Culture

Six essais et un roman qui ont marqué l'année 2021

Temps de lecture : 13 min

Pour Noël, offrez des idées.

Dans cette liste, des sciences humaines, des enquêtes journalistiques et des «récits» qui, à cheval entre la biographie, le témoignage et l'essai, renouvellent le genre de la non-fiction. | Piqsels
Dans cette liste, des sciences humaines, des enquêtes journalistiques et des «récits» qui, à cheval entre la biographie, le témoignage et l'essai, renouvellent le genre de la non-fiction. | Piqsels

Le temps m'aura manqué cette année pour lire les livres des autres. J'ai cependant essayé dans cette liste (qui n'est pas un classement) de faire ressortir à la fois quelques ouvrages marquants de l'année 2021 et un certain nombre de tendances éditoriales qui se sont exprimées lors de la dernière rentrée des essais. Un seul roman y figure car il se déroule dans le microcosme des producteurs d'idées (Le Voyant d'Étampes d'Abel Quentin) et introduit comme ressorts narratifs des thèmes qui redéfinissent le débat intellectuel contemporain (l'épineuse question du «wokisme»).

En dehors de cette exception, j'ai renoncé faute de temps de lecture suffisant à intégrer des romans que j'avais à peine commencés. Je pense à des œuvres de fiction qui toutes plongent leurs lecteurs dans des territoires (banlieue pavillonnaire, Grand Est...) qui deviennent eux-mêmes des éléments du récit: Grande couronne de Salomé Kiner, Villa Wexler de Jean-François Dupont ou encore Arrière-pays de Daniel Rondeau.

Autre absence notable, les ouvrages féministes, qui ont indéniablement marqué la rentrée et mériteraient d'être abordés en profondeur tant le sous-genre éditorial des essais qui questionnent le couple, l'amour et les relations hommes-femmes se détache sur les tables des libraires, au point de constituer désormais un rayon à soi. Encore une fois faute de temps, j'ai plutôt choisi de me concentrer sur les univers que je maîtrise le mieux: les sciences humaines, les enquêtes journalistiques et autres «récits» qui, à cheval entre la biographie, le témoignage et l'essai, renouvellent le genre de la non-fiction.

«Le premier XXIe siècle – De la globalisation à l'émiettement du monde»

Le genre: épreuve de culture gé.

Pourquoi il faut le lire: parce que c'est le plus réussi dans sa catégorie des essais qui prennent de la hauteur sur l'état de l'Occident.

La mini-bio de Jean-Marie Guéhenno publiée sur la quatrième de couv' –«Ancien secrétaire général des Nations unies auprès de Kofi Annan, il partage sa vie entre les États-Unis et l'Europe, et enseigne à l'université de Columbia»– impressionne, tout comme l'amplitude thématique de sa table des matières.

Individualisme, démocratie, Chine, Europe, GAFA, guerre et paix... On se croirait en première année de Sciences Po et, pourtant, l'auteur parvient à déjouer l'inquiétude initiale du lecteur, celle de tomber sur un pavé docte et soporifique sur l'état du monde et les relations internationales. Cette réussite est à la fois celle d'un style et d'une pensée fluide qui va à chaque fois à l'essentiel tout en embrassant la complexité.

Avec la chute du mur de Berlin en 1989 s'ouvre une parenthèse historique: le bloc de l'Ouest, alors sans rival, mise sur le triomphe de la démocratie, de la liberté, du marché et de l'individu. C'est cette parenthèse qui se referme, écrit Guéhenno. Car depuis, ni l'éloignement du risque physique, contrarié par la pandémie, le terrorisme et le choc du 11-Septembre, ni la recherche du confort matériel par la consommation n'ont suffi à construire une vie bonne.

«L'idéologie de l'individu, qui a si puissamment contribué à transformer le monde, arrive en bout de course. Le collectif veut prendre sa revanche», avertit l'auteur. Dans ce monde en recomposition, les GAFA ont un projet, la Chine a le sien. L'Occident lui, se retrouve orphelin d'utopie: «Dans un monde accidentel, et pour ainsi dire illisible, les individus dépossédés d'une identité collective pensent d'abord à eux-mêmes.»

