Politique

La gauche française vit-elle son tournant américain?

Temps de lecture : 5 min

Le nombre actuel des candidatures cataloguées à gauche résulte d'une incapacité de «petites et moyennes entreprises» politiques à s'adresser d'une seule voix intelligible aux citoyens.

Anne Hidalgo, la maire de Paris et candidate du Parti socialiste à l'élection présidentielle d'avril 2022, lors d'un meeting de campagne à Perpignan le 12 décembre 2021. | Lionel Bonaventure / AFP
Anne Hidalgo, la maire de Paris et candidate du Parti socialiste à l'élection présidentielle d'avril 2022, lors d'un meeting de campagne à Perpignan le 12 décembre 2021. | Lionel Bonaventure / AFP

Appréhendée au jour le jour, la difficulté des partis qui forment la gauche française à désigner un candidat unique est peu compréhensible. Le choix du grand angle et, plus particulièrement, la comparaison de modalités des élections française et américaine permettent de montrer que les obstacles rencontrés par Anne Hidalgo tiennent au moins autant à une crise du Parti socialiste (PS) en tant qu'organisation qu'au peu d'audience d'un projet de gouvernement dont la facture est, cette fois, très classique.

Ceci confirme une hypothèse qui pouvait déjà être posée au lendemain de l'échec de Benoît Hamon en 2017. La rénovation du programme par l'introduction de la revendication du revenu universel n'avait pas suffi, ni pour imposer Hamon comme le candidat unique de la gauche ni pour lui assurer un score très supérieur à celui promis en 2021 par les sondages à la maire de Paris, soit de l'ordre de 6%.

Les candidats progressistes qui, sortis des rangs de gouvernements socialistes, ont réussi à obtenir la confiance d'une part importante de l'électorat traditionnel du Parti socialiste, sont Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon.

Si les contenus de leurs programmes respectifs les distinguent, ils partagent le fait d'avoir renoncé à s'appuyer sur une construction traditionnelle de fédérations et de sections à laquelle ils ont préféré la fluidité et l'agilité de mouvements recourant au porte-à-porte, à des formes de mobilisation spontanée, à la participation locale comme aux derniers produits de la technologie électorale.

Une évolution des organisations progressistes françaises

Une telle évolution dans le business model des organisations progressistes françaises n'est pas sans rappeler la modernisation des campagnes américaines impulsées sous la présidence du Parti démocrate par Howard Dean avant l'élection de Barack Obama.

Les instituts de sondages n'envisagent pas une victoire de La France insoumise (LFI), créditée de 8 à 10% des intentions de vote en novembre 2021. En revanche, si le président de la République française conserve en 2022 la confiance d'un nombre suffisant d'électeurs socialistes, le paysage politique national pourrait ressembler un peu plus à celui des États-Unis.

Il serait alors probablement dominé par l'opposition entre une force progressiste libérale qui succéderait, conformément à l'un des scénarios décrits par Bruno Jeanbart, au PS, et un parti républicain éprouvant des difficultés à convaincre les franges les plus radicales de la droite. La pièce n'est toutefois pas jouée comme en témoigne l'impact de la candidature de Valérie Pécresse sur la répartition des rôles.

La personnalisation du pouvoir

La France et les États-Unis sont, à l'évidence, des pays dont la culture est différente. Cependant, saisir leurs convergences importe pour comprendre les contraintes de leur fonctionnement politique et l'état de la conjoncture.

La fondation de ces deux nations sur un moment révolutionnaire au XVIIIe siècle ne résume en effet pas leurs similitudes. Parmi celles-ci, l'institution d'une présidence de la République, caractérisée par une élection au suffrage universel, a une influence déterminante sur l'organisation des partis politiques bien que ceux-ci n'existent pas pour cette seule élection et interviennent aussi dans le cadre de structures parlementaires nationales et régionales. La fonction présidentielle était secondaire sous la IVe République comme pour nombre de constituants américains au lendemain de la Révolution.

La disparition de Charles de Gaulle, qui fut à même de rassembler une majorité par-delà les frontières de la gauche et de la droite, a favorisé dans les années 1970 l'imitation du modèle américain.

Son renforcement a induit une personnalisation du pouvoir en même temps qu'une bipolarisation du champ partisan que les organisations doivent maîtriser pour réaliser le score électoral requis. C'est cette capacité qui est aujourd'hui mise à l'épreuve en France. Aux États-Unis, les partis démocrate et républicain connaissent d'importantes divisions, mais celles-ci ne remettent pas en cause leur existence.

