Santé

Il faut ouvrir la vaccination à tous les enfants, pas seulement aux plus fragiles

Temps de lecture : 5 min

La vaccination contre le Covid des plus jeunes pourrait avoir un impact non négligeable sur le taux de reproduction du virus.

Une petite fille reçoit une dose de vaccin contre le Covid-19, à Los Angeles, le 5 novembre 2021. | Frederic J. Brown / AFP
Une petite fille reçoit une dose de vaccin contre le Covid-19, à Los Angeles, le 5 novembre 2021. | Frederic J. Brown / AFP

Faisant suite à l'autorisation, le 25 novembre, de l'usage du vaccin Comirnaty de Pfizer chez les enfants âgés de 5 à 11 ans par l'Agence européenne des médicaments (EMA), la Haute Autorité de Santé (HAS) a annoncé, le 30 novembre dernier, qu'elle recommandait la vaccination contre le Covid pour les enfants les plus fragiles.

Lors de son intervention du 6 décembre, le Premier ministre Jean Castex a annoncé que la vaccination serait ouverte, à partir du 15 décembre, aux enfants de 5-11 ans présentant un risque de forme grave. La vaccination de tous les enfants reste suspendue à un avis de la HAS, mais elle devrait vraisemblablement être généralisée «d'ici à la fin de l'année».

Nous voudrions ici détailler les raisons pour lesquelles nous pensons qu'il convient rapidement de préconiser la vaccination à tous les enfants. Nous nous référerons tout particulièrement à un récent rapport d'experts européens, publié par l'ECDC, le 1er décembre 2021.

Parlons d'abord du vaccin en lui-même:

  • Rappelons que c'est un vaccin spécifiquement conçu pour les enfants et qui a été homologué par l'Agence européenne des médicaments. Son dosage est différent de celui des adultes afin d'assurer un rapport bénéfices/risque plus favorable.
  • Le vaccin apparaît comme un vaccin sûr et efficace, au vu des études ayant permis son homologation ainsi qu'au vu de l'expérience acquise de son utilisation massive aux USA, où la pharmacovigilance qui scrute à la loupe le moindre effet indésirable n'a pas rapporté de nouvel évènement majeur suggérant une importante iatrogénie.
  • Le vaccin semble également particulièrement efficace dans cette tranche d'âge, non seulement pour éviter les cas graves mais aussi pour limiter la transmission et la contagion du virus et, pouvons-nous l'espérer, pour limiter le risque de Covid long.

Une vision partielle de la situation

Cela étant posé, il nous faut mesurer l'importance de vacciner tous les enfants, et non pas seulement ceux qui présentent des comorbidités. Depuis le début de la pandémie, l'impact de l'infection au Covid sur les populations pédiatriques a été considérablement minimisé. Au printemps 2020, la raison était simple: nous manquions de tests et seules les personnes dans un état grave et hospitalisées étaient testées. Les premiers rapports venant de Chine faisaient d'ailleurs état d'une très faible circulation du virus chez les enfants, mais l'image était fortement biaisée, puisqu'on ne les testait pas.

De là est partie l'idée que les enfants étaient peu contaminés et peu vecteurs… ce qui est en fait un problème de lentille ne donnant une vision que partielle de la situation. Par la suite, les associations de pédiatres ainsi que le ministère de l'Éducation nationale ont somme toute sous-évalué les contaminations chez les enfants et par les enfants, voire ont cherché à mettre la poussière sous le tapis, avec la louable volonté de garder les écoles ouvertes. Louable certes, mais court-termiste, car la poussière a vite débordé et la scolarité des enfants n'a pas cessé d'être affectée, interrompue dans bien des classes durant ces derniers mois.

Nier l'évidence n'a eu pour effet que de retarder les prises de décisions permettant de sécuriser durablement les établissements scolaires vis-à-vis du risque de transmission du virus. Les pédiatres avaient certainement le désir de ne pas stigmatiser les enfants, déjà très touchés de manière indirecte par le Covid et les restrictions sanitaires (fermeture des classes ainsi que des établissements éducatifs, sportifs et culturels). Reste que l'objectivité a cruellement manqué et a laissé penser que les enfants ne s'infectaient pas ou peu, que s'ils le faisaient il ne s'agissait que d'un simple rhume, qu'il n'était pas nécessaire de les tester et que, de toute façon, ils ne transmettaient pas le virus aux adultes.