Or, ces mêmes «individus désorientés du monde contemporain brûlent de livrer un combat collectif, mais ils ne savent sur quel terrain ils doivent le faire». D'où le succès des «utopies identitaires» qui «ont remplacé les utopies de projet», car «le secret de leur réussite est de permettre à un groupe de s'identifier, de se définir».

L'ouvrage identifie la puissance de cet appel à retisser du lien et à retrouver un sens du collectif: «Appauvris de leur passé, ou divisés par lui, les individus solitaires et sans mémoire qui composent les sociétés contemporaines cherchent une appartenance, un groupe auprès duquel se réfugier; ils se découvrent faibles et menacés par un monde hostile, et rêvent de retrouver un sentiment d'appartenance qui se nourrirait d'une mémoire et de rêves communs, forgés par les mille liens qui tissent la toile fragile d'une société: un capital secret de souvenir anciens et d'émotions partagées.»

Comme souvent avec les livres qui établissent des diagnostics aussi panoramiques, les propositions en fin d'ouvrage sont moins originales que les constats, mais le lecteur égaré dans la complexité du monde contemporain n'aura pas perdu son temps en plongeant dans les pages de cet essai ambitieux.

Le premier XXIe siècle – De la globalisation à l'émiettement du monde

de Jean-Marie Guéhenno

Flammarion

368 pages

21,90 euros

Paru le 15 septembre 2021

«La civilisation du cocon – Pour en finir avec la tentation du repli sur soi»

Le genre: sociologie du cocooning, extension du domaine de la hutte.

Pourquoi il faut le lire: parce qu'il donne des clés pour comprendre la vie dans le monde d'après.

Lorsqu'il a entamé l'écriture de La civilisation du cocon fin 2019, Vincent Cocquebert n'imaginait pas plus qu'un autre qu'une bonne partie de la planète serait confinée à domicile quelques mois plus tard. La thèse de son essai, élaboré avant la pandémie et finalement publié un an après en mars 2021, résonne pourtant d'une manière particulièrement puissante avec notre actualité. L'idée centrale de l'auteur est que nous ne nous supportons plus les uns et les autres et que, plus nous limitons nos interactions avec un monde extérieur perçu comme hostile, épuisant et malveillant, mieux nous nous portons.

Dans les années 1990, une prospectiviste américaine constate un triplement des livraisons de pizzas à domicile et invente le terme de cocooning, rentré depuis dans le langage courant. La finesse de l'essai de Vincent Cocquebert consiste, à partir de ces symptômes bénins repérés dans les pages des magazines féminins ou de style de vie, comme la vogue du hygge dans le développement personnel ou la peur des millennials de décrocher leur téléphone (76% d'entre eux auraient des pensées anxieuses quand retentit la sonnerie...), à faire glisser le propos à un niveau politique et même civilisationnel.

Car du séparatisme aux bulles de filtre en passant par les «safe spaces» ou l'archipélisation, les formulations qui empruntent à ce registre de la protection et de la mise à l'écart se multiplient. C'est aussi ce qu'illustre cette une récente de l'hebdomadaire Marianne autour de «la France qui s'en cogne», ou encore cette «France du proche» réduite à la famille, aux amis, au village ou au quartier, identifiée par l'Institut Montaigne, et qui aurait les faveurs des Français après une année et demie de crise sanitaire et de confinements à répétition.

La civilisation du cocon – Pour en finir avec la tentation du repli sur soi

de Vincent Cocquebert

Arkhê

180 pages

16,50 euros

Paru le 18 mars 2021

«La familia grande»

Le genre: fin de partie pour la gauche Sanary.

Pourquoi il faut le lire: pour la puissance du témoignage et la maîtrise du récit.

Publié à un an d'intervalle du récit de Vanessa Springora Le consentement, consacré à la liaison de l'autrice avec l'écrivain Gabriel Maztneff alors qu'elle était âgée de 13 ans, La familia grande de Camille Kouchner, fille de Bernard et de l'universitaire Évelyne Pisier, raconte l'inceste dont a été victime son frère jumeau, alors adolescent, par son beau-père. Ce dernier, le politologue réputé et puissant Olivier Duhamel, a depuis admis les faits, prescrits par la justice, et quitté toutes ses fonctions dont la direction de la Fondation nationale des sciences politiques dont dépend Sciences Po.

