Culture

«Copyright Van Gogh»: parmi les 10.000 mains qui imitent, une étincelle

Temps de lecture : 4 min

Un documentaire pour découvrir d'abord le vertige des millions de copies de tableaux de maître produits à la chaîne par des forçats de l'art marchandise, et s'aventurer jusqu'aux retrouvailles d'un homme et de son désir.

Les peintres en série de Dafen, endormis sous leur production du jour. | ASC Distribution
Les peintres en série de Dafen, endormis sous leur production du jour. | ASC Distribution

Le documentaire de Haibo Yu et Tianqi Kiki Yu racontent deux histoires. Deux histoires liées l'une à l'autre, mais dont l'articulation est peut-être l'enjeu le plus passionnant, même si chaque histoire est en elle-même très intéressante.

La première partie du film est consacrée à un quartier de la mégapole de Shenzhen, dans l'extrême sud de la Chine, Dafen. Là, jour et nuit, des milliers de personnes s'activent à peindre à la main des copies des tableaux les plus célèbres de l'histoire de l'art occidental –tout particulièrement des Van Gogh.

Il ne s'agit pas de faux, aucun risque de les prendre pour des vrais, et personne n'essaie de les vendre comme tels, il ne s'agit pas non plus de reproductions, chaque exemplaire a bien été peint à la main, dans une logique d'atelier qui est à certains égards celle au sein de laquelle sont nées nombre des œuvres majeures hébergées au Louvre, au Prado, aux Office ou au Metropolitan de New York.

Dans ces sweatshops misérables et surpeuplés, des centaines et des centaines de Tournesols et de Nuit étoilée sont ainsi produites et envoyées par containers dans le monde entier.

Réaliste et burlesque

Les réalisateurs –le père et la fille– documentent cet artisanat de masse, marqué par la dureté des conditions de travail, le plus souvent en famille, la pression pour fournir les quantités astronomiques réclamées par les commanditaires.

Il témoigne simultanément d'un véritable savoir-faire dans le maniement des couleurs et l'organisation de la toile, et d'une forme d'exigence dans la ressemblance avec le modèle: elle règle la concurrence entre ces PME de la barbouille.

Ce témoignage comporte aussi ce qu'il faut bien reconnaître comme une dimension comique, plus exactement burlesque, cette production à la chaîne d'objets renvoyant à ce qui est perçu comme l'absolu de l'œuvre singulière et signée, Van Gogh incarnant à l'extrême cette idée, ou cette mythologie de l'artiste solitaire créant ses tableaux dans la solitude de son génie.

Parmi les milliers de paysans n'ayant jamais songé à toucher un pinceau et qui, débarqués à Dafen du fait de l'exode rural, rejoignent ce qui est (ou du moins était: le film a été tourné en 2015) tout simplement l'industrie locale.

Mais le film ne décrit pas seulement ce phénomène à la fois impressionnant et suggérant bien des questions, notamment sur l'appétence partout dans le monde pour ces artefacts hybrides. S'ils sont ainsi achetés, c'est qu'ils sont dépositaires d'une valeur, d'un prestige, la fameuse aura que Walter Benjamin croyait réservée au seul original aux yeux de qui les acquiert.

Depuis au moins Marcel Duchamp, puis Andy Warhol, ces enjeux travaillent le monde de l'art et ses théories dans le monde entier, jusqu'aux travaux (concrets en même temps que théoriques) du pionnier contemporain Adam Lowe au sein de Factum Arte.

Ce que ça fait de faire

Le film s'intéresse également à une dimension plus spécifique de ce vaste processus: ce que cela fait, à ceux qui le pratiquent, de peindre à la chaîne des Van Gogh à longueur d'année.

Il se concentre sur un nommé Zhao Xiaoyong, qui dirige les membres de sa famille et quelques employés dans un atelier-ruche constamment occupé à dupliquer L'Homme à l'oreille coupée et autres toiles du pauvre Vincent.

Ça l'émeut, à force, monsieur Zhao, d'essayer de comprendre comment ces tableaux sont conçus. Ne serait-ce que pour expliquer à un apprenti maladroit ou désinvolte l'importance d'une ombre bleue sous le menton, le rapport entre deux teintes dans un champ de blé, de manière éminemment pragmatique il se met lui aussi à faire de l'analyse picturale.

Il finit par trouver qu'il y a là, sur ces toiles dont il n'a jamais vu que des reproductions, bien des mystères, de la beauté, de la souffrance.

Zhao Xiaoyong au Musée Van Gogh. | ASC Distribution

Vient le moment où il décide d'aller à Amsterdam voir les vrais Van Gogh. De ce qu'il y découvrira, pour le meilleur et pour le pire, il convient de laisser la découverte à qui verra le film. Par des chemins indiscernables, le processus se poursuit à Arles et à Auvers-sur-Oise, où il ne fait pas de doute que des Chinois savent ce que signifie rendre hommage à quelqu'un qui compte pour eux.

De la quantité à la qualité

Ce qui se produit alors mènera Zhao à se vouloir lui-même artiste peintre, et à se lancer dans l'exécution de ses propres toiles. Il ne s'agit nullement ici de juger le résultat sur un plan esthétique (au nom de quels critères?), mais d'accompagner de visu un processus connu, dans d'autres contextes, comme le passage de la quantité à la qualité.

Le «je suis peintre moi aussi» de Zhao de retour à Shenzhen fait écho au «Anch'io, sono pittore!» du Corrège, d'une façon à la fois suggestive et émouvante, et qui déplace également le binôme simpliste amateur/professionnel: il est peut-être un artiste amateur, mais assurément un peintre professionnel.

C'est ce passage de la description d'une situation collective, sociétale (les stakhanovistes des Nymphéas et des Pont de Langlois) à une trajectoire individuelle elle aussi suggestive de questions d'ensemble qui fait la richesse du parcours proposé par Copyright Van Gogh.

Visiblement concerté (certaines scènes ont forcément été anticipées, voire répétées), le film construit ce cheminement tout en étant attentif aux personnes qu'il filme, en particulier Zhao Xiaoyong et sa famille. Souvent étonnant dans ce qu'il montre, sans lésiner sur les effets accrocheurs, il ouvre aussi sur une réflexion plus vaste et dont le mystère ne s'épuise pas.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Copyright Van Gogh

de Haibo Yu et Tianqi Kiki Yu

avec Zhao Xiaoyong

Séances

Durée: 1h20

Sortie le 22 décembre 2021

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