Politique

Pécresse et Zemmour forcent Macron et Le Pen à changer de stratégie

Temps de lecture : 5 min

À moins de quatre mois du premier tour de l'élection présidentielle, trois protagonistes se disputent la deuxième place du classement, celle qui ouvre la voie à la confrontation finale.

Image de l'interview d'Emmanuel Macron par Audrey Crespo-Mara et Darius Rochebin diffusée sur TF1 et LCI le 15 décembre 2021. | Ludovic Marin / AFP
Image de l'interview d'Emmanuel Macron par Audrey Crespo-Mara et Darius Rochebin diffusée sur TF1 et LCI le 15 décembre 2021. | Ludovic Marin / AFP

En politique, rien n'est jamais écrit à l'avance. Tous les scénarios les plus élaborés peuvent s'effondrer comme un château de cartes avec l'irruption d'un imprévu. La campagne de l'élection présidentielle de 2017 et son dénouement en sont l'exemple historique le plus récent. La campagne de l'élection présidentielle de 2022 va-t-elle en offrir un remake? Avec un casting différent? En totalité ou en partie?

Depuis des mois et des mois, la répétition du duel final de la précédente mère des batailles était installée dans les enquêtes d'intentions de vote de tous les instituts de sondage. L'issue semblait même inéluctable malgré le souhait d'une majorité de Français (huit sur dix selon un sondage Elabe de février, soit il y a dix mois) de ne pas la voir se reproduire. Et pourtant, les mêmes plaçaient systématiquement les deux protagonistes, Marine Le Pen et Emmanuel Macron, en tête des votes au premier tour.

Un premier trublion est venu perturber cet ordonnancement: Éric Zemmour. Entré en campagne sans s'être déclaré officiellement, le polémiste d'extrême droite des plateaux de la chaîne de télévision CNews et devenu le presque-candidat d'extrême droite concurrent de l'ancienne présidente du Rassemblement national (RN) –elle a cédé la tête de son parti à Jordan Bardella, le moins encombrant des prétendants, à la mi-septembre.

Décrochage de Le Pen consécutif à l'irruption de Zemmour

Dans la foulée, la candidate d'extrême droite a enregistré un recul significatif dans le choix des électeurs au cours de la seconde quinzaine de septembre. À sept mois du premier tour de la présidentielle, elle a chuté sous 20% d'intentions de vote, selon plusieurs instituts de sondages, alors que depuis de nombreux mois elle rivalisait avec Emmanuel Macron dans un tête-à-tête situé largement au-dessus de cette barre symbolique.

Le décrochage lepéniste s'est trouvé validé avec l'annonce-confirmation de la candidature de Zemmour, le 30 novembre. Il s'est amplifié après la victoire de Valérie Pécresse dans la primaire fermée du parti Les Républicains (LR) destinée à désigner le candidat ou la candidate de la droite à la présidentielle, le 4 décembre. Ces différents faits de campagne ont provoqué des turbulences, sans affecter jusqu'ici de façon significative le socle électoral de Macron (le président de la République sortant est le seul protagoniste non déclaré) qui oscille entre 23% et 25% des intentions de vote, selon les instituts.

Synthèse des sondages de décembre 2021 via Wikipédia.

Manifestement, l'irruption de Zemmour sur la droite de Le Pen a eu pour effet immédiat de créer un phénomène d'aspiration à la marge la plus radicale de l'électorat lepéniste qui considérait, sans doute, que la fille du cofondateur du Front national (ancien nom du Rassemblement national) n'est plus assez clivante.

Curieusement, ce phénomène s'est aussi accompagné d'un transfert, difficile à quantifier car LR n'avait pas encore désigné sa candidate, d'un électorat fidèle à François Fillon depuis 2017 vers le candidat-polémiste d'extrême droite qui revendique une filiation gaulliste, non sans quelques arrangements grotesques avec l'histoire.

Dans un second temps, la victoire de Pécresse face à Éric Ciotti chez LR a provoqué une sorte de double effet Kiss Cool pour Le Pen, en lui ôtant un nouveau pan de son électorat potentiel après celui arraché par Zemmour. Une frange de l'électorat de droite qui s'était réfugiée dans le lepénisme a retrouvé sa famille d'origine en ralliant la candidate de la droite, probablement rassurée par la présence –ou la pression– de Ciotti à ses côtés.

