qu'on imagine dictés par l'exaltation due à la marche et aux paysages. Un livre court, ramassé, qui donne des envies d'introspection champêtre, invitant à toutes les formes de voyage. On n'a nul besoin de Stevenson pour ça.

Marche en plein ciel

de Gwenaëlle Abolivier

Le Mot et le Reste

122 pages

13 euros

Parution: 6 janvier 2022

«La Vierge à combustion et le Baryton perché», garçons d'étages

En cette époque faite de confinements et de mises à l'isolement, il faut s'attendre à ce que les immeubles (parisiens ou non) servent de décors principaux à bon nombre de fictions qui fleuriront dans les prochaines années. Fort heureusement pour Sophie Charpentier, musicienne touche-à-tout qui signe ici son premier roman, sa fiction immobilière —qui n'a d'ailleurs aucun lien avec le Covid-19– est bien plus imaginative et captivante que le 8 Rue de l'humanité récemment pondu par Dany Boon.

Il s'agit ici de deux voisins, Meunier et Zimmerman, qui n'étaient a priori pas faits pour s'entendre, mais qui finissent par converger à la faveur de plusieurs événements. D'abord l'irruption régulière dans l'immeuble de la voix pour le moins maladroite d'un jeune baryton, et ensuite l'incendie de Notre-Dame: «Côte à côte, les deux voisins contemplaient le spectacle ravageur qui s'offrait à eux, Meunier légèrement décalé vers l'encoignure de la lucarne, Zimmerman ayant oublié sa main sur son bras, comme une plume ou une feuille d'arbre qui serait entrée par la fenêtre.»

L'écriture de Sophie Charpentier est souple, plaisante, addictive comme celle d'un bon polar, ce que n'est pas La Vierge à combustion et le Baryton perché, qui consiste avant tout en une réflexion jamais empesée sur la création artistique. Musique, écriture, arts visuels: à l'image de son autrice, le roman explore différentes facettes d'un même carburant, l'art, autant capable de faire douter que d'offrir la plus béate des satisfactions.

La Vierge à combustion et le Baryton perché

de Sophie Charpentier

Éditions Les Pérégrines

336 pages

19 euros

Parution: 6 janvier 2022

«Ce prochain amour», où est le courage des hommes?

On ne parlera pas de «portrait de femme» puisqu'on ne parle jamais de «portrait d'homme». Quoi qu'il en soit, Nora Benalia se range aux côtés d'Annie Ernaux, de Virginie Noar, d'Amandine Dhée, pour sa propension à raconter une vie de femme à travers le prisme des inégalités de genre. La narratrice de Ce prochain amour (titre explicitement emprunté à Jacques Brel) raconte la découverte de sa féminité, sa rencontre avec la masculinité, le désir, la maternité. Les coups aussi. Les coups infligés par cet homme censé l'aimer et la protéger.

Un sentiment d'injustice traverse le premier roman de Nora Benalia: pourquoi le courage est-il décrit comme une valeur masculine quand ce sont les femmes qui passent le plus clair de leur temps au four et au moulin, tâchant d'être à la fois des mères exemplaires, des modèles de féminité et des travailleuses accomplies? Ce prochain amour est traversé par une rage dépourvue d'aigreur. La femme au centre du livre est une combattante fière de s'être battue comme une lionne, et qui espère que d'autres après elles n'auront plus l'obligation d'en découdre pour échapper à la violence et à l'aliénation.

Les chapitres sont vifs, souvent courts, sans détour. Nora Benalia appelle un chat un chat, et c'est très bien comme ça. «J'aimerais être un homme, avoir une paire de couilles comme balancier pour m'assurer de l'équilibre et de la justesse de mon attitude», peut-on lire vers la fin du livre. En conclusion, elle partage sa vision d'un monde meilleur, plus juste et moins déséquilibré: «Je ne veux que des humains faillibles, peureux, donc courageux. Des humains qui s'assument.» Un programme politique plein de cœur et de tripes.

