Politique

Je suis allée au meeting de Zemmour à Villepinte, une certaine idée de l'enfer

Temps de lecture : 6 min

Au programme: violences, xénophobie, atteinte à la liberté de la presse et j'en passe.

Meeting d'Éric Zemmour, candidat à l'élection présidentielle française de 2022, le 5 décembre 2021 au parc des expositions de Villepinte (Seine-Saint-Denis). | E. R.
Meeting d'Éric Zemmour, candidat à l'élection présidentielle française de 2022, le 5 décembre 2021 au parc des expositions de Villepinte (Seine-Saint-Denis). | E. R.

Il est un peu moins de 14h ce dimanche lorsque je m'insère dans la file menant au meeting du candidat d'extrême droite à la présidentielle récemment déclaré, Éric Zemmour, au parc des expositions de Villepinte. Mon accréditation officielle –obtenue exprès pour l'occasion– et ma carte de presse sont censées me permettre de passer par l'entrée presse. Pourtant, les forces de sécurité me barrent le passage et me somment de faire la queue comme tout le monde. Et du monde, il y en a beaucoup. Si bien que les entrées doivent être régulées et que la file d'attente s'étale sur tout le trottoir.

Certains en profitent pour (re)visionner sur leurs téléphones, haut-parleurs à fond, les précédents discours de leur héros. D'autres expriment leur joie à la vue du nombre de personnes présentes. Une ligne de policiers bloque avec fermeté les militants antifascistes venus manifester contre le rassemblement politique, ainsi que les journalistes et photographes venus couvrir ces protestations. En jetant un coup d'œil aux réseaux sociaux, j'apprends que quelques minutes avant mon arrivée –soit avant même le début du meeting– la majorité des contestataires antifas et des journalistes ont été chassés des abords du lieu par les forces de l'ordre. Le ton est donné.

Dans l'enceinte extérieure du parc, de vieux journaux tels que L'Insurgé –dont la ligne éditoriale suivait celle de la droite catholique maurrassienne– sont brandis. Une femme assure à son compagnon: «Historiquement, le magazine Action française, c'est très bien!» Je poursuis ma route, passe un second contrôle d'identité après celui opéré en tout premier lieu, et pénètre dans l'établissement. Un troisième et dernier contrôle m'attend, accompagné d'une fouille et de la confiscation de tout objet potentiellement dangereux. Des trépieds sont retirés aux reporters, des parapluies et des bouteilles d'eau aux supporters.

En attendant, aucun contrôle du pass sanitaire –selon mes constatations. Seuls des masques et du gel hydroalcoolique, mis à disposition du public, devront protéger les près de 13.000 personnes réunies dans cet espace clos pendant plusieurs heures. Rien de surprenant, me rendrai-je compte au moment des prises de parole, lorsque la foule criera «Liberté!» à la simple évocation de la politique vaccinale en France.

La jeunesse embrigadée

Le candidat Zemmour a cédé comme les autres aux sirènes du marketing: plusieurs stands vendent la casquette floquée de son quasi-slogan «Ben voyons!», le t-shirt «Éric Zemmour 2022» ou encore des briquets et autres mugs.

Tout autour de la scène est entonnée la Marseillaise et fusent des «Macron démission», «Vive le pape!», «Napoléon!», «On est chez nous!» entrecoupés de chants moqueurs à l'encontre des antifascistes. On arbore fièrement ses tatouages royalistes, des drapeaux de la croix de Lorraine, ainsi que toute une ribambelle de symboles d'extrême droite.

Un dimanche avec les fans de Zemmour, la croix et la bannière. | E. R.

«Y a plus d'ambiance que lors d'un but de l'Athletic!» se réjouit un jeune d'une vingtaine d'années en apercevant la foule. Sa tranche d'âge est particulièrement représentée: une grande partie de l'assemblée ne dépasse visiblement pas la trentaine. Hormis quelques agents de sécurité, le staff et le service d'ordre de l'événement sont majoritairement composés de jeunes appartenant au mouvement Génération Z –pas encore officiellement rattaché au parti du candidat à la présidentielle, Reconquête.

L'un d'entre eux m'apprend qu'ils sont 800 bénévoles sur place (et me donne le chiffre de 60.000 adhérents... qui serait plutôt proche des 3.000). Quand je lui demande ce qui le pousse à soutenir Zemmour, il me répond avec entrain: «Il est attachant! C'est le seul qui ne retourne pas sa veste, qui assume son franc-parler et qui a su rester droit! Il donne envie d'adhérer à droite!»

Jeunes hommes blancs de moins de 50 ans membres du staff Génération Z. | E. R.

D'autres groupes et organisations d'extrême droite figurent aussi dans l'assistance: Action française, La Cocarde (se définissant comme un «mouvement de la droite étudiante française» dont les valeurs prônées sont «patrie», «souveraineté» et «identité»), Les Zouaves, hooligans néonazis connus pour leur violence, ou encore des membres de La Citadelle, branche lilloise de l'ex-Génération identitaire, mouvement dissout en mars 2021.

«Ça donne des frissons!»

