Santé

«Il y a une véritable désillusion du métier»: les sages-femmes au bord de la rupture

Temps de lecture : 5 min

Malgré l'annonce par le gouvernement d'une revalorisation salariale, la gronde des maïeuticiennes ne finit pas. Au cœur de leurs revendications, le manque d'effectifs qui ne leur permet plus d'exercer leur travail correctement. 

Selon une enquête de l'ANESF, 70% des étudiants en maïeutique présentaient des symptômes dépressifs en 2018. | Mychele Daniau / AFP
Selon une enquête de l'ANESF, 70% des étudiants en maïeutique présentaient des symptômes dépressifs en 2018. | Mychele Daniau / AFP

Après des années d'une colère sourde, les sages-femmes font entendre leur voix. Depuis fin septembre, elles multiplient les mouvements de grève pour réclamer une amélioration des conditions de travail, une meilleure rémunération et reconnaissance de leur statut. Lundi 22 novembre, un accord a été signé entre le gouvernement et la majorité des syndicats. Le ministère de la Santé a annoncé une revalorisation salariale de 500 euros nets mensuels, ainsi que la mise en place d'une sixième année d'études. Une revalorisation qui, cependant, ne sera pas perçue dans sa totalité par l'ensemble des sages-femmes.

Dans le détail, elle comprend 183 euros déjà versés depuis le Ségur de la santé, 240 euros de prime d'exercice médical, dont ne bénéficieront pas les sages-femmes exerçant dans la fonction publique territoriale, ainsi que 78 euros liés à la revalorisation des grilles, qui ne seront pas versés aux professionnels du privé et aux contractuelles de fonction publique hospitalière. Des annonces insuffisantes pour une partie de la profession qui regrette que la question des conditions de travail n'ait pas été abordée.

Un quotidien en flux tendu

Partout en France, des sages-femmes au bord de la rupture continuent de se mobiliser. Pantea Mask Ferry est l'une d'elles. Sage-femme depuis vingt ans, elle exerce en libéral et à mi-temps dans une clinique privée d'Île-de-France. Bien que gréviste, elle a été réquisitionnée et continue donc de recevoir des patients à la maternité. En jetant un coup d'œil rapide à sa montre, elle fait un constat qui devient presque une habitude.

«Il est 14h. Depuis 8h ce matin, je n'ai pas pu aller aux toilettes, pas bu une seule goutte d'eau, pas mangé et, d'ailleurs, je n'aurai pas le temps. J'en suis à huit patientes, dont trois envoyées en salle d'accouchement. Je m'occupe de toutes les consultations et dois gérer les arrivées en urgence. Jusqu'à 20h, je dois m'occuper de tout, toute seule. Il n'y a pas d'aide-soignante pour m'apporter les dossiers, ou désinfecter le matériel, il n'y a pas d'infirmière pour faire les prélèvements ou prendre la tension, rien. La sage-femme fait tout, jusqu'au secrétariat.» Qu'elles soient salariées ou libérales, hospitalières ou territoriales, ce quotidien en flux tendu, elles sont nombreuses à le raconter.

Malgré toutes les bonnes volontés et les efforts fournis, le manque d'effectifs se répercute bien évidemment sur les patients. «Nous travaillons dans des conditions tellement extrêmes que certaines en viennent parfois à avoir des comportements maltraitants», regrette Johanne Reynaud, diplômée depuis 1999. Aujourd'hui en service d'orthogénie (prise en charge des interruptions volontaires de grossesses), elle a occupé de nombreux postes, dont plusieurs années en salle de naissance. Convaincue que la question des effectifs est à la base de la sécurité des femmes et des nouveaux-nés, elle milite comme beaucoup pour la mise place de la pratique du «one-to-one», une sage-femme par femme. «Lorsque vous avez plusieurs patientes qui accouchent en même temps, vous allez forcément devoir faire des choix. Certaines vont donc attendre seules, parfois pendant plusieurs heures. Où est l'humanité?», questionne Johanne Reynaud.

Ce manque de temps à consacrer aux patientes est d'autant plus problématique que le cœur du métier est la relation humaine. Elles sont nombreuses à garder l'amère impression de ne pas avoir les moyens d'exercer leur métier. «Il y a une véritable désillusion du métier. On est là pour faire de l'accompagnement, mais nous n'avons pas les moyens. On ne fait que du saupoudrage», désespère Anne-Valérie Pruniaux, sage-femme pour la protection maternelle et infantile (PMI), un service relevant des Conseils départementaux en faveur d'un public vulnérable. Sans domicile fixe, sans-papiers, femmes victimes de violences conjugales, jeunes mineures, femmes incarcérées ou internées… Elles assurent un suivi de grossesse pour des femmes dans des situations très variées. Établir un vrai lien de confiance en est d'autant plus important.