Ce prochain amour

de Nora Benalia

Hors d'atteinte

208 pages

17 euros

Parution: 6 janvier 2022

«Langue morte», vivant poème

À n'en pas douter, le titre du livre de Hector Mathis relève de la publicité mensongère: dans Langue morte, la langue est vivante, et même archi vivante. C'est un roman mais ça pourrait être du slam: les phrases courtes s'enchaînent sans répit, s'accumulant de façon souvent stimulante, parfois épuisante. L'un des précédents livres de Mathis –celui-ci est son troisième, à même pas 29 ans– s'appelait K.O.: c'est un peu l'effet que fait la lecture de ce livre qui étourdit.

C'est l'histoire d'une déambulation: celle d'un homme qui arpente les rues de son enfance, renouant avec des souvenirs encore vivaces, revivant des instants de vie précieux et/ou curieux. La mort d'un grand-père, le 11-Septembre, la découverte au théâtre du Double de Dostoïevski: Langue morte a tout du roman d'apprentissage. Plus il avance dans la vie, plus son jeune héros empoche des points d'expérience, y compris quand c'est la désillusion qui toque à la porte.

On y retrouve aussi la truculence de certains grands romans picaresques: sur les plans linguistique et géographique, Langue morte ne tient pas en place, allant toujours voir si l'herbe ne serait pas plus verte ailleurs, et déployant un vocabulaire fleuri, à la lisière de l'argot. Mathis ne lésine pas sur les points d'exclamation et de suspension, et c'est relativement rare; mais cela relève ici de l'exaltation permanente et du désir d'injecter toujours plus de vie.

Langue morte

de Hector Mathis

Buchet Chastel

256 pages

17,90 euros

Parution: 6 janvier 2022

«Ton absence n'est que ténèbres»: plus de 100 ans de solitude

C'est dans une saga familiale d'une rare ampleur que Jón Kalman Stefánsson nous invite à plonger: celui qui est fréquemment décrit comme l'un des plus grands auteurs d'Islande –366.000 âmes mais tellement de plumes de talent– livre un ouvrage d'une densité suffocante. Tout part d'un homme à la mémoire défaillante, qui se demande comment il a atterri dans cette église située au milieu des fjords de l'ouest du pays. Et pas sûr que son chauffeur-pasteur, qui pourrait bien être le diable, l'aide réellement à y voir plus clair.

De là se développe une fresque magistralement construite, d'une ambition qui pourrait sembler démesurée si tout n'était pas parfaitement maîtrisé. Steffánson nous fait remonter jusqu'au XIXe siècle pour tenter de comprendre, avec notre héros amnésique, de quoi il retourne au juste. Il y a mille vies dans Ton absence n'est que ténèbres, et aussi la certitude que tant qu'il existera des écrivains et écrivaines de cette trempe, il sera toujours possible d'écrire sur l'amour, le sexe et la mort sans jamais avoir vraiment épuisé le sujet.

Sur plus de 600 pages, l'auteur nous secoue non-stop, voguant de trouvaille en trouvaille avec une jubilation sans cesse renouvelée. Ton absence n'est que ténèbres est sans doute le plus excitant des marathons qu'il ait été donné de courir depuis des lustres. À vrai dire, on ne trouve qu'un équivalent récent, et il est cinématographique: La Flor, film argentin de Mariano Llinás, treize heures et demie de pur génie filmique et un sens de la narration complètement zinzin. D'ailleurs si Llinás voulait bien adapter Stefánsson...

Ton absence n'est que ténèbres

de Jón Kalman Stefánsson

Traduction: Éric Boury

Grasset - En lettres d'ancre

608 pages

25 euros

Parution: 5 janvier 2022

«Sa majesté Clodomir», roman noir à papa

Le titre sentait bon la langue française fleurie, quelque chose de l'ordre de Frédéric Dard. Ça n'est pas tout à fait à cela que ressemble le résultat, et c'est tant mieux: le livre de Christian Casoni, primo-romancier né en 1958, a un style qui n'appartient sans doute qu'à lui. Partant du principe que c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes, l'auteur (qui semble avoir eu mille vies) prend pour héros un commandant de police vieillissant nommé Maniabosco, qui n'a pas son pareil pour s'attirer des ennuis.

