Politique / Monde

Le petit jeu des «meilleurs ennemis» d'Emmanuel Macron et Viktor Orbán

Temps de lecture : 5 min

Derrière l'affrontement idéologique entre l'européiste-libéral et le national-populiste, le locataire de l'Élysée et l'homme fort de la Hongrie, s'entraident et s'utilisent.

Viktor Orbán et Emmanuel Macron, à l'Élysée, à Paris, le 11 octobre 2019. | Ludovic Marin
Viktor Orbán et Emmanuel Macron, à l'Élysée, à Paris, le 11 octobre 2019. | Ludovic Marin

Ce lundi 13 décembre, comme Éric Zemmour fin septembre et Marine Le Pen fin octobre, Emmanuel Macron arrive à Budapest pour rencontrer le Premier ministre hongrois Viktor Orbán. Mais pas que. Selon le programme officiel, le chef de l'État tiendra un sommet avec les dirigeants des pays du groupe de Visegrád (Hongrie, Slovaquie, République tchèque, Pologne), échangera avec plusieurs représentants des partis magyars d'opposition et honorera la mémoire de la philosophe engagée Ágnes Heller, qu'il avait reçue en mai 2019. Depuis Nicolas Sarkozy en 2007, c'est la première visite d'un président français en Hongrie.

Ce déplacement clôt la tournée des vingt-six autres capitales européennes promise par Emmanuel Macron sous son quinquennat et prépare les six mois de la présidence française de l'UE débutant le 1er janvier prochain. Durant la course aux élections continentales de mai 2019, Macron et Orbán se canardaient façon western. Début juillet 2018, le président français estimait que «la véritable frontière de l'Europe» était celle séparant les «progressistes» des «nationalistes» du calibre d'Orbán. Trois semaines plus tard, le Hongrois déclarait au quotidien allemand Bild ne pas vouloir d'une Europe «sous leadership français».

Gestes diplomatiques

Le 28 août 2018, le populiste italien Matteo Salvini et son camarade magyar qualifiaient Emmanuel Macron de «leader du camp favorable à l'immigration». La veille, le président français taclait le «nationalisme revendiqué» de la Hongrie lors de la conférence des ambassadeurs et ambassadrices à Paris. Le 26 octobre lors d'une consultation citoyenne à Bratislava, la capitale slovaque, Macron éreintait les «esprits fous» des dirigeants hongrois et polonais, qui «mentent à leur peuple». Aujourd'hui, Emmanuel Macron et Viktor Orbán continuent d'instrumentaliser leurs différences afin de favoriser leur réélection au printemps prochain.

«Les débats sont réels, mais Macron et Orbán s'utilisent pour des raisons domestiques. Comme ils sont en pleine campagne, le discours “meilleurs ennemis” leur sert d'autant plus. En accueillant Macron, Orbán montre son importance européenne et prouve qu'il n'est pas isolé, analyse la politologue Eszter Petronella Soós, spécialiste des affaires hexagonales. Et puis, Emmanuel Macron ne vient pas seulement pour Orbán. Il peut donc vendre plus facilement ce voyage à son électorat libéral, tout en envoyant un message aux souverainistes après les venues de Zemmour et de Le Pen.»

Début 2019, les invectives de jadis cédèrent le pas aux gestes diplomatiques, signe du rapprochement entre les deux pays. Le 28 janvier, lors d'une réception à la résidence budapestoise de l'ambassade de France, la secrétaire d'État à la famille et à la jeunesse du gouvernement Orbán, Katalin Novák, recevait la Légion d'honneur des mains du général Benoît Puga, dépêché de Paris spécialement pour l'occasion. Figure du conservatisme en Hongrie, la quadragénaire, maîtrisant la langue de Molière, obtenait la prestigieuse décoration pour son travail en faveur de la «promotion des relations franco-hongroises».

Fin mars, l'ambassadrice Pascale Andréani fréquentait un colloque budapestois sur l'immigration réunissant des pontes de l'internationale néo-conservatrice. Parmi les intervenants: des ministres du gouvernement Orbán, l'historienne hongroise nostalgique de l'entre-deux guerres Mária Schmidt, des mandataires de think-tanks américains très à droite, la plume islamophobe Douglas Murray (conseiller du président brésilien Bolsonaro), Nicolas Sarkozy, et, déjà, Éric Zemmour en sa qualité d'éditorialiste. La présence de la diplomate donna du crédit au «combat culturel» réactionnaire conduit en Hongrie.