En raison de la nature du témoignage comme de l'identité de l'auteur des faits, l'intérêt des lecteurs pour cet ouvrage à succès a d'abord reposé sur une forme de curiosité malsaine, la presse annonçant un grand déballage de linge sale au cœur de la gauche caviar germanopratine. Or La familia grande est plus que cela. C'est l'histoire, racontée par leurs propres enfants, d'un réseau affinitaire et intellectuel composé d'ambitieux boomers devenus dans les années Mitterrand ministres en vue, intellectuels influents ou éditorialistes redoutés. Enfants qui leur renvoient au visage leurs errements, leurs faiblesses et, pour certains, leurs impardonnables fautes.

À ce titre, lecteurs et critiques auront retenu les descriptions frappantes de la maison de Sanary, la propriété des Duhamel dans laquelle famille et amis se retrouvaient chaque été autour de grandes tablées sous le soleil de Provence. Ces migrations entre Saint-Germain-des-Prés et Sanary ont soudé les invités qui, lorsque la vérité éclatera, feront bloc derrière le coupable plutôt que de se désolidariser.

Dès lors deux lectures sont possibles, l'une n'excluant pas l'autre; le procès de l'inceste, longtemps retardé dans la société française alors même qu'il touche une proportion conséquente de familles, et celui d'une approche de l'éducation qui a pu rendre tolérable voire intelligible de tels comportements. La familia grande est, enfin, le récit triste à mourir d'une mère qui abandonne ses enfants pour préserver un semblant de dignité à la fin de sa vie; qui, pour ne pas renoncer à un idéal de jeunesse dont il ne reste plus que des ombres fugaces, se noie dans l'alcool et accepte de fermer les yeux sur les agissements de celui qu'elle a aimé.

Comme dans la toute récente affaire Hulot, les faits relatés sont prescrits et, bien que la justice ne soit pas rendue, les accusés se retirent de la scène publique. On peut estimer que cette mort sociale est finalement la peine la plus dure qu'ils aient à endurer. Après tant de morts par suicide au sein de sa famille, Camille Kouchner cloue par son livre le cercueil de cette «familia grande» pour de bon.

La familia grande

de Camille Kouchner

Seuil

208 pages

18 euros

Paru le 5 janvier 2021

«Le grand procès des animaux»

Le genre: fable satirique et écologique, vie privée des animaux.

Pourquoi il faut le lire: un pitch improbable qui fera un objet cadeau idéal pour un membre de la génération Greta.

Derrière cet OVNI éditorial de l'année, un binôme auteur-illustrateur bien connu des lecteurs du Canard Enchaîné. Jean-Luc Porquet chronique les questions de technologie et d'environnement dans l'hebdomadaire, quand Wozniak habille ses pages de ses dessins reconnaissables entre mille.

Vous êtes-vous déjà intéressé à l'habitat naturel de la vipère d'Orsini, qui vit en des lieux retirés, rocailleux et ensoleillés à plus de 1.000 mètres d'altitude dans les Alpes du Sud? Aux pelotes de réjection que fabrique le hibou grand-duc à partir des ossements et des plumes de ses proies? Aux ruses du sanglier pour échapper aux chasseurs? Moi, pas vraiment. Et pourtant, à l'heure des rapports du GIEC, de la vogue effondriste et autres lieux communs climatiques, Jean-Luc Porquet parvient à nous captiver dans un livre qui évoque les interactions entre l'homme et le règne animal.

À l'origine de cette prouesse éditoriale, une idée farfelue qui, contre toute attente, tient fort bien la route. Une fable satirique dans laquelle les animaux comparaissent lors d'un grand procès retransmis sur écrans, à l'issue duquel le public devra déterminer quelles espèces méritent de survivre. Chaque espèce est appelée à la barre devant un président qui incarne l'humanité. Martinet noir, renard, arénicole (un ver marin) se succèdent sous l'œil des caméras, rejoints au moment du verdict par la coccinelle, la chauve-souris, l'escargot, le crabe, la luciole, l'araignée, l'écureuil et le rouge-gorge...