Ces mouvements de vases communicants se sont faits, très majoritairement sinon en quasi-totalité jusqu'à présent, entre ces trois protagonistes. Une fois encore, le potentiel de Macron n'a pas été durement entamé. L'enjeu pour ses adversaires est que cette stabilité ne soit pas durable.

Tout pouvait donc conduire Macron, avant que les lignes ne bougent sur la droite et l'extrême droite de l'échiquier, à penser que la bataille ultime se présenterait pour lui (s'il demandait aux Français un renouvellement de son mandat) comme en 2017, dans un affrontement avec le lepénisme installé sur la scène politique nationale depuis près de quarante ans. Avec des hauts et des bas sur le plan électoral.

La pression d'extrême droite sur les épaules de Pécresse

Il en va tout autrement en cette fin d'année. À environ 120 jours du premier tour de la présidentielle, il est impossible de dire avec certitude qui occupe la seconde place dans les intentions de vote de l'électorat. Car trois protagonistes (Pécresse, Le Pen et Zemmour) se situent peu ou prou, avec les marges d'erreur, dans un mouchoir de poche.

Cette nouvelle configuration va inévitablement avoir pour conséquence, en dehors du combat frontal et logique contre le chef de l'État sortant, d'induire entre les trois une bataille au couteau pour garder ses parts de marché et pour chacun d'eux, tenter d'en gagner sur les deux autres. La campagne publique pour la galerie va donc s'accompagner d'une autre campagne en coulisse, peut-être moins médiatique (ou peut-être pas au fil du temps) mais sûrement plus meurtrière.

De cette guerre de position peuvent découler au moins deux enchaînements. L'espoir pour Macron de décrocher lui-même de nouveaux pans de l'électorat de droite, comme il le fit en 2017, paraît se restreindre. En effet, sauf fait imprévisible d'actualité ou campagne ratée, Pécresse a cerné correctement son électorat dont les éléments modérés n'ont pas de raison, jusqu'à preuve du contraire, de l'abandonner. C'est un peu plus compliqué en ce qui concerne la frange dure soumise à la pression zemmourienne.

Le décentrage à gauche de la future campagne de Macron

Cette preuve du contraire sera peut-être apportée par le champion de la «poutre qui travaille», Édouard Philippe. C'est sans doute ce qu'espère Macron. L'ancien Premier ministre du début du quinquennat, issu des Républicains qu'il a quittés, a renouvelé son engagement derrière le président dont il souhaite la candidature. En fondant son parti Horizons et en opérant un rapprochement avec le mouvement Agir de Franck Riester, ministre du Commerce extérieur et de l'Attractivité, lui aussi issu de LR, il se fixe pour objectif d'aimanter une partie du centre droit qui préfère Pécresse à Macron –en visant également les législatives et sans doute au-delà.

Le second enchaînement prévisible est un décentrage de sa campagne. Il en a donné un aperçu lors du long entretien «Où va la France?» diffusé sur TF1 et LCI en soirée le 15 décembre. Si l'attractivité qu'il exerce lui-même sur l'électorat du centre droit fidèle à Pécresse est amoindrie et doit être laissée, par délégation, à Philippe, le chef de l'État ne peut tourner ses yeux que vers le centre gauche de l'échiquier. Dans la perspective, essentiellement, du second tour présidentiel.

Le grand retour du «en même temps» en forme d'aubaine

En voulant démontrer, au terme du show télévisé de Macron, que celui-ci ne pouvait pas prendre de voix à Pécresse car, selon lui, il est un candidat de gauche, Ciotti a rendu involontairement service au chef de l'État dans l'adaptation de sa stratégie à l'évolution du paysage politique. Une forme d'aubaine pour le locataire de l'Élysée qui, adepte du «en même temps», est considéré comme le président des riches, c'est-à-dire un représentant de la droite, sur l'autre bord de l'échiquier.

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L'argumentation du député LR des Alpes-Maritimes –qui aspire à devenir ministre de l'Intérieur d'un gouvernement de droite– est qu'ayant secondé François Hollande pendant son mandat (2012-2017), d'abord au secrétariat général de l'Élysée, puis comme ministre de l'Économie, avant de devenir président lui-même (2017-2022), Macron est indubitablement le représentant de la gauche depuis dix ans. Les slogans politiques ont très souvent un revers, parfois inattendu.

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