Culture

Pourquoi la folie «Casse-Noisette» épargne la France

Temps de lecture : 5 min

Avec des représentations tout au long du mois de décembre, une musique que l'on entend partout et même des décorations de Noël spécifiques, ce ballet fait partie intégrante des traditions de fin d'année dans de nombreux pays.

Nina Kaptsova dans le rôle de la Fée Dragée avec le Ballet du Bolchoï, chorégraphie de Iouri Grigorovitch. | Capture d'écran Palmtree Media via YouTube
Nina Kaptsova dans le rôle de la Fée Dragée avec le Ballet du Bolchoï, chorégraphie de Iouri Grigorovitch. | Capture d'écran Palmtree Media via YouTube

Entre le 1er décembre 2021 et le 2 janvier 2022, le New York City Ballet aura dansé 42 représentations de Casse-Noisette, soit pratiquement une par soir de la semaine plus deux fois par jour les week-ends. Commençant dès fin novembre, le Royal Ballet de Londres donnera quant à lui environ 25 représentations du même ballet, et le Ballet du Bolchoï à Moscou ne le dansera pas moins de 24 fois entre le 22 décembre et le 6 janvier.

Chorégraphié en 1892 par Marius Petipa, père de plusieurs grands ballets du répertoire classique, Casse-Noisette raconte l'histoire de la jeune Clara à qui son mystérieux oncle Drosselmeyer offre pour Noël un casse-noisettes à l'apparence d'un soldat. La nuit, celui-ci prend vie et elle l'aidera à vaincre l'armée du maléfique Roi des rats. Ils traverseront ensuite une forêt enneigée afin de se rendre au Royaume des Délices où règne la Fée Dragée.

Le deuxième acte est constitué de nombreux divertissements, de courtes scènes dansées qui représentent différentes friandises venues des quatre coins du monde, comme le chocolat espagnol et le café d'Arabie. Puis vient le célébrissime pas de deux entre la Fée Dragée et son cavalier, après lequel Clara se réveille au pied du sapin, tenant son casse-noisettes dans les bras.

Ballet joyeux, féérique et propre à être vu en famille, Casse-Noisette est également célèbre pour sa musique écrite par Piotr Ilitch Tchaïkovski, et aussi connue à elle toute seule que le reste de l'œuvre.

Nina Kaptsova dans le rôle de la Fée Dragée avec le Ballet du Bolchoï, chorégraphie de Iouri Grigorovitch.

Une tradition plus que bien implantée

Dans beaucoup de pays, pas de Noël sans Casse-Noisette. En Russie, le ballet est donné chaque année par la plupart des compagnies. Mais les plus fous de Casse-Noisette, ce sont peut-être les États-Unis, où chaque compagnie, des plus prestigieuses aux petites compagnies amatrices, danse sa propre version à la période des fêtes.

On y trouve de très nombreuses productions différentes, allant de celle, très classique, chorégraphiée par Georges Balanchine pour le New York City Ballet à celle du Brooklyn Ballet qui mélange allègrement le classique, le hip-hop et les claquettes, en passant par celle du Ballet de Boston, dont l'ours connaît son petit succès sur les réseaux sociaux. C'est d'ailleurs pour beaucoup de compagnies leur principale source de revenus: une étude menée en 2017 par Dance USA montrait qu'avant la pandémie, Casse-Noisette représentait en moyenne 48% des recettes annuelles des compagnies étudiées. Plus qu'une tradition de Noël, The Nutcracker, comme il est nommé là-bas, est une source de financement indispensable pour la danse classique aux États-Unis.

Pour les danseurs et les danseuses, c'est une période très chargée, au point que l'on voit fleurir dans la presse spécialisée des «guides de survie à la période Casse-Noisette» et des conseils pour prendre soin de soi et éviter les blessures, qui sont fréquentes à cause de la fatigue. Sur sa chaîne YouTube, l'ancienne soliste du New York City Ballet et aujourd'hui danseuse freelance Kathryn Morgan raconte que lors de sa première année en tant qu'apprentie avec la compagnie, elle a dansé l'intégralité des quarante-six représentations, là où pour les ballets, plusieurs distributions alternent normalement pour un même rôle.