À partir de cet improbable contrat de lecture, l'auteur parvient à instruire son lecteur, l'aide à se familiariser avec la survie des espèces et, chose suffisamment rare au rayon consacré à l'écologie pour être mentionné, le fait sourire ou franchement se marrer à chaque page.

Le grand procès des animaux

de Jean-Luc Porquet

Illustré par Jacek Wozniak

Éditions du Faubourg

160 pages

14,90 euros

Paru le 1er octobre 2021

«L'inconnu de la poste»

Le genre: fait divers dans la France périphérique.

Pourquoi il faut le lire: pour le plaisir de la narration ou pour économiser deux ans et des centaines euros d'ateliers d'écriture en narrative non-fiction.

L'inconnu de la poste est un livre double. C'est d'abord une plongée dans la France périphérique, du côté du territoire industriel du Haut-Bugey dans l'Ain (un peu au-dessous du Jura); en cela il plaira aux lecteurs de chroniques sociales qui avaient apprécié Le quai de Ouistreham, déjà aux Éditions de l'Olivier (2010).

C'est aussi une enquête sur le meurtre de la postière Catherine Burgod en 2008 qui progresse comme un véritable page-turner –et, de fait, on le termine en trois ou quatre sessions de lecture. Au centre de l'histoire, le personnage trouble et insaisissable de Gérald Thomassin, acteur devenu marginal autour duquel gravite toute une petite contre-société de «cassos» vers lesquels les soupçons vont rapidement se tourner.

Désormais, tout livre de Florence Aubenas devient instantanément best-seller et futur manuel d'écoles de journalisme, le magazine Society allant jusqu'à qualifier l'autrice de «meilleure journaliste de France» dans sa une consacrée à l'ouvrage, un titre que peu oseraient lui contester. Le niveau d'épure de l'écriture et la finesse de la construction narrative font d'Aubenas la cheffe de file du courant très en vogue dans les maisons d'édition de narrative non-fiction.

Or ce genre d'enquête «à l'américaine» ne produit pas toujours des résultats fort convaincants sous nos latitudes, pour des raisons sans doute tout autant culturelles que de méthodes de travail. Aubenas parvient à faire de son Inconnu de la poste une narrative non-fiction à la française grâce au soin apporté à la description des situations et des sentiments des protagonistes et aux dialogues, autant d'éléments qui résultent d'un long et patient travail de recueil de matériau.

Son talent d'écriture est évidemment bien supérieur à la moyenne, mais le style ne fait pas tout. Sa capacité de travail (six années d'enquête) et l'empathie propre à Aubenas (avec la famille des victimes, les témoins comme le principal accusé) donnent à L'inconnu de la poste sa tonalité humaniste au milieu d'un décor inquiétant de téléfilm. De sorte qu'une adaptation sous forme de film ou de série paraît évidente, comme ce fut d'ailleurs le cas pour le précédent livre de la journaliste, qui a inspiré Emmanuel Carrère.

L'inconnu de la poste

de Florence Aubenas

Éditions de l'Olivier

240 pages

19 euros

Paru le 5 février 2021

«ARN Vol.1»

Le genre: safari photo dans la France moche, encyclopédie du pavillonnaire français.

Pourquoi il faut le lire: pour la beauté des paysages et pour soutenir un projet hors norme de cartographie des modes de vie français.

Le binôme composé du photographe Éric Tabuchi et de l'artiste Nelly Monnier est à l'origine d'un projet devenu culte dans le petit milieu des photographes de paysages, des urbanistes de ronds-points et autres geeks amateurs d'une France des territoires façon patchwork: L'Atlas des régions naturelles.

À bord de leur voiture, les deux artistes quadrillent la France des «pays» ou «régions naturelles», ces petites entités géographiques et culturelles oubliées des découpages administratifs, dont le tracé correspond pourtant à un périmètre de vie cohérent: Morvan, Cévennes méridionales, Beauce, Pays d'Ouche... il y en a 450, et le duo est déterminé à toutes les photographier, privilégiant les traces laissées par les humains sur les paysages.

