Société

L'affaire de l'archevêque de Paris démolit un peu plus une Église qui s'effondre

Temps de lecture : 5 min

Le pape François vient d'accepter sa démission. Dans cette affaire, Michel Aupetit avait perdu toute crédibilité et donc toute autorité.

L'archevêque de Paris Michel Aupetit assiste à une procession devant la basilique du Sacré-Cœur à Paris, le 30 mars 2018. | Ludovic Marin / AFP
L'archevêque de Paris Michel Aupetit assiste à une procession devant la basilique du Sacré-Cœur à Paris, le 30 mars 2018. | Ludovic Marin / AFP

Fin novembre, Le Point diffusait une enquête mettant en cause Michel Aupetit, archevêque de Paris depuis 2017. Décrit comme «autoritaire», «brutal», peu dialoguant, il aurait entretenu selon l'hebdomadaire une liaison avec une femme il y a une dizaine d'années. Cette enquête a fait l'effet d'une bombe dans le monde catholique et a poussé l'archevêque de Paris à remettre sa charge entre les mains du pape François.

Âgé de 70 ans, ancien médecin, Michel Aupetit a été ordonné prêtre à 44 ans et évêque à 61 ans. Il doit sa carrière fulgurante au cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris (2005-2017) dont il fut le vicaire général, et à l'ancien nonce apostolique en France (2009-2019) Luigi Ventura, condamné en décembre 2020 pour agressions sexuelles.

Sa nomination en 2017 sur le siège parisien a surpris jusque parmi les rangs de la Conférence des évêques de France (CEF) où l'homme n'est guère aimé. Certains considèrent, chez les évêques comme chez les prêtres parisiens, que le costume d'archevêque est taillé trop grand pour ses épaules. Ce prélat peut en effet se montrer désagréable, suffisant et grandiloquent, notamment lorsqu'il célèbre. Par ailleurs, il adopte souvent des positions très tranchées tant sur le plan des lois bioéthiques que des lois sociétales, où il peut apparaître en surplomb.

Il s'est fait des ennemis de tous bords

L'article du Point accable Michel Aupetit et ses méthodes. Ainsi est-il rappelé la démission de ses deux vicaires généraux à la fin 2020 et au printemps 2021, tous deux exilés à Lille et Marseille. L'un d'entre eux, Benoist de Sinety, est connu pour avoir célébré les funérailles de Johnny Hallyday en 2017 et pour son engagement auprès des migrants. Ses deux collaborateurs auraient claqué la porte en raison de la gouvernance de l'archevêque et de ses humiliations à leur endroit.

Des catholiques parisiens regrettent son «manque d'écoute et d'empathie», à en croire l'hebdomadaire. Des prêtres et des laïcs ont peu apprécié son message lors de la publication du rapport Sauvé, estimant que l'archevêque de Paris s'était contenté du strict minimum quand on attendait une parole forte.

Mais ce qui semble avoir précipité la chute de Michel Aupetit, c'est sa gestion de quelques affaires purement parisiennes.

Au début du premier confinement, l'archevêque de Paris a décapité la direction du très huppé lycée privé Saint-Jean-de-Passy, regrettant des «pratiques managériales», sources de «souffrances». Cette affaire suscita beaucoup d'émotion chez les parents d'élèves, partagés entre des avis pour et contre le chef d'établissement et le préfet des terminales licenciés, ainsi que dans la sphère ultraconservatrice et les réseaux sociaux d'extrême droite. Surtout que début 2021, la justice déclarait innocents le directeur et le préfet des terminales limogés par l'archevêque.

Au début de l'année 2021, c'était au tour du Centre pastoral Halles-Beaubourg (CPHB) au sein de la paroisse Saint-Merry d'être purement et simplement dissout par Michel Aupetit. Saint-Merry était réputé à Paris comme un lieu d'ouverture à l'égard des personnes LGBT+, des personnes divorcées remariées, des migrants. Un temps sous la responsabilité de Benoist de Sinety, l'archevêque de Paris a décidé d'y installer la Communauté de Sant'Egidio, proche des pauvres, et de chasser les 500 fidèles réguliers investis au CPHB.

Enfin, Michel Aupetit décida cet été de restreindre la possibilité d'assister à des messes célébrées dans le rite ancien, en latin. Il mettait ainsi en œuvre strictement le motu proprio Traditionis Custodes du pape François, lequel ne permet plus de célébrer la forme extraordinaire librement mais sous conditions. Cette décision de l'archevêque de Paris a, là aussi, scandalisé les milieux traditionalistes, lesquels appréciaient plutôt Michel Aupetit en raison de son intransigeance dans le domaine moral.