Crise de vocation

Dans de telles conditions, les professionnels s'inquiètent des conséquences de ce manque d'attractivité. Elles sont ainsi nombreuses à délaisser l'hôpital, qui cristallise le plus de mécontentement. «En moyenne, une sage-femme quitte l'hôpital au bout de quatre ans, explique Laura Faucher, présidente de l'Association nationale des étudiants sages-femmes (ANESF). Nous constatons d'ailleurs de plus en plus d'étudiants qui, dès l'obtention de leur diplôme, se tournent vers le libéral.» Une observation corrélée par les chiffres de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES). En 2012, 20% des sages-femmes exerçaient en libéral, en 2021, elles sont 34%.

Les abandons «surviennent principalement en troisième année, ce qui coïncide avec l'accélération des stages et donc la découverte du terrain».
Laura Faucher, présidente de l'ANESF

Laura Faucher est également très préoccupée par le nombre croissant d'abandons et l'état de la santé mentale des étudiants en maïeutique qui ne cesse de se détériorer. Selon la dernière enquête «Bien-être étudiant» de l'ANESF, en 2018, 70% des étudiants présentaient des symptômes dépressifs, 80% souffraient d'un stress accru depuis leur entrée dans la formation et 27% avaient déjà pensé à arrêter leurs études ou à se réorienter. Une nouvelle enquête est en cours et les chiffres s'annoncent encore plus inquiétants. «Nous avons des abandons dans toutes les écoles. Ils surviennent principalement en troisième année, ce qui coïncide avec l'accélération des stages et donc la découverte de la réalité du terrain. À cause du manque d'effectifs, les étudiants se retrouvent dans des situations dans lesquelles ils ne devraient pas se retrouver», déplore Laura Faucher.

Une inquiétude pour l'avenir des jeunes générations partagée par Johanne Reynaud. «Notre métier, nous l'aimons, et je suis triste de voir des étudiantes abandonner car elles ne voient pas d'avenir. C'est pour ça que nous nous battons, pour les jeunes générations et pour les femmes.» D'autant que, paradoxalement, leurs compétences ne cessent d'être étendues. Suivi gynécologique de prévention, prescription de contraception, actes d'échographie gynécologique, interruptions volontaires de grossesse par voie médicamenteuse… Leur rôle va bien au-delà du suivi et de l'accouchement.

Une synergie des attentes

Les sages-femmes estiment cependant que leur place pourrait être encore plus grande. «Actuellement, une fois que le bébé et la mère sont sauvés physiquement, il n'y a plus personne. C'est une erreur, car la sage-femme a un rôle à jouer dans l'après, dans la parentalité, ou dans la prévention des dépressions post-partum. Nous savons aujourd'hui que le suicide fait partie des premières causes de décès maternels dans la première année. Encore récemment, nous avons appris la mort d'une jeune maman dans notre secteur», s'émeut Anne-Valérie Pruniaux. Finalement, leur volonté est de revenir à un cœur de métier plus axé sur l'accompagnement et la prévention.

Chez de nombreux futurs parents, aussi, une prise de conscience semble s'être opérée face à un sentiment de déshumanisation de la grossesse. Les différentes polémiques autour des violences obstétriques et une volonté de reprendre le contrôle de ce moment, poussent certaines femmes à chercher des alternatives, pour un accouchement plus intime et personnalisé. L'accouchement à domicile a notamment connu une certaine recrudescence depuis le confinement. L'Association professionnelle de l'accouchement accompagné à domicile (APAAD) observe ainsi dans son rapport 2021 une augmentation des demandes de 16% pour l'année 2020.

Autre signe de ce changement, l'engouement et le développement des maisons de naissance partout en France. Les pouvoirs publics viennent d'autoriser la création de douze nouvelles structures sur deux ans, portant ainsi leur nombre à vingt. Ces lieux permettent aux femmes qui ont une grossesse à bas risque, un accouchement sans hospitalisation et de manière naturelle, avec l'accompagnement d'une sage-femme référente du début de la grossesse jusqu'au post-partum.

Pour les sages-femmes, la pratique en maison de naissance permet un retour à leurs missions premières. Une sage-femme travaillant depuis deux ans dans une de ces structures le constate: «Je ne pense pas retourner en hospitalier un jour. Ici, la relation avec la patiente n'est pas du tout la même. L'accompagnement global, et le fait de ne pas avoir plusieurs accouchements à la fois, nous donnent le temps d'apprendre à nous connaître. Cela peut-être décisif dans la prise en charge.»

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