On note dans le travail d'Éric Tabuchi et de Nelly Monnier un goût pour la taxonomie. Le site des archives visuelles de leur projet, sur lequel on peut se perdre des heures durant, propose un accès thématique aux milliers de photos par région naturelle à sélectionner sur une carte de France, mais également par période historique, par fonction, par couleur, par type de paysage ou «séries» architecturales (blockhaus, piscines verticales, stations abandonnées, maisons jumelles, autoconstruction, nuits françaises ou encore architecture du Plan Borloo!).

Pour toutes ces raisons, c'est donc peu dire que ce premier volume de L'Atlas, qui compte seize chapitres et rassemble plus de 650 images, marque une étape symbolique. Il était très attendu par les fans du projet. Pour preuve, les 2.000 exemplaires du tirage initial se sont vendus en un rien de temps. Et les albums du deuxième tirage disponible depuis la mi-décembre devraient connaître le même destin.

ARN Vol.1

d'Éric Tabuchi & Nelly Monnier

Poursuite | GwinZegal

384 pages

39,00 euros

Paru le 27 octobre 2021

«Le Voyant d'Étampes»

Le genre: Boomers vs. Woke, chronique du milieu intellectuel français.

Pourquoi il faut le lire: parce que c'est le premier roman réussi sur le «wokisme» et la cancel culture.

Voici le seul roman de la rentrée littéraire à figurer dans cette liste consacrée aux ouvrages de non-fiction, et ce n'est pas par hasard. Le livre d'Abel Quentin sur un universitaire à la retraite qui se retrouve plongé dans la guerre intellectuelle entre une gauche estampillée «woke» par ses ennemis et un camp «universaliste» jugé réac par ses adversaires est un must-read pour quiconque s'intéresse à la grande controverse de l'époque.

Dans ce roman couronné du prix de Flore, le narrateur Jean Roscoff est propulsé au centre d'un monumental bad buzz médiatico-littéraire lorsque son essai historique portant sur le poète américain confidentiel Robert Willow, décédé à Étampes en 1960, est pris pour cible par des militants de la gauche postcoloniale et intersectionnelle. Homme, blanc, hétérosexuel, âgé de 65 ans, Jean Roscoff cumule à leurs yeux tous les privilèges, au point de se rendre coupable d'appropriation culturelle en omettant de mentionner dans son livre que Willow était noir, élément biographique tout de même notable dans l'Amérique des années 1950.

Mais Roscoff est de la génération SOS Racisme, c'est un enfant des années 1980 et de l'esprit Canal. Rien dans son parcours ne le prédestine à interroger ses propres impensés de classe. Aussi lorsque «les nouveaux commissaires du peuple» de la génération de sa fille réclament sa tête, le lecteur prend d'abord son parti mais, au fil du récit, il finit par s'interroger: et si Roscoff n'était qu'un intellectuel boomer auto-satisfait, pétri de certitudes, aveuglé par son embourgeoisement et dépassé par un nouveau paradigme qu'il n'a pas su anticiper ? («Que pesaient les noces au champagne du mitterrandisme et de l'argent-roi, face à des gens animés d'une foi religieuse?»)

Abel Quentin ne fait pas mystère de sa proximité avec le camp universaliste dans les entretiens qu'il accorde à la presse. Pourtant, le sérieux avec lequel il aborde son récit maintient une ambiguïté de bon aloi; plutôt que de traiter, comme c'est souvent le cas, la cancel culture, les réunions non-mixtes ou les colloques intersectionnels en écriture inclusive par le mépris ou la caricature, il parvient à se mettre dans la tête de l'adversaire, dont il a manifestement étudié les écrits théoriques en profondeur.

Plus qu'un tract paresseux et qui serait finalement convenu contre la gauche woke, l'auteur invite à une plongée fine et malicieuse dans un univers éditorial, universitaire et intellectuel qui, à force de se prendre au sérieux, frise parfois le ridicule, et ce dans les deux camps en présence.

Le voyant d'Étampes

d'Abel Quentin

Éditions de l'Observatoire

384 pages

20 euros

Paru le 18 août 2021

À noter enfin que les consœurs de l'ADN et d'Usbek & Rica ont publié leurs propres listes d'essais de l'année 2021 (et je ne les mentionne pas en lien uniquement parce que j'ai l'honneur d'y figurer!) Bonnes lectures et bonnes fêtes de fin d'année à toutes et tous.

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