Société / Monde

Pour dépasser l'opposition simpliste entre wokes et anti-wokes

Temps de lecture : 4 min

Les guerres culturelles aux États-Unis ne se réduisent pas à un affrontement binaire: on peut critiquer les excès d'un certain antiracisme identitaire sans être un réactionnaire trumpiste.

Entre deux pôles ultra-visibles, des prises de position rares et essentielles. | Ryoji Iwata via Unsplash
Entre deux pôles ultra-visibles, des prises de position rares et essentielles. | Ryoji Iwata via Unsplash

Depuis la pandémie de Covid-19, les questions scolaires sont particulièrement politisées et tendues aux États-Unis. À plusieurs reprises, les réunions des school boards, ces comités de citoyens élus qui gèrent les districts scolaires, ont dégénéré en scènes d'insultes et de violences, anti-masques d'un côté et pro-masques de l'autre, sur fond de paranoïa grandissante envers tout enseignement qui aborde des questions de race et de sexualité.

Lors d'une de ces réunions à Eanes, au Texas, des parents ont accusé le comité scolaire d'avoir introduit le «post-marxisme» ainsi que les «antifas et Black Lives Matter» à l'école. De la Pennsylvanie au Nevada, on entend les mêmes accusations de parents qui ont peur de cursus qui font «culpabiliser les enfants blancs» et les endoctrinent dans la «haine» de l'Amérique. Sentant qu'il s'agit d'un fort levier de mobilisation politique, de nombreux élus républicains attisent cette guerre culturelle et veulent se présenter comme le «parti des parents».

La droite exagère, la gauche nie

Une dizaine d'États dirigés par des Républicains ont déjà adopté des lois qui interdisent la «théorie critique de la race», le terme utilisé par la droite pour décrire une certaine pédagogie antiraciste. Au Texas, par exemple, sera interdit tout enseignement qui pourrait mener un «individu à sentir de la gêne, de la culpabilité, de l'angoisse... en raison de sa race ou de son sexe» –une disposition visant les cours qui pourraient faire «culpabiliser» les élèves blancs et mâles. Un député républicain utilise cette loi pour essayer de faire interdire des livres: il a fait une liste de 850 ouvrages qui pourraient, selon lui, provoquer de la «gêne» chez les jeunes Texans.

De l'autre côté, ceux qui sont accusés d'être wokes par la droite rétorquent que cette obsession est une «nouvelle panique morale» de parents racistes qui refusent toute initiative visant à mieux inclure les élèves afro-américains et latinos. Lors d'élections au poste de gouverneur en Virginie, le candidat démocrate Terry McAuliffe a déclaré que la «théorie critique de la race» n'avait «jamais été enseignée en Virginie» et que cette controverse était simplement une façon d'attirer les électeurs racistes. En novembre, il a perdu les élections face à un candidat républicain qui a promis que les professeurs ne pourraient pas «enseigner aux enfants à tout voir sous le prisme de la race».

Dans cette nouvelle guerre culturelle, la droite exagère énormément les risques d'endoctrinement à l'école, et de son côté, la gauche nie souvent l'existence de nouvelles pédagogies antiracistes identitaires qui ont été introduites dans certains établissements.

Car s'il est vrai que la «théorie critique de la race» en tant que discipline universitaire n'est pas enseignée à l'école, de nombreux instituts de formation d'enseignement sont influencés par ce courant intellectuel, et cette approche se retrouve dans diverses formations de «diversité, équité et inclusion» devenues populaires en entreprise et pour les enseignants.

Des critiques nuancées

Au-delà de l'opposition entre les mensonges de la droite et un certain déni de la gauche, plusieurs journalistes apportent désormais une critique nuancée de la situation en reconnaissant les excès de certaines initiatives en faveur de l'inclusion.

Dans New York Magazine, le journaliste Eric Levitz a écrit un article intitulé «Quand le wokisme devient raciste, la gauche devrait le reconnaître». Il cite un district de Virginie qui a dépensé des dizaines de milliers de dollars pour embaucher des consultants en diversité qui présentent des diapositives où l'«individualisme blanc» est opposé au «collectivisme des personnes de couleur». L'idée est d'aider les professeurs à adapter leur façon d'enseigner selon les origines des élèves, mais ces leçons essentialisent les groupes raciaux de façon caricaturale. Ce genre de formation est devenue assez courante dans les districts scolaires des États démocrates, et elles sont inspirées par des universitaires comme Tema Okun, qui écrit que l'objectivité, la ponctualité et le perfectionnisme font partie de la «culture de suprématie blanche», suggérant qu'il faudrait des standards différents pour les personnes racisées.

Dans le New York Times, Jay Caspian Kang écrit qu'«une partie de ce qui est produit au nom de l'équité à l'école est très gênante». Évoquant le courant pédagogique qui place les questions identitaires au cœur de tout, le journaliste, qui est d'origine coréenne, explique: «Je ne veux pas que des profs forcent ma fille à adopter telle ou telle identité du “groupe de couleur jaune”, même si c'est bien intentionné. Mais je ne veux pas non plus encourager l'hystérie contre la théorie critique de la race.»

Enfin, dans sa newsletter Substack, le journaliste Matthew Yglesias examine diverses initiatives antiracistes utilisées dans les écoles. Il pense que certaines sont positives: de son point de vue, le fait d'étudier plus d'auteurs et figures historiques noires, latinos ou asiatiques est utile pour que chacun se sente représenté en cours. Mais il juge que d'autres sont plus contestables, comme le fait d'éliminer des examens qui permettent de mesurer les progrès des élèves, sous prétexte que les élèves racisés les réussissent moins bien.

La peur de faire le jeu de la droite

La critique de certains excès wokes par des voix démocrates a lieu aussi sur le terrain, comme à San Francisco, où de nombreux parents ont soutenu un référendum qui pourrait forcer la démission de trois membres du comité scolaire accusés d'avoir passé la pandémie à prendre des décisions politiques symboliques. En effet, les élèves de la ville ont eu cours en ligne pendant plus d'un an, malgré un taux d'infection très bas, alors que le comité scolaire a passé des mois à faire une liste d'écoles portant le nom de personnalités jugées racistes. Abraham Lincoln, entre autres, figurait parmi les noms à éliminer, mais le projet a finalement été annulé.

Choquée par ce manque de sens des priorités, la maire démocrate afro-américaine de la ville soutient les efforts pour faire remplacer ces élus. On n'a donc plus une opposition entre wokes et anti-wokes, mais une fracture au sein du camp progressiste.

Malgré l'émergence de ces nouvelles voix, il reste une peur, à gauche, de faire le jeu de la droite en critiquant la moindre initiative pro-diversité. Plane le sentiment que toute personne qui a des doutes sur une position du camp progressiste passe automatiquement dans le camp des ennemis réactionnaires. En partie à cause de la polarisation sur les réseaux sociaux, les prises de position nuancées sont devenues rares, mais elles sont essentielles.

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Aux États-Unis, elles permettent notamment de répondre aux attaques de la droite, qui tente sans cesse de réduire le Parti démocrate aux pires excès du wokisme.

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