Sports

Sport et école, le match nul

Yannick Cochennec, mis à jour le 28.05.2010 à 9 h 27

Le ministre de l'Education promet une expérimentation dont on peut supposer, par expérience, manque de moyens et d'ambitions, qu'elle ne débouchera sur rien.

Ce vendredi 28 mai, la France, opposée à l'Italie et la Turquie, saura si elle accueillera l'Euro 2016 de football. La nouvelle est d'importance cinq ans après l'échec du dossier de Paris 2012 pour l'organisation des Jeux Olympiques. Le résultat du vote nous dira, en effet, si une page a été tournée après le fiasco de Singapour et si nos instances sportives ont su renouer quelques liens dans les sphères internationales.

Douze ans après la Coupe du Monde 1998, la France a besoin de cet Euro 2016 qui l'obligerait immanquablement à rénover son parc de stades et à en ériger de nouveaux à Lyon, Nice, Lille et Bordeaux. Nos misérables infrastructures ne sont tout simplement pas au niveau et ce championnat d'Europe de football, dans six ans, est une occasion rêvée d'accélérer le cours du temps et de faire sauter des verrous budgétaires malgré l'air asphyxiant de la rigueur.

Dans le marasme économique ambiant, il y a fort à parier que certains, à Bercy ou ailleurs, ne seraient pas fâchés de voir la France trébucher face à l'Italie ou la Turquie, histoire de différer ces quelques dépenses «inutiles».

Le sport oublié

En France, le sport a toujours été un parent pauvre de la politique. Nos présidents successifs en ont été les témoins plus ou moins distants. De ce point de vue, les campagnes présidentielles se sont toujours bornées à des catalogues de promesses sans jamais déboucher sur le début d'une vraie politique sportive. Les bancs de l'Assemblée nationale sont généralement désertés quand le sport se retrouve au centre des débats budgétaires.

Il n'y a qu'à constater l'obstruction actuelle de Claude Goasguen, le maire du XVIe arrondissement, dans le cadre du projet d'agrandissement de Roland-Garros pour prendre la mesure du décalage de certains édiles qui n'y comprennent rien à rien.

Le sport ne fait tout simplement pas partie de notre culture, notamment politique. Il est regardé de haut ou de travers. C'est ainsi, a admis récemment l'ancien ministre Michel Barnier au cœur de l'organisation des Jeux d'Albertville en 1992:

Les hommes politiques de premier plan s'y intéressent marginalement. Cela se retrouve dans leur réflexion politique. Certains sujets, pourtant au cœur de la société, ont été historiquement laissés de côté. Ainsi, les partis n'ont que très récemment intégré la question majeure de l'écologie. Le sport est un autre exemple. Pourtant, une société sportive est dynamique. Je l'ai vu dans ma région, la Savoie, quand elle a fait le choix d'organiser de grands événements: Jeux d'hiver, mais aussi Mondiaux d'aviron et de ski alpin. Ce dynamisme, ce moral, cette force, on les trouve ensuite dans la société.

Interrogé par l'Equipe en 2007 lors de la campagne présidentielle, le même Michel Barnier fixait une priorité:

Un doublement du nombre d'heures de sport dans tous les établissements scolaires dès le primaire (...) L'éducation physique et sportive doit réintégrer le socle des matières fondamentales qu'un élève est censé maîtriser en entrant au collège. Pour cela, il faut non seulement davantage d'heures, mais aussi une augmentation du coefficient affecté aux épreuves de sport lors des examens.

Ces jours derniers, on le sait, Luc Chatel, ministre de l'Education nationale, a ressorti des cartons poussiéreux de la rue de Grenelle ce vieux projet des après-midi exclusivement dédiés au sport au collège et au lycée, avec toujours cette éternelle référence au modèle allemand - voilà qui ne rajeunit pas bon nombre d'entre nous habitués à entendre cette promesse aussi vite enterrée.

Nouveau rythme

Il s'agirait donc d'expérimenter un «nouveau» rythme scolaire, mais de manière très homéopathique puisque deux ou trois classes issues de deux à quatre établissements d'une académie — soit une centaine sur l'ensemble du territoire —seraient seulement retenus pour adopter le principe de ces matinées réservées au savoir et de ces après-midi consacrés à la dépense physique. Luc Chatel découvrait la lune:

Dans les pays où cette expérimentation est étendue, cela a eu des résultats en matière d'absentéisme scolaire. Les élèves peuvent s'épanouir différemment, et cela permet de prévenir la violence. Je souhaite que cette expérimentation vienne nourrir la conférence sur les rythmes scolaires que j'installerai le mois prochain, qui traitera de manière beaucoup plus globale de l'organisation du temps passé à l'école, dans la journée, dans la semaine et dans l'année.

Avec cette précision non négligeable que ne seront retenus que les établissements volontaires et «qui disposent des équipements adaptés». Ce qui aurait tendance, sur le papier, à favoriser les collèges et les lycées les plus «riches», les mieux dotés en gymnases et autres terrains de sport et donc les moins confrontés aux problèmes contre lesquels voudrait lutter Luc Chatel. On en revient à la question des moyens car pour faire du sport dans de bonnes conditions, que ce soit au niveau professionnel ou scolaire, il faut beaucoup, beaucoup d'argent et des effectifs en conséquence.

Sport scolaire et sport professionnel

L'Education nationale n'a pas vocation, bien sûr, à fabriquer des champions contrairement aux clubs sportifs. Son objectif est de mettre un contenu éducatif sportif dans la pratique sportive en transmettant des valeurs : goût de l'effort, respect des règles... Le sport scolaire se traîne, c'est vrai. Seulement 800.000 élèves sont licenciés au sein des 10.000 associations sportives de l'Union sportive de l'enseignement du premier degré; plus d'un million d'élèves, encadrés par 30.000 professeurs d'EPS dans près de 10.000 établissements du secondaire, adhèrent à l'Union nationale du sport scolaire (UNSS). Avec un échec majeur: 11% des lycéennes se contentent d'être membres de l'UNSS. Nous sommes loin des Etats-Unis où le sport, nettement mieux considéré, fait corps avec tout le reste de l'enseignement. L'université célèbre cette osmose de manière spectaculaire.

En 2007, en quittant son ministère des sports où il avait œuvré pendant cinq ans, Jean-François Lamour avait pointé l'un de ses échecs:

Il faut encore rapprocher le sport à l'école du sport en club, avait-il constaté. Sur ce point, je regrette beaucoup qu'on n'ait pas eu Paris 2012. Une grande fête, un objectif commun : ça nous aurait permis de les rapprocher...

Comme quoi sport professionnel et sport scolaire sont intimement liés contrairement à ce qu'en pensent certains hommes politiques.

Voilà donc ce qu'il nous faut ce vendredi: l'obtention d'une grande fête avec cet Euro 2016 pour améliorer par réfraction le sort du sport en milieu scolaire et nous faire aussi oublier qu'il n'y a pas d'argent pour aller au-delà des expérimentations de Luc Chatel.

Yannick Cochennec

Photo: Collège de Chavagnes, en avril 2008. REUTERS/Stephane Mahe

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