En France, la disparition de Charles de Gaulle, qui fut à même de rassembler une majorité par-delà les frontières de la gauche et de la droite, a favorisé dans les années 1970 l'imitation du modèle américain d'organisation et la construction, en vue de la course à la présidence, de deux alliances à vocation majoritaire, dominées par une figure charismatique.

L'avènement des partis présidentiels

L'établissement, en 1972, d'un Programme commun à trois formations ainsi que l'évolution de la composition sociologique du salariat au détriment du mouvement ouvrier communiste permirent l'élection de François Mitterrand en 1981. Elle assura l'installation –au moins jusqu'en 2002, sinon 2012– du PS dans le rôle de «parti présidentiel» de gauche. Parallèlement, l'affirmation du mouvement néogaulliste dominé par la figure de Jacques Chirac sur l'Union pour la démocratie française (UDF), inspirée par la démocratie-chrétienne de Valery Giscard d'Estaing, fédéra un nombre suffisant d'électeurs de droite pour constituer un autre grand parti présidentiel.

Ce dernier se montra capable de surmonter les défaites de 1981 et 1988 avant de remporter une succession de victoires entre 1995 et 2012. Il se maintient aujourd'hui sous le nom Les Républicains (LR) à l'intérieur d'une compétition qui l'oppose au Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen, voire à l'initiative d'Eric Zemmour.

Contrairement au cas américain, l'existence de deux formations capables de rassembler, chacune sur son nom, un peu plus ou un peu moins de la moitié des électeurs n'a pas été accompagnée en France par la disparition d'organisations concurrentes. Aux États-Unis, rare est la posture du troisième homme. Récemment adoptée par Donald Trump, elle a abouti à l'adoubement par le Parti républicain du célèbre homme d'affaires.

Des usages électoraux bouleversés

La différence entre la France et les États-Unis trouve différentes explications qui se complètent. La question financière constitue un premier élément: une élection à l'échelle d'un continent suppose des ressources importantes et par conséquent la concentration de celles-ci au service d'un petit nombre de participants à la compétition.

Les usages institutionnels en sont un autre. La tradition américaine d'une primaire à laquelle les candidats acceptent de se soumettre contribue à la limitation du nombre des formations en lice à l'élection présidentielle proprement dite en même temps qu'elle assure l'expression comme la mesure des divergences. Elle est également une occasion de tester le talent de personnalités qui peuvent déjà présenter une expérience en tant que gouverneurs, de chefs d'État.

En France, la difficulté de l'enracinement des primaires dans les usages électoraux et le pluralisme historique de la gauche ne suffisent pas à expliquer le nombre des candidatures.

La garantie d'un remboursement par l'État des frais de campagne dès qu'un score minimum relativement faible est atteint contribue à l'explication. Il en sera sans doute ainsi tant qu'un mode de financement, inspiré des propositions de l'économiste Julia Cagé, ne réservera pas aux contribuables la responsabilité de la répartition des moyens financiers entre les candidats en amont de l'élection.

Mais plus fondamentalement, le nombre actuel des candidatures françaises communément cataloguées comme de gauche résulte d'une incapacité de «petites et moyennes entreprises» politiques qui, bien que partageant une sensibilité sociale et écologique, à s'agréger et à s'adresser d'une seule voix et de façon intelligible aux citoyens. Cette faiblesse de l'esprit d'entreprise de la gauche rompt avec un passé qui vit la construction, au XIXe siècle, par une «social-démocratie» unitaire d'organisations internationales mettant en réseau les partis ouvriers.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Newsletters

Changement de plan

Changement de plan

[Épisode 8] Najwa doit encaisser le départ d'Aglaé avant de pouvoir accueillir le nouveau Totem. Une nomination qui ne va pas du tout l'enchanter.

Éducation nationale: y a-t-il un problème Blanquer?

Éducation nationale: y a-t-il un problème Blanquer?

Les enseignants observent une dégradation sans précédent de l'école publique depuis la prise de fonction du ministre.

Mon Europe à moi: «Pourquoi ne réforme-t-on pas la PAC pour aider le bio?»

Mon Europe à moi: «Pourquoi ne réforme-t-on pas la PAC pour aider le bio?»

Premier budget de l'UE, la Politique agricole commune favorise largement les grosses exploitations conventionnelles. La faute, en partie, des États, dont la France.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio