Monde

«Prison Break» sous Pinochet

Philippe Boggio, mis à jour le 27.05.2010 à 18 h 16

Dans la nuit du 29 au 30 janvier 1990, 49 détenus politiques parviennent à s'échapper de la prison de Santiago. Un formidable pied de nez à la dictature que raconte un livre écrit par Anne Proenza et Teo Saavedra.

Il arrive que subsiste une trace, mais tellement discrète, de balle ou de rafale, sur une façade d'immeuble. Comme Plazza Real, à Barcelone (guerre d'Espagne), ou à l'Ecole polytechnique d'Athènes (révolte contre les colonels). Sans plaque commémorative, les passants, généralement, se méprennent. La meurtrissure du mur ressemble à n'importe quelle malfaçon. Du sacrifice des hommes, le temps, en outre, ne favorise souvent l'exercice mémoriel que d'un seul symbole à la fois, qui peu à peu devient l'incarnation unique d'un drame collectif. Ainsi Guernica, le Mur des fédérés ou une photo de Capa...

Du Chili opprimé par la dictature d'Augusto Pinochet pendant près de vingt ans (1973-1990), la postérité glacée n'a finalement retenu que les premières heures du coup d'Etat initial. L'attaque du palais de la Moneda, le 11 septembre 1973. Ces photos montrant Salvador Allende, juste avant sa mort, dérisoirement armé et casqué, protégé par deux jeunes gens; ou celles, prises au stade de Santiago, où les militaires enfournaient les militants de gauche, raflés, et les opposants présumés au golpe en cours. Mais ensuite? La fin des années 1970, et le cours interminable des années 1980? Le Chili sous la botte, quotidiennement, hiver comme été, même pendant les vacances? Les  souvenirs charrient encore la chasse donnée, les premiers mois, aux femmes et aux hommes du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire), mouvement martyr d'extrême gauche, dont les membres ont disparu, assassinés ou torturés, ou encore l'exode précipité des survivants en Argentine, à Cuba, en France.

Le silence de la dictature

Puis la presse occidentale a reflué, le monde s'est habitué, et c'est même avec une certaine surprise qu'il a appris, à partir de 1989, que, peu à peu, la démocratie allait parvenir, constitutionnellement, à éloigner le général Pinochet et son régime autoritaire. Sur toute cette période, chilo-chilienne, de silence retombé, manquent des icônes tragiques, à travers lesquelles les autres, au loin, peuvent inscrire leur solidarité, ou simplement leurs pensées: puis leurs descendants retarder un peu la fuite des choses, par l'entretien historique.

Un événement pourrait tenir ce rôle. L'extraordinaire évasion de quarante neuf détenus politiques de la prison publique de Santiago, dans la nuit du 29 au 30 janvier 1990. Un livre vient de paraître, qui retrace cette histoire méconnue, et contribue à sauver de l'oubli un épisode exceptionnel de la résistance chilienne. Les Evadés de Santiago, d'Anne Proenza et Teo Saavedra (Le Seuil, 300 pages, 18,50 €) reconstitue avec précision cette histoire rocambolesque et militante, d'autant plus étonnante qu'elle est intervenue tout à la fin de la dictature, et que sa réussite a effacé, in extremis, les échecs répétés, si coûteux en vies humaines, de la clandestinité, dix-sept ans durant, sabotages et attentats inutiles, tentatives manquées d'assassinat du Caudillo, difficiles importations d'armes, de Cuba ou du Nicaragua, pour un soulèvement qui ne s'est jamais déclenché...

Deux mois plus tard, en mars 1990, Pinochet allait être contraint de céder le pouvoir politique à la Concertation, coalition de partis démocratiques, du centre et de gauche, dirigée par le démocrate-chrétien Patricio Alwyn, même si le général conservait encore le commandement de l'armée. Dans l'hypothèse où il confirmerait leur incarcération, le nouveau régime allait forcément adoucir les conditions de détention des prisonniers politiques. Il suffisait d'attendre, peut-être seulement quelques mois de plus. C'était la solution qu'à l'extérieur de la prison, la direction du PC leur recommandait d'adopter. Après dix-huit mois d'efforts rongés par l'inquiétude de se faire prendre, leur tunnel était enfin prêt. Ils ont préféré quitter la dictature par cette voie-là. En sous-sol.

S'échapper

En 1986, la prison centrale de Santiago était remplie de militants du Frente, devenu la première cible des services secrets et des officines de la torture. Sorti d'une certaine torpeur défaitiste, le parti communiste avait ordonné, à la fin de l'année 1983, à ses jeunes militants, en majorité ouvriers, de créer un mouvement de lutte armée, sans lien structurel avec lui, chargé de préparer les conditions d'une insurrection populaire. Le Front patriotique Manuel Rodriguez (FPMR), du nom d'un héros de la guerre d'indépendance, que tout le monde a immédiatement appelé «le Front». Le destin de cette cellule clandestine a très vite été dramatique, en particulier après l'échec du guet-apens organisé contre le cortège du dictateur, qui rentrait de sa maison de week-end, dans la vallée vinicole de Maipo, le 7 septembre 1986.

Refusant d'abandonner la lutte, les jeunes détenus du Frente ont mis leur énergie à la recherche d'un plan d'évasion. Compte tenu de l'importance de la surveillance exercée contre eux par les gendarmes de la prison, la seule solution a finalement consisté à creuser un tunnel sous l'aile réservée aux «subversifs», droit sur le mur extérieur, situé à plus de soixante mètres des cellules. Œuvre de titan, sans matériel, ou presque. A l'astuce, et à la haine. Heureusement, parmi les détenus, quelques-uns étaient des bricoleurs ou des inventeurs de génie. La résolution du moindre problème pratique prend, sans liberté, un temps infini. Ainsi, plusieurs mois ont-ils été par exemple nécessaires pour concevoir et installer une pompe à air mécanique, capable de fournir de l'oxygène, au plus loin, dans le tunnel.

Un an et demi à gagner quelques centimètres

L'opération Exito devait rester secrète. L'objectif était moins de s'enfuir que de porter un coup au régime, au cœur d'un quartier, près du fleuve Mapocho, qui fourmillait de casernes et de commissariats. C'est pourquoi seuls vingt-quatre militants et cadres (du Frente, du PS, du MIR et du PC) ont été mis dans la confidence par les initiateurs internes du plan. Une cellule du rez-de-chaussée a été choisie. Un trou creusé dans le mur, et non directement dans le sol, là où tous les gardiens du monde cherchent les départ des tunnels d'évasion. Ils ont gratté à l'horizontal, puis seulement plus loin, à la verticale, puis à nouveau à l'horizontal, une fois dépassées les fondations du bâtiment. Le problème de la terre à extraire et des gravats a pris aussi des mois, jusqu'au moment où les militants ont découvert qu'il existait un vide entre le dernier étage et le toit. La terre a donc été montée, à travers planchers et plafonds des cellules, jusqu'aux toits...

Ironiques et trop sûrs d'eux, les gendarmes de la prison acceptaient de diffuser à la télévision La Grande évasion, avec Steve Mac Queen, le film préféré des détenus. Les séances étaient bruyantes, volontairement, pour permettre aux mineurs du sous-sol de gagner encore quelques centimètres, sous les pieds des spectateurs. Et comme dans le film, ce tunnel chilien s'est arrêté cent fois, bloqué par les roches, les effondrements, la nécessité de dépasser une ligne de métro, ou plus simplement les fréquentes syncopes, les crises d'angoisse des ouvriers.

Dans la nuit du 29 au 30 janvier 1990, soit un an et demi après le premier coup de burin, les membres de l'opération Exito ont pu enfin emprunter jusqu'au bout leur boyau de 60 centimètres de diamètre, et déboucher près des palmiers d'un trottoir de boulevard. Puis vingt-cinq autres «subversifs» ont encore pu s'échapper avant que l'alerte ne soit donnée. Seuls sept d'entre eux ont été rattrapés. Habillés de survêtements, certains se sont éloignés de la prison en se mêlant aux policiers qui faisaient leur jogging, dans l'aube de Santiago.

Rien que cette idée, de tortureurs et de torturés trottant ensemble autour de la prison de la capitale, irrésistible pied de nez au dictateur, mériterait de rester dans les mémoires.

Philippe Boggio

Photo: La prison de Santiago, mai 2009. REUTERS/Ivan Alvarado

Un reportage de la télé chilienne sur l'évasion:

Philippe Boggio
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