La roulette russe

Aujourd'hui, nous avons davantage de recul et, de surcroît, nous faisons face au variant Delta plus contagieux que ses prédécesseurs, dans l'attente éventuelle de l'Omicron, sur lequel nous reviendrons lorsque nous le connaîtrons un peu mieux.

Nous savons désormais que les enfants contractent bel et bien le Covid et qu'ils peuvent déclarer, certes rarement, des formes graves, notamment des myocardites et des PIMS (syndrome inflammatoire multi-systémique pédiatrique), même lorsqu'ils ne souffrent pas de comorbidités –en Europe, 78% des enfants hospitalisés n'avaient aucun facteur de risque dans les séries récentes. En outre, à l'instar des adultes, ils peuvent également souffrir d'un Covid long avec un impact considérable sur leur qualité de vie pendant de longs mois. Et, comme les adultes, c'est une véritable loterie… Autant dire que chercher à atteindre une immunité pédiatrique de manière naturelle revient à jouer à la roulette russe.

Éviter la transmission communautaire, c'est aussi éviter les fermetures d'établissements scolaires.

Sans compter que nous savons également que les enfants transmettent le virus –peut-être moins longtemps que les adultes–, et ce notamment en milieu scolaire où se fait le plus gros des contaminations. Même asymptomatiques, ils pourraient alors, de retour à la maison, contaminer leurs parents et surtout leurs grands-parents, plus fragiles parce que souvent frappés d'immunosénescence.

On voit ici les bénéfices individuels directs et les bénéfices familiaux de la vaccination. Rappelons que de nombreux enfants ont perdu des proches depuis le début de la pandémie avec un impact psychologique, mais aussi éducatif et social, dramatique.

Limiter la saturation des services de pédiatrie

Nous glissons alors vers les bénéfices collectifs. En effet, éviter la transmission communautaire, c'est aussi éviter les fermetures de classes et d'établissements scolaires. On sait le poids de ces fermetures sur la vie éducative et sociale et sur le moral des enfants. On sait aussi ce que cela représente pour les parents. Nous devons bien sûr rappeler combien ces fermetures tendent à accroître les inégalités sociales, sans parler des conséquences économiques.

Mais, les bénéfices ne s'arrêtent pas aux enfants et à leurs proches. En effet, la vaccination des enfants a un effet collectif sur le taux de reproduction du virus. Dans un pays avec un fort taux de vaccination comme la France, on estime qu'elle peut faire baisser le R0 de 15%. C'est loin d'être négligeable. Autre bénéfice collectif –indépendamment de la santé des enfants elle-même: éviter les cas graves, c'est limiter la saturation des services de pédiatrie dont on sait qu'ils sont déjà engorgés par les épidémies de bronchiolite, surtout cette année.

Pourquoi alors ne recommander la vaccination qu'aux enfants les plus fragiles? Sur ce point, nous ne pouvons que spéculer. On peut d'abord penser qu'en priorisant les enfants, il s'agit de prévenir une pénurie de doses et/ou des difficultés logistiques.

Mais d'autres hypothèses nous viennent. Celle d'une politique consistant, comme début 2021, à ne pas brusquer les Français vus comme réticents à la vaccination. Les chiffres nous ont montré que cette réticence est souvent surévaluée par les pouvoirs publics. Nous parlons d'ouvrir la vaccination à tous les enfants, pas à les contraindre, ce qui est une autre question, évidemment. Pourquoi ne pas proposer à tous les parents qui souhaitent faire vacciner leur enfant de le faire?

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Parce que nous ne comprenons pas pourquoi l'on priverait aujourd'hui les enfants d'un vaccin sûr et efficace, qui a déjà été administré chez des millions d'enfants dans le monde, sous le feu des projecteurs. Ce vaccin n'a pas montré de réactions indésirables que l'on ne connaissait pas, et il montre une excellente efficacité. Protégeons nos enfants, leur santé, leur scolarité, leur moral contre ce coronavirus dont la circulation s'éternise sur la planète. Et si, en prime on protège aussi leurs familles, leurs proches et la communauté toute entière, alors demain on se félicitera d'avoir su prendre ces décisions.

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