Santé / Société

«Balance ton bar»: où en est-on avec le GHB en France?

Temps de lecture : 5 min

Le mouvement de dénonciation des violences sexuelles dans le monde de la nuit prend de l'ampleur et questionne sur l'importance de l'usage de ce psychoactif.

Le mélange GHB-alcool peut entraîner des conséquences graves. | Stanislav Ivanitskiy via Unsplash
Le mélange GHB-alcool peut entraîner des conséquences graves. | Stanislav Ivanitskiy via Unsplash

«Au bout de dix à quinze minutes, j'ai ressenti des effets sur mon corps. Tout a commencé à devenir assez flou autour de moi. J'ai senti mon corps partir un petit peu et ne plus être à 100% en possession de mes mouvements et de mes moyens. Le bruit s'est intensifié. Ma vue s'est troublée, j'ai eu de fortes nausées, de fortes bouffées de chaleur, raconte Lisa dans une interview à Konbini. Je suis allée assez rapidement à l'hôpital faire une prise de sang. Le test était positif: j'avais été droguée au GHB. Il restait une dose assez conséquente dans mon organisme», relate-t-elle après avoir porté plainte.

Venu de Belgique, le mouvement «Balance ton bar» dénonce les violences sexuelles qui ont lieu dans le monde de la nuit, et notamment les tentatives de soumission chimique au GHB à des fins de viol ou d'agression sexuelle. Aujourd'hui, un hashtag sur Twitter a entraîné une libération de la parole sur les réseaux sociaux. Tours, Besançon, Grenoble, Nancy... Le phénomène atteint aussi la France. «Là, je me rends compte que je ne suis pas la seule.» Margaux témoigne ainsi depuis Tours. Cette jeune femme a été retrouvée avec 1,7 g de GHB dans le sang.

Une association marseillaise a lancé un questionnaire pour comprendre le phénomène et a reçu presque un millier de réponses en moins de quarante-huit heures. Parmi les personnes qui ont répondu, 10% pensent avoir été droguées au GHB. Inodore et incolore, le GHB/GBL est difficile à détecter. Surtout, en raison de sa très courte durée de vie dans le sang, peu de dosages ont pu être réalisés. Mais il reste détectable plusieurs semaines dans les cheveux, et c'est sur ces analyses que vont se baser les enquêtes ouvertes dans plusieurs villes.

Soumission et vulnérabilité chimique

De quoi parle-t-on? Le GHB (pour gamma-hydroxybutyrate) est une molécule utilisée comme médicament en France dans la narcolepsie ou en anesthésie, et dans d'autres pays comme l'Italie pour le sevrage alcoolique. Mais il est aussi détourné à des fins récréatives et plus rarement, à des fins de soumission chimique. D'un usage moins limité, le GBL se trouve dans des solvants et se transforme en GHB une fois ingéré.

Longtemps, le GHB a été connu du grand public seulement comme la «drogue du violeur», utilisé afin d'obtenir une soumission chimique, c'est-à-dire le fait de donner une substance à une personne à son insu pour ensuite réaliser un acte délictueux (vol, viol, agression...) –avec quelques cas avérés de vols organisés.

«On ne dit pas qu'il n'y a pas de GHB, on sait qu'il peut circuler, mais une psychose s'est installée.»
Étienne Manteaux, procureur de la République de Besançon

Pourtant, sur les 574 cas (+16,7% par rapport à 2018) de victimes d'utilisation de substances pour induire une soumission chimique relevés par une enquête de 2019, seul un était lié au GHB –dans l'immense majorité, il s'agissait de médicaments (antihistaminiques, neuroleptiques ou benzodiazépines) et de MDMA.

«En matière de soumission chimique, le plus facile et le plus courant, c'est l'alcool. C'est une drogue légale et fortement consommée. C'est beaucoup plus facile de juste payer des verres, d'ajouter des shots à plusieurs bières, observe Matthieu Méan de Modus Vivendi, une association bruxelloise visant la réduction des risques des usagers de drogue. Être bourré, c'est légal et socialement admis.»

Ainsi, la même étude recense les cas de victimes d'agressions en état de «vulnérabilité chimique», soit de fragilité induite par la consommation volontaire de substances psychoactives. On retrouve cette fois l'alcool dans 96% des cas et le cannabis dans 33%.