Moins intéressé par son intrigue pourtant salée que par ses personnages, Casoni borde un simili polar rond en bouche, se plaçant dans le sillage d'auteurs comme Jean-Bernard Pouy sans jamais perdre de sa singularité. C'est le genre de livre dans lequel on peut croiser des phrases comme «Elle l'appelle d'un rade et commence à l'assaisonner», et se sentir parfaitement chez soi. Comme dans des chaussons.

Bien que se déroulant de nos jours, l'intrigue –pas toujours limpide, mais qu'importe– remonte jusqu'à l'an de grâce 523, qui marqua le début de la guerre entre les Francs et les Burgondes. C'est bel et bien à une guerre des clans datant d'il y a seize siècles que Casoni et Maniabosco tentent de mettre fin, ce qui n'est qu'un élément de l'écheveau touffu et plaisant qu'est Sa majesté Clodomir.

Sa majesté Clodomir

de Christian Casoni

Le Mot et le Reste

480 pages

23 euros

Parution: 20 janvier 2022

«Que faire de la beauté?», vaste question

Son titre a beau ressembler à celui d'un essai, le nouveau livre de Lucile Bordes –précédemment éditée chez Liana Levi, désormais aux Avrils, jeune maison d'édition en forme de malle aux trésors– est bel est bien un roman. Ce qui n'empêche pas Que faire de la beauté? de s'inscrire parmi ces ouvrages qui stimulent activement les neurones. Voilà un livre remuant, à mille lieues du tout-venant, et dont l'écriture ne subit aucune baisse de rythme.

Un jour, Félicité, l'héroïne du roman, a décidé de larguer les amarres, abandonnant l'écriture, le bord de mer, et un mari dont elle ne savait que faire. Lucile Bordes l'imagine en ermite des temps modernes, coupant du bois dans son village montagnard, surveillant du coin de l'œil les soldats qui arpentent la frontière voisine. Que faire de la beauté?, qui se déroule essentiellement en 2033, cite ouvertement Orwell et rappelle aussi Ray Bradbury («Je ne suis pas quant à moi autorisée à posséder des documents ou des livres, je n'en ai même pas fait la demande et tu le sais très bien»). Mais ne bascule jamais dans le pur récit d'anticipation.

En se retournant sur quelques souvenirs à l'occasion de l'irruption d'un soldat dans sa vie, Félicité s'interroge longuement sur son rapport à l'écriture, et c'est là que le livre révèle sa double richesse: au roman introspectif et futuriste se mêlent des considérations souvent passionnantes sur la création, son pourquoi, ses conséquences. Que faire de la beauté? On ne sait pas. Mais le temps d'un livre, Lucile Bordes, elle, a trouvé une réponse convaincante à cette question.

Que faire de la beauté?

de Lucile Bordes

Les Avrils

176 pages

18 euros

Parution: 5 janvier 2022

«L'autre moitié du monde», la jeune fille et Franco

Après Une immense sensation de calme et Le sanctuaire, c'est le troisième roman de Laurine Roux, par ailleurs professeure de lettres dans un collège des Hautes-Alpes. Pour la première fois, l'écrivaine inscrit son récit dans une réalité historique: celui des années 1930 et de la guerre civile espagnole. Comme dans ses livres précédents, le personnage principal est une jeune fille, ici prénommée Toya, qui va explorer sa propre sauvagerie tout en découvrant celle des autres.