La goutte d'eau après le débordement du vase

Dans toutes ces affaires, les différents acteurs regrettent l'absence de dialogue de Michel Aupetit, ses faiblesses théologiques, ses décisions prises en solitaire. Ces diverses difficultés ont été portées à la connaissance du nonce apostolique à Paris, Celestino Migliore, ainsi qu'un courriel compromettant –c'est en tout cas ce que note Le Point dans son enquête.

Il s'agirait d'un courriel de 2012 destiné à une femme, envoyé semble-t-il par mégarde à sa secrétaire, laquelle le garda pour elle. Selon l'hebdomadaire, ce courriel –connu de prêtres parisiens– ne laisserait aucune place au doute: Michel Aupetit aurait entretenu «une relation intime avec cette femme, une liaison qui relève de sa vie privée [et] concerne deux adultes consentants».

De son côté, l'archevêque de Paris reconnaît un «comportement vis-à-vis d'elle [qui] a pu paraître ambigu, laissant ainsi sous-entendre l'existence entre nous d'une relation intime et de rapports sexuels, ce que je réfute avec force». Il admet aussi avoir, avant même la publication de l'enquête du Point, remis sa charge entre les mains de François. Enfin, il a déclaré sur Radio Notre-Dame avoir «subi un choc», n'imaginant pas être entouré d'autant d'ennemis.

Des risques et des incohérences

Plusieurs questions demeurent. D'une part, ayant connaissance de ce courriel en 2012, pourquoi le cardinal Vingt-Trois a-t-il malgré tout poussé la nomination de Michel Aupetit sur le siège parisien? C'était prendre le risque que l'information sorte un jour publiquement –même si Michel Aupetit nie toute liaison. C'était prendre le risque d'affaiblir l'Église à Paris, et donc en France. André Vingt-Trois a fait preuve, en la matière, de légèreté et d'un manque de discernement patents. Dans Le Point, le sociologue des religions et éditeur Jean-Louis Schlegel note que «le catholicisme français s'effondre» et voit dans cette affaire un «symptôme» de cet effondrement.

Ajoutons que des voix se sont élevées pour s'étonner de cette démission pour relation supposée avec une femme alors que pas un évêque n'a démissionné après le rapport de la Ciase. Ce fut aussi l'occasion de s'interroger sur le célibat des prêtres quand bien même, dans l'affaire Aupetit, cela n'avait rien à voir. Du reste, l'archevêque de Paris semble avoir opté pour le célibat plutôt que pour l'engagement dans une relation amoureuse, incompatible dans l'Église avec la vocation presbytérale.

Par ailleurs, pourquoi avoir gardé durant tant d'années ce courriel compromettant et surtout: pourquoi sort-il aujourd'hui? Si l'archevêque de Paris est naturellement déstabilisé par ce scandale, des fidèles et des ecclésiastiques le soutiennent. Ils y voient une cabale, une affaire montée de toutes pièces pour obtenir la mitre de Michel Aupetit alors que l'Église en France est au plus mal depuis le rapport Sauvé.

François accepte la démission

Ce jeudi 2 décembre, le pape François a accepté la démission de l'archevêque Aupetit. On sait qu'il n'aime pas devoir agir dans la précipitation, contraint par les événements, mais la situation l'enjoignait à rapidement trancher, le siège de Paris étant emblématique et l'un des plus importants en France. Son archevêque est l'un des interlocuteurs catholiques privilégiés des pouvoirs publics, consulté sur un certain nombre de sujets. Or, dans cette affaire, Michel Aupetit a perdu toute crédibilité et donc toute autorité. Il paraissait difficilement imaginable qu'il reste en place jusqu'à ses 75 ans en 2026, au risque d'accroître encore l'effondrement de l'Église en France.

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François a nommé un administrateur apostolique, Georges Pontier, ancien archevêque de Marseille et ex-président de la CEF, pour gérer le diocèse durant la vacance du siège, comme à Lyon après le retrait et la démission du cardinal Barbarin. Au-delà de cette affaire, c'est tout le processus des nominations épiscopales qui est à réformer, gangrené par le copinage et le népotisme. C'est ce que semble avoir compris le nonce Migliore, chargé de communiquer à Rome les listes de candidats, si l'on en croit les dernières nominations. Reste à voir si cela sera suffisant pour contenir l'effondrement du catholicisme français.

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