C'est également dans Casse-Noisette que les jeunes talents d'une compagnie ont souvent leurs premiers rôles, et c'est une période qui permet aux danseurs et aux danseuses plus installés de toucher davantage d'argent au mois de décembre, en profitant des invitations à venir danser la Fée Dragée et son cavalier dans de plus petites compagnies.

La valse des fleurs dansée par le New York City Ballet avec Ashley Bouder dans le rôle de la Goutte de rosée, chorégraphie de Georges Balanchine.

À côté de cet enthousiasme, la France fait figure d'exception. La dernière fois que le Ballet de l'Opéra national de Paris a dansé un Casse-Noisette était en 2015, et si le Ballet du Capitole à Toulouse en a monté une nouvelle version en 2017, elle n'a pas été reprise depuis.

L'exception française

Laura Cappelle est sociologue spécialiste de la danse, critique pour plusieurs médias dont le New York Times, et a dirigé l'ouvrage Nouvelle Histoire de la danse en Occident. Pour elle, le fait que la tradition du Casse-Noisette de fin d'année n'ait pas pris en France est avant tout une question de répertoire: «J'ai l'impression qu'en France, on n'a jamais eu réellement de version de référence qui s'est établie dans le paysage chorégraphique qui reflète la magie de Noël, qui soit un spectacle familial et qui devienne un repère pour les spectateurs.»

En effet, dans la principale compagnie de danse classique du pays, l'Opéra de Paris, on danse la version chorégraphiée en 1979 par Rudolf Noureev, qui ne s'inscrit pas dans la même optique que les versions traditionnelles. «Elle n'est pas du tout aussi magique, c'est une version qui propose une lecture psychanalytique de l'histoire, qui est assez sombre finalement. Le deuxième acte n'a pas du tout le côté paillettes-magie d'autres mises en scène.» Ainsi, l'histoire devient une métaphore du passage à l'âge adulte, et Clara prend le rôle de la Fée Dragée aux côtés de son cavalier, interprété par le même danseur que Drosselmeyer.

La version créée par Kader Belarbi pour le Ballet du Capitole a également des accents plus sombres: le Casse-Noisette perd son bras dans la bataille et ne le récupérera qu'un peu avant la fin du ballet.

Ces versions françaises, bien que généralement programmées pour les fêtes, sont donc moins proches du ballet de Noël à voir en famille que d'autres versions plus traditionnelles. «Dans les versions anglo-saxonnes ou russes, on assume le fait que c'est un divertissement pur. On danse une danse espagnole pour danser une danse espagnole, pas pour représenter les parents de Clara ou suggérer que c'est un rêve.»

Extraits du Casse-Noisette chorégraphié par Rudolf Noureev avec le Ballet de l'Opéra de Paris.

Pour Laura Cappelle, il y a là quelque chose de très représentatif de la culture française. «De manière générale, c'est comme s'il y avait une suspicion à l'égard du divertissement et de la virtuosité pure, notamment à l'Opéra de Paris. La virtuosité pour la virtuosité ne suffirait pas, parce qu'il n'y aurait pas de dimension intellectuelle pour le spectateur, et c'est presque identifié au divertissement à l'américaine qui est un peu snobé en France. Je pense que ça change, mais cette attitude persiste.»

La seconde raison pour laquelle les compagnies françaises ne dansent pas Casse-Noisette tous les ans, c'est parce qu'elles n'en ont pas besoin. «Pour les Américains, c'est vraiment envahissant, le mois de décembre c'est Casse-Noisette non-stop, rappelle Laura Cappelle. Notamment pour les danseurs, c'est quand même un peu lassant.»

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Or, en France, les compagnies touchent plus de financements publics qu'aux États-Unis et peuvent se permettre de ne pas dépendre entièrement des fêtes de fin d'année pour survivre. D'autant plus que d'autres ballets peuvent tenir le rôle de spectacle festif et remplir les salles: l'Opéra de Paris a cette année choisi Don Quichotte, un autre ballet joyeux, haut en couleurs et très apprécié du public.

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