Pour mon plus grand malheur, Zemmour a une heure de retard et le meeting s'éternise. Ce n'est qu'à 15h45 qu'un premier clip de campagne est diffusé sur les écrans, juste après que les équipes de «Quotidien» ont été violemment et physiquement prises à partie, insultées et temporairement exclues du lieu. De peur de me faire casser la gueule à mon tour, j'ai préféré cacher mon badge qui portait l'inscription «Slate» en très gros caractères.

Une jeune Versaillaise, loin d'être ébranlée par le sort qui vient d'être réservé aux journalistes et davantage absorbée par le clip de son candidat, y réagit: «Ça donne des frissons!»

En attendant l'arrivée du candidat, ses soutiens se succèdent au micro: Vijay Monany (Conseiller départemental de la Seine-Saint-Denis), Laurence Trochu (présidente du Mouvement conservateur), Stanislas Rigault (président de Génération Z), Paul-Marie Coûteaux (directeur de la revue Le Nouveau Conservateur), Antoine Diers (directeur adjoint de la stratégie de campagne d'Éric Zemmour), Jacline Mouraud (ex-figure des «gilets jaunes») ou encore Jean-Frédéric Poisson (président de VIA, la voie du peuple, anciennement Parti chrétien-démocrate). Face à une foule en délire, certains le clament: les femmes et les jeunes soutiennent Éric Zemmour.

Parmi les autres personnalités politiques et médiatiques au rendez-vous mais qui n'ont pas pris la parole sur l'estrade, on peut croiser Christine Boutin (ex-présidente du Parti chrétien-démocrate) ou encore Geoffroy Lejeune (directeur de la rédaction de Valeurs actuelles).

Mais la vraie star du jour se fait attendre. À entendre ses sympathisants, Éric Zemmour semble faire l'objet d'un culte de la personnalité, voire d'une forme de fanatisme: certains expriment leur excitation à l'idée de «le voir enfin en vrai», d'autres somment agressivement les journalistes et photographes de s'accroupir pour ne pas leur gâcher la vue, d'autres encore portent des t-shirts à son effigie ou appellent leurs proches restés chez eux pour leur conseiller de regarder CNews afin de ne rien manquer.

Il est attendu comme Messi, et à son arrivée, c'est la cohue générale –bravant tous les gestes barrières– pour tenter de l'apercevoir ou de lui serrer la main. 17h30 passées, on sort le grand jeu: musique, jeux de lumière, cris de joie accompagnent son chemin. Tandis que le candidat sillonne les allées, un homme se jette sur lui. La sécurité –dont j'ai aperçu au moins un membre doté de gants renforcés par des coques– intervient immédiatement et un second mouvement de foule se déclenche. Je suis propulsée dans les chaises avec d'autres journalistes et photographes. Il me faudra demander de l'aide pour réussir à me dégager et ne pas finir écrasée par la masse de personnes agglutinées. Puis le meeting reprend une fois de plus son cours, comme s'il ne s'était rien passé.

Trouver son titre sur dicocitations.com: le candidat Zemmour garde ses réflexes de journaliste. | E. R.

Pendant soixante-dix-huit minutes, Zemmour joue la partition qu'on connaît et qu'il rabâche depuis des années sur CNews: haine affichée des médias et des opposants politiques, parallèles douteux («les journalistes veulent ma mort sociale, les djihadistes veulent ma mort tout court»), raccourcis biaisés («s'ils me détestent [les journalistes et la gauche], c'est parce qu'ils vous détestent»), promesses électorales xénophobes («supprimer les étrangers extra-européens» présents en France), obsessions idéologiques (pour «l'immigration de masse et les menaces extérieures», «chasser des classes de nos enfants le pédagogisme, l'islamo-gauchisme et l'idéologie LGBT»); sans oublier de tacler au passage les «amis antifas» bloqués dehors. Le public le lui rend bien: tonnerre d'applaudissements à chaque fin de phrase, huée générale à chaque fois qu'il prononce le mot «étranger».

Aux alentours de 17h45, nouveau mouvement de foule. Les images font instantanément le tour des réseaux sociaux: des militants de l'association SOS Racisme venus pour un happening se font violemment sortir.

Sylia, militante antiraciste, dont la blessure rappelle que la violence n'est pas que dans les mots du candidat. | E. R.

Sylia, militante antiraciste, est «évacuée» par la sécurité, le crâne ouvert et la moitié du visage recouvert de sang alors qu'un homme cagoulé la poursuit en l'insultant. La scène semble indifférer ses spectateurs, comme ces groupes de gens aux visages masqués et aux gants coqués qui continuent de déambuler dans le hall entre les buvettes et les stands de goodies.

Zemmour n'interrompra pas son discours, ni n'évoquera les agressions et événements violents qui se sont produits pendant ce temps –il les commentera deux jours plus tard en accusant SOS Racisme de provocation.

Dans la fosse, une fois l'ambiance générale apaisée, on peut entendre des partisans regretter de ne pas avoir donné du poing, tel ce jeune homme en costard qui confie: «Je suis dégoûté de pas avoir été là.»

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