Sciences / Société

Un chien peut-il aimer un robot davantage qu'un humain?

Temps de lecture : 5 min

Il semble peu probable que des machines finissent un jour par nous remplacer dans le cœur de nos compagnons à quatre pattes… Mais méfiance, tout de même.

Et l'objet intelligent prit la place du maître (et pas que sur le canapé). | Hkyu Wu via Unsplash
Et l'objet intelligent prit la place du maître (et pas que sur le canapé). | Hkyu Wu via Unsplash

Il n'est pas nécessaire de disposer d'une technologie particulièrement évoluée pour savoir que les chiens aiment les gens. Dès le XIe siècle, la guérisseuse Hildegarde de Bingen remarquait déjà que le chien a «quelque chose de commun et de naturel en soi avec les coutumes des humains. Il réalise et comprend l'être humain, l'aime, vit volontiers avec lui et est fidèle.» On pourrait dire à juste titre que, comme Othello, les chiens n'aiment pas sagement, mais trop bien. Leur loyauté envers notre espèce capricieuse les a conduits dans des guerres, dans des expéditions arctiques malheureuses et dans nombre d'autres mésaventures tragiques.

Mais y a-t-il des limites à cette faculté d'aimer qu'ont les chiens? Dans sa formidable nouvelle Furgen, Andrew Silverman explore à travers les relations entre Caro (l'humaine), Tucker (le chien) et Furgen (le robot) les limites possibles de l'amour canin. Un chien pourrait-il aimer une boîte? Un chien accompagnerait-il au soleil couchant une machine intelligemment conçue de la même manière que les chiens suivent les humains dans les coins les plus reculés du monde?

Vide scientifique

Dans mon livre Un amour de chien – Découvrez pourquoi et comment votre chien vous aime, j'ai rassemblé toutes les données scientifiques que j'ai pu trouver pour étayer l'idée selon laquelle l'une des spécificités des chiens réside dans leur capacité exceptionnelle à tisser des liens émotionnels forts avec les membres d'autres espèces –et en particulier la nôtre. Et pourtant, bien qu'il soit évident que les chiens s'attachent extrêmement facilement, les limites de cette capacité n'ont été que très peu explorées par les spécialistes du comportement animal.

Dans les années 1960, époque à laquelle les standards éthiques étaient très différents de ce qu'ils sont aujourd'hui, des chercheurs menèrent une étude consistant à élever des portées de chiots en leur accordant seulement trente minutes par jour au contact d'un humain et ce durant une semaine uniquement. Certains chiots ne rencontrèrent les humains qu'à leur troisième semaine de vie, d'autres à leur cinquième semaine, d'autres encore à leur septième semaine, etc. Le point important était que chaque portée n'avait droit qu'à une semaine de contact avec les humains et que même durant cette semaine, ils ne voyaient jamais personne plus d'une demi-heure par jour.

Une fois que tous les chiens eurent atteint l'âge de 14 semaines, les chercheurs observèrent leur manière de réagir lorsqu'ils étaient mis en contact avec des personnes. Il s'avéra que même en ayant très peu vu d'êtres humains auparavant, la plupart des chiots étaient plutôt à l'aise au contact des gens. Seuls les chiens qui n'avaient jamais vu du tout d'êtres humains avant leur 14e semaine furent trop apeurés pour manger en leur présence. Les chercheurs notèrent que ces derniers étaient «comme des petits animaux sauvages», puis ils les euthanasièrent.

Bien entendu, personne aujourd'hui n'envisagerait une étude dans laquelle des chiens qui ne parviendraient pas à s'habituer aux humains finiraient par être tués, mais cela n'explique pas pourquoi cette fascinante question n'a pas fait l'objet de plus de recherches. La pratique ancestrale qui consiste à élever des chiens en compagnie de bétail nous a appris que les chiots s'attachent fortement à toute autre espèce animale qu'ils côtoient durant leur jeune âge. En Australie, il existe même des chiens qui protègent une colonie de manchots sur une île. Avant leur arrivée, la colonie était régulièrement décimée par les renards qui profitaient de la marée basse pour rejoindre l'île.

Des canetons et des cubes en mousse

Si l'on souhaite comprendre ce que la domestication a fait aux chiens et souligner le fait que l'attachement qu'ils peuvent développer pour d'autres espèces a quelque chose de remarquable, il faut les comparer aux loups, c'est-à-dire aux animaux sauvages dont descendent tous les chiens d'aujourd'hui. Pourtant, bien que les nombreuses personnes qui ont élevé des loups s'accordent à dire qu'il est beaucoup plus difficile de se faire accepter par un jeune loup que par un chiot, il n'existe aucune étude approfondie qui permette de dire précisément jusqu'à quel point un louveteau doit être mis en présence d'une personne pour commencer à tisser des liens avec elle.

La pratique habituelle pour l'élevage des loups, résultat de décennies d'essais et d'erreurs, est de laisser les louveteaux au contact de leur mère de substitution humaine 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, dès l'âge de 10 jours environ et pendant plusieurs mois. Toutefois, même dans ce cas, les liens que les loups vont développer avec les humains ne seront jamais aussi faciles et forts que ceux que nous considérons comme coulant de source avec les chiens.

Une grande partie de ce que nous savons sur la manière dont les animaux s'attachent est due aux travaux de Konrad Lorenz (le seul nazi à avoir remporté un prix Nobel). C'est lui qui, dans les années 1930, fut le premier à démontrer comment les jeunes animaux s'attachent au premier être vivant qu'ils voient. Il baptisa ce processus Prägung, que l'on traduit en français par «imprégnation» (ce qui met l'accent sur le côté automatique et apparemment irréversible du lien créé).

L'Américain Howard S. Hoffman démontra par la suite que l'imprégnation peut avoir lieu avec des objets inanimés. Il éleva des canetons afin que la première chose qu'ils voient dès leur sortie de l'œuf soit un cube en mousse monté sur des rails de train miniature. Il démontra que si le cube faisait des allers-retours sur les rails devant les canetons à peine éclos, ces derniers allaient s'y attacher. Tout comme le petit oiseau perdu dans le charmant livre pour enfants de P. D. Eastman, Are You My Mother? (paru au moment même où ces études étaient publiées), les canetons montrèrent leur lien émotionnel avec l'objet en pleurant lorsque leur «mère» en mousse cubique disparaissait.

Les recherches d'Hoffman montrèrent par ailleurs que les mères canards et les autres êtres vivants étaient des stimuli d'imprégnation beaucoup plus efficaces que les objets. Pour le dire plus clairement: il n'y avait que lorsqu'ils étaient désespérés par l'absence de toute autre possibilité que les canetons pouvaient tisser un lien émotionnel avec le cube inanimé sur rails. Par conséquent, si le chien de l'histoire de Silverman, Tucker, avait été un caneton, il aurait été très peu probable qu'une boîte intelligente, aussi charmante soit-elle, ait pu remplacer son maître dans son cœur.

Toutefois, rien n'est jamais certain. Comme nous aimons l'écrire à la fin de nos recherches, «il serait nécessaire d'approfondir les recherches».

Il se pourrait qu'il finisse par choisir la machine

De nos jours, le marché des appareils destinés au dressage des chiens ne cesse de voir apparaître de nouveaux gadgets, toujours plus «intelligents».

Furbo, par exemple, est équipé d'une caméra pour vous permettre de voir ce que fait votre chien et peut distribuer des friandises, le tout via une application sur votre smartphone. GoBone est un «os intelligent» en plastique qui divertit le chien en bougeant de manière autonome. Companion, quant à lui, est un appareil qui rappelle le Furgen de la nouvelle puisqu'il utilise des caméras intégrées, un distributeur de friandises et des algorithmes d'apprentissage automatique afin d'apprendre à votre chien à obéir à différents ordres comme s'asseoir, se coucher, etc.

Un véritable Furgen n'est peut-être pas si loin. Vu que les produits technologiques commencent à se disputer l'affection de nos chiens en leur distribuant friandises et compliments, il va nous falloir redoubler d'efforts pour conserver l'amour que nos compagnons à quatre pattes ont pour nous. Si vous donnez à un chien le choix entre un cube doux et attentionné et un humain qui veut l'emmener à la guerre, il se pourrait, à vrai dire, qu'il finisse par choisir la machine (comme le fait Tucker dans la nouvelle). Avoir un peu de concurrence dans le cœur de nos chiens pourrait nous pousser à les traiter mieux. Ce ne serait peut-être pas une si mauvaise chose, finalement.

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