France

De quoi Clotilde Reiss est-elle le nom?

Agnès Devictor, mis à jour le 28.05.2010 à 17 h 58

Accuser Clotilde Reiss «d'irresponsabilité» ou «d'espionnage», c'est mettre en prison la posture de la recherche.

Clotilde Reiss, étudiante partie enseigner le français en Iran avec le statut de lectrice à l'Université d'Ispahan, approfondir sa connaissance de la langue persane et définir un projet de thèse, a été arrêtée à l'aéroport de Téhéran, puis détenue 46 jours à la prison d'Evin et accusée d'espionnage. Dès les premiers jours de sa détention, les réactions de certains internautes ont été vives en France, accusant la jeune chercheuse «d'inconscience», de «stupidité» et «d'irresponsabilité». Après neuf mois d'assignation à résidence, elle est enfin rentrée en France où elle a immédiatement été l'objet d'une polémique indigne. Les médias français mettant en cause son innocence et insinuant un statut d'espionne -avec les mêmes mots que ceux utilisés par les tribunaux révolutionnaires de Téhéran- ont ainsi repris les dispositifs de mise en accusation du régime iranien à son encontre.

Un rôle incompris

Au delà du cas de Clotilde Reiss, c'est l'ensemble de la recherche effectuée à l'étranger que cette polémique discrédite, mettant en danger chercheurs et étudiants qui effectuent des travaux de terrain dans des pays difficiles d'accès, en les rendant suspects pour des autorités déjà réticentes à les accepter sur leur sol. Cette polémique souligne aussi l'urgence de reposer l'enjeu, ici, dans nos démocraties occidentales, de la nécessité et de la légitimité de l'activité des chercheurs qui partent travailler notamment dans des pays méconnus, et vis-à-vis desquels les malentendus et les incompréhensions restent saillants. «L'affaire Clotilde Reiss» a montré combien ce rôle de la recherche dans le monde contemporain est souvent mal compris par les médias et plus largement par l'opinion publique.

Les chercheurs sont les seuls à pouvoir, de manière systématique et sur une longue durée, rassembler des connaissances, analyser des données, diffuser des savoirs, en dehors des logiques politiques, des intérêts économiques, des pressions médiatiques et des enjeux militants. Contrairement aux espions, ils ne cherchent pas à obtenir des informations secrètes: la masse infinie d'informations existantes -mais qu'il faut être capable de réunir et d'ordonner- suffit amplement à leur labeur.

Si les objectifs de la recherche rejoignent en partie ceux des journalistes, les méthodes de travail ne sont pas les mêmes, et bien sûr le mode de diffusion des résultats est différent. Sans doute y a-t-il des similitudes, non avec les «envoyés spéciaux», par définition seulement de passage sur un terrain et assujettis à la loi de l'événementiel, mais avec les correspondants permanents, dont certains accomplissent un travail de fond remarquable.

La distance, pas la défense d'une cause

La différence se situe là, surtout dans les usages (aussi légitimes les uns que les autres mais distincts) qui sont faits des connaissances recueillies par ceux qui font l'effort d'apprendre les langues et les modes de vie des régions où ils se trouvent. Leur rapport à des réalités complexes et dotées de caractéristiques qui nous sont lointaines est incomparablement plus dense que celui que peuvent connaître les autres, y compris les divers experts susceptibles d'effectuer des voyages d'enquête dans un but particulier, notamment industriel ou commercial.

Un chercheur ne défend pas une cause, ni une opinion. S'il faut que des femmes et des hommes de courage défendent des droits, se battent pour des idées, ce n'est pas l'enjeu de la recherche en tant que telle. Celle-ci implique une distance vis-à-vis de son objet, une capacité à prendre du recul. Une telle approche détonne dans le monde actuel où l'émotion prend trop souvent le pas sur la réflexion. Mais seule cette posture de mise à distance garantit la validité de l'analyse et la constitution d'un savoir, au-delà des partis pris, des idéologies, des enjeux de pouvoir, des crises du moment, des émotions.

Cette posture ne consiste pas à renier ses convictions ni à éloigner la recherche de tout rapport à une éthique. L'éthique de la recherche doit même contribuer à une analyse critique de situations historiques et politiques, mais justement par l'écart qu'une méthodologie rigoureuse créée avec ces situations. L'élaboration d'une connaissance en profondeur est à ce prix, prix que ne peuvent s'offrir ni les journalistes ni les analystes politiques ou économiques. Et c'est pourquoi ils ont besoin des chercheurs.

La recherche emprisonnée

Le produit de la recherche n'est en effet pas destiné à rester enfermé dans la tour d'ivoire de sociétés savantes ni à se limiter à une diffusion dans des sphères confidentielles. Il circule, il est mis en partage, et de manière décuplée depuis l'utilisation d'Internet. Les usages en sont variés, et les chercheurs ne restent pas maîtres de ce qui est fait de leurs travaux, mais cette production de savoir répond à un besoin essentiel, qui dépasse les possibles instrumentalisations. Elle est en effet indispensable pour réduire les incompréhensions et les erreurs, mais aussi pour susciter la curiosité intellectuelle, découvrir et penser l'autre comme autre, comme différent.

La recherche vise à penser la complexité. C'est en cela qu'elle est un enjeu majeur dans nos sociétés, une condition de notre avenir démocratique, une affirmation de notre possibilité de vivre ensemble, en pensant nos différences. Y renoncer ou l'assujettir à d'autres logiques, c'est détruire toute possibilité de comprendre une situation, au moment même où le manque de clefs de compréhension a conduit à des erreurs lourdes de conséquences, particulièrement dans la région du monde où travaillait Clotilde Reiss.

C'est pourquoi il importe que des Clotilde Reiss puissent continuer à exercer le métier de chercheur sur des terrains méconnus et mal compris, qu'ils soient lointains ou proches de chez nous, dans les banlieues, les prisons ou les usines. Défendre ici, en Occident, la légitimité de la présence des chercheurs sur ces terrains, c'est défendre l'idée que la démocratie a tout à gagner à la connaissance des autres, dans leur complexité, leurs contradictions et leurs richesses. Et que seul le temps long, la durée et l'indépendance des recherches peuvent le permettre. Quand on accuse Clotilde Reiss «d'irresponsabilité» ou «d'espionnage», c'est la posture de la recherche que l'on met en prison.

Agnès Devictor

Fars News / Reuters
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