«Monarques»

Mi-juillet 2019, Ursula von der Leyen prenait les commandes de la Commission européenne grâce à un pacte ad hoc Orbán-Macron. Le 11 octobre, Emmanuel Macron accueillait son «cher Viktor» sur le parvis de l'Élysée, deux jours avant les municipales hongroises. En prélude d'un déjeuner qui s'éternisa, le chef de l'État prôna l'unité européenne et salua l'importance du groupe de Visegrád. Souriant, Orbán mentionna le célèbre poème «L'automne est passé par Paris» d'Endre Ady appris par tous les écoliers magyars, puis insista sur les positions communes autour de la sécurité et de la protection des frontières.

«Orbán et Macron aiment apparaître comme des adversaires, mais terminent souvent du même côté
à Bruxelles.»
Fredrik Erixon, économiste

«Orbán et Macron dirigent sur la base d'une orthodoxie simple à laquelle tout le monde doit se plier. Ils aiment se comporter comme des monarques, traitant les électeurs tels des sujets et acceptant peu de restrictions sur leurs projets personnels, commente l'économiste suédois Fredrik Erixon dans le magazine britannique The Spectator. À l'image du Fidesz et d'Orbán, ayant tourné leur dos à leur libéralisme de jeunesse, il ne reste plus beaucoup de libéralisme chez Macron. Orbán et Macron aiment apparaître comme des adversaires, mais terminent souvent du même côté à Bruxelles.»

Néanmoins, une ligne de fracture persiste sur le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, la taxation à 15% des bénéfices des multinationales, ratifiée du bout des lèvres par la Hongrie fin octobre dernier, ainsi que la question de l'état de droit, sempiternelle pomme de discorde magyaro-française. Les tensions ont ressurgi le 24 juin dernier en marge d'un sommet européen électrique à Bruxelles. Dix-sept États-membres de l'UE sur vingt-sept, dont la France, vilipendèrent la récente législation hongroise punissant la «promotion» et la «représentation» de l'homosexualité et de la transidentité.

Désir de gloire

Reste que la France, quatrième investisseur en Hongrie, dispose d'un vaste tissu d'entreprises sur place comme EDF, Veolia, Auchan, Decathlon, Michelin, Bonduelle, Danone, Groupama, AXA, Lafarge, Sanofi et Servier. En mai 2017, Areva remportait un contrat de modernisation des systèmes de protection des réacteurs de la centrale nucléaire de Paks, seul site atomique hongrois. En 2017 et 2018, JCDecaux affichait les campagnes anti-Soros et anti-migrants de l'exécutif. La flotte de l'armée de l'air magyare inclut des avions et hélicoptères de transport Airbus, des avions de transport Falcon, des hélicos de formation Eurocopter et des missiles antiaériens Mistral. Au premier trimestre 2022, des militaires hongrois rejoindront la force armée européenne au Sahel, dotée d'un important contingent hexagonal.

Pour le journaliste Bálint Ablonczy, «la France et la Hongrie ont lutté contre l'amputation de l'enveloppe de la politique agricole commune et pour le renforcement de celle de la Défense lors des négociations budgétaires concernant le cycle 2021-2027. Selon Macron, l'accroissement du budget de la Défense incarne la condition préalable de la souveraineté stratégique européenne qu'il évoque sans cesse. Sur ce terrain, Orbán se révèle un allié inattendu, qui, en tant que souverainiste, soutient le plus vieux rêve des fédéralistes souhaitant dépasser les États-nations: l'armée européenne.»

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En avril, Macron et Orbán affronteront les urnes au même moment. L'un veut rempiler pour tourner la page des «gilets jaunes» et du Covid, l'autre brigue un quatrième mandat consécutif contre une opposition rassemblée autour du chrétien-technocrate Péter Márki-Zay. Le Français entend dominer l'Europe post-Brexit et Merkel. Le Hongrois rêve d'une large coalition eurosceptique à Bruxelles dont les piliers seraient son parti Fidesz, le PiS polonais, la Lega italienne, le RN et l'écurie espagnole Vox. S'il existe bien une caractéristique identique chez les deux hommes, c'est assurément le désir de gloire.

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