«On ne dit pas qu'il n'y a pas de GHB, on sait qu'il peut circuler, mais une psychose s'est installée», nuance auprès de l'AFP Étienne Manteaux, procureur de la République de Besançon, où plusieurs signalements et plaintes ont été déposés. Il évoque plutôt «une problématique très préoccupante d'alcoolisation massive avec des mélanges d'alcools forts, qui peuvent mener à des pertes de connaissance pouvant être assimilées à une prise de GHB». À propos des cas de soumission au GHB, il déclare aussi qu'«on ne note pas, actuellement, de recrudescence particulière de cette pratique». Pourtant, le GHB est utilisé de plus en plus à but sexuel et récréatif.

Des consommateurs plus jeunes

«On sait que ça circule énormément: c'est un produit extrêmement banalisé, facile à trouver et pas cher, soulignait en 2018 Fred Bladou, chargé des nouvelles stratégies de santé chez Aides interrogé par Slate. Le GHB est un produit psychoactif comme les autres –comme la cocaïne, par exemple.» Si bien que les associations se mobilisent pour en prévenir les risques et publient des plaquettes à destination des usagers, mettant en garde contre le surdosage et le mélange avec l'alcool.

«Lors de parties sexuelles privées, le GHB/GBL est utilisé à des fins de stimulation du désir sexuel de par l'amplification des sensations physiques et tactiles qu'il procure. Sa consommation s'inscrit également dans une recherche d'endurance et de performance sexuelle», explique dans un article complet sur le sujet l'OFDT (Observatoire français des drogues et toxicomanies).

Par ailleurs, son usage «concerne aujourd'hui une population mixte (filles et garçons) et de plus en plus jeune (17-25 ans) qui fréquente les espaces festifs généralistes, poursuit l'OFDT. De nouveaux usagers qui, quels que soient leurs profils, ont une faible connaissance du produit et des risques.»

Ecstasy liquide

Les effets recherchés sont semblables à ceux de la MDMA, d'où le nom d'«ecstasy liquide» parfois donné au GHB/GBL. Euphorie, intensification des perceptions, sentiment de bien-être, empathie, désinhibition, mais aussi relaxation: son utilisation est à la fois festive et sexuelle.

«Les millennials vont en boîte, mettent trois gouttes dans une bouteille. Pas besoin d'acheter de l'alcool pour obtenir le même effet, et cela ne va rien leur coûter», décrit Johann Zarca, auteur de Chems, un livre sur le chemsex, cette pratique consistant à prendre des drogues –dont le GHB– dans un but sexuel. «Dans d'autres milieux, tu fais ça pour être défoncé. Quand je prenais du GHB, il y en avait partout autour de moi, surtout dans le milieu du chemsex. On l'utilise d'abord pour se défoncer. Après, il peut sûrement y avoir des détournements criminels, mais c'est une infime partie.»

Chargé de communication de l'association belge Infor-drogues, Antoine Boucher le confirme: «On parle de drogue du viol, mais c'est une utilisation très marginale du GHB. Les drogues sont consommées pour soi parce qu'on a un besoin.»

Une augmentation des G-holes

Les morts dues au GHB restent rares: un seul décès par overdose durant l'année 2019 a été recensé par l'enquête Drames. En revanche, le pouvoir addictif du GHB est net, et son surdosage ainsi que son mélange avec l'alcool entraînent des conséquences graves. Il peut alors provoquer des états de comas appelés «G-holes». «J'ai déjà fait un G-hole: c'est comme si j'étais très bourré. Je me suis endormi pendant plusieurs heures», témoigne Johann Zarca.

Depuis 2014, l'OFDT constate une augmentation du nombre de signalements de problèmes sanitaires en rapport avec le GHB/GBL en région parisienne. «Celle-ci est largement imputable à l'accroissement des cas de comas pour lesquels la consommation de GHB/GBL est incriminée. [...] Parallèlement, la part des cas de comas liés au GHB/GBL dans l'ensemble de ceux liés à l'usage de drogues toutes substances confondues (hors alcool) double entre 2014 (13%) et 2017 (27%).»

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Ce qui est inquiétant, c'est que le public évolue. L'OFDT le souligne: «Ces cas concernent des usagers de plus en plus jeunes, l'âge moyen passe ainsi de 36 ans en 2014 à 27 en 2017.»

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