Comme dans n'importe quelle situation de guerre, c'est l'histoire d'un télescopage entre plusieurs visions du monde inconciliables. Dès les premières pages émerge un personnage impressionnant, La Marquise, dont le cœur est aussi sec que le pouvoir est grand. Exploitant d'une main de fer les paysans travaillant dans les rizières catalanes, elle semble programmée pour tuer toute forme de joie et d'épanouissement. Mais la liberté ne se demande pas, elle se prend, et c'est ce que Toya va découvrir au long de son périple.

Il y a quelque chose de Terrence Malick dans le regard de Laurine Roux. Une façon de s'ancrer profondément dans les valeurs liées à la terre, de se servir de la nature comme d'une alliée, et de trouver de la grâce y compris dans les épisodes les plus objectivement affreux. Dieu que la résistance est belle quand elle est décrite de cette façon. Éminemment cinématographique, L'autre moitié du monde confirme le talent précieux de son autrice.

L'autre moitié du monde

de Laurine Roux

Les Éditions du Sonneur

256 pages

18 euros

Parution: 13 janvier 2022

«Sans Chichi», des larmes sous les facéties

«­Hier, Jacques Chirac est mort.» Seule sur sa page, cette phrase résonne comme un hommage à L'Étranger. Et pourtant Sans Chichi se tient loin de Camus, sur le plan du ton comme sur celui des intentions. Au programme: un livre facétieux, qui ne s'encombre pas d'une narration classique, préférant multiplier les digressions et les petites installations artistiques au mieux inattendues, au pire incongrues. C'est un roman rieur qu'a écrit Elsa Escaffre, dont on apprend sans grand étonnement qu'elle est une plasticienne qui place «le langage au centre de ses recherches et expérimentations».

Le titre du livre fait référence à celui qui figurait à la une de Libération le 27 septembre 2019, à propos de la mort d'un certain Jacques Chirac, Chichi pour les intimes (et surtout pour les chansonniers). N'espérez pas trouver dans le livre une hagiographie de celui qui fut président de la République pendant douze ans, ni même un quelconque hommage: ce qui intéresse l'autrice, c'est son propre rapport au deuil, à la perte d'un homme qu'on a eu l'impression de connaître sans l'avoir jamais connu, et la façon souvent cocasse dont les gens qui restent organisent leurs hommages et leur vie d'après.

Derrière la mort de Chirac s'en cache une autre: celle du grand-père de l'autrice, bien moins renommé mais tout aussi grand pour elle. «Tu tenais du côté de ceux qu'on n'honore pas de funérailles nationales, pas non plus de statues en place centrale ni de musées ou d'aéroports», lui écrit-elle. Ces passages-là sont les plus jolis du livre, parfois cachés derrière quelques pitreries qui semblent avant tout destinées à dissimuler la pudeur de cette grande fille si triste d'avoir perdu son papi.

Sans Chichi

d'Elsa Escaffre

Christian Bourgois Éditeur

190 pages

17,50 euros

Parution: 6 janvier 2022

Ce début d'année marque également la sortie des nouveaux livres de Karine Tuil (La décision), Nicolas Mathieu (Connemara), Leïla Slimani (Regardez-nous danser), Pierre Lemaître (Le grand monde), David Foenkinos (Numéro deux), Mathias Malzieu (Le guerrier de porcelaine), Philippe Besson (Paris-Briançon), Tonino Benacquista (Porca miseria), Éric Vuillard (Une sortie honorable), Pascal Quignard (L'amour, la mer), Éric Fottorino (La pêche du jour), Vincent Message (Les années sans soleil). Pour ne citer que les noms les plus connus.

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Mais c'est, comme septembre, le moment d'aller faire son marché sur les étals des libraires de quartier ou, faute de pouvoir se déplacer, les sites des maisons d'édition. Les livres cités dans le paragraphe précédent auront tout le temps de trouver leur public; ce n'est pas forcément le cas de romans moins attendus mais souvent au moins aussi intéressants, qui ont réellement besoin de l'élan des lecteurs et lectrices pour parvenir à se lancer.

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