Sciences / Société

Le nucléaire ne mérite pas cette si mauvaise réputation

Temps de lecture : 6 min

[TRIBUNE] S'il s'agit de limiter les dégâts sur l'environnement et la santé humaine, cette source d'énergie est sans doute la plus opportune.

Question biodiversité, les énergies renouvelables ne sont pas exemptes de tout reproche. | Mick Truyts via Unsplash
Question biodiversité, les énergies renouvelables ne sont pas exemptes de tout reproche. | Mick Truyts via Unsplash

C'est un débat qui ressemble à une guerre de tranchées: d'un côté, les partisans du nucléaire, de l'autre, les antis. Et entre les deux, un no man's land de scientifiques qui peinent à se faire entendre… surtout en cette période préélectorale. Dans un pays dont le bouquet énergétique est alimenté à 37% par le nucléaire, le sujet échauffe les tensions. Il faut dire que la France est l'une des nations les plus «nucléarisées» au monde: pour comparaison, la part du nucléaire ne représente en 2019 que 4% du mix énergétique mondial, contre 33% pour le pétrole et 27% pour le charbon. Raison de plus pour se poser les bonnes questions. Quels sont les risques du nucléaire? Ses alternatives? Et surtout, quel est l'avenir de l'atome?

Les risques

Le nucléaire fait peur, et pour cause: il est né en 1938, à la veille du conflit le plus meurtrier de notre temps. Si les physiciens sont parvenus à maîtriser le processus de fission de l'atome, c'est en grande partie grâce au mécénat des pays belligérants en quête de l'arme suprême. Les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki, en août 1945, ont marqué les consciences. La psychose atteint son paroxysme pendant la Guerre froide, faisant planer le spectre d'un monde atomisé et saturé de vapeurs radioactives. Dans les années 1970, le mouvement antinucléaire prend racine: il sera à l'origine de la création des premiers partis verts. Paradoxalement, alors que les foyers français n'ont jamais été si dépendants de l'énergie nucléaire, le grand public s'en méfie de plus en plus. D'où une question essentielle: le nucléaire est-il dangereux?

Si l'on s'en tient au bilan humain, l'exploitation du pétrole et du charbon ont causé bien davantage de victimes. En Chine, plusieurs milliers de mineurs de charbon succombent chaque année aux coups de grisou et aux effondrements souterrains. Les incendies de raffineries ou de plateformes pétrolières ne sont pas en reste. En comparaison, un bilan de l'OMS fait état de 4.000 victimes potentielles pour Tchernobyl (en prenant en compte les cancers et maladies «radioactives» qui risquent de se déclencher à terme), tandis que la plupart des décès recensés à Fukushima sont liés à la catastrophe plutôt qu'à l'exposition aux radiations. Cela ne signifie pas que le nucléaire n'est pas dangereux. Les incidents qui émaillent son exploitation depuis les années 1950 en témoignent. Mais il s'agit d'une des sources d'énergie les plus sûres au monde.

Selon une étude de l'université d'Oxford, en 2010, la production d'un térawattheure d'électricité engendre en moyenne 0,07 mort par an dans le cadre de la production nucléaire, contre respectivement 18,4 et 24,6 morts pour le pétrole et le charbon. Seuls l'éolien et le solaire sont plus sûrs.

Pourquoi, alors, le nucléaire a-t-il si mauvaise réputation? Déjà, parce que ses applications militaires inquiètent –et ce, jusqu'à nos jours, comme on peut le voir en Iran. Ensuite, parce que la radioactivité est «moche», engendrant cancers, lésions, maladies cardiovasculaires et autres afflictions particulièrement effrayantes. Enfin, parce que la surexposition médiatique des incidents nucléaires a contribué à nourrir à l'égard des centrales une peur irrationnelle… un peu comme la phobie de l'avion, très répandue alors qu'il s'agit d'un des moyens de transport les plus sûrs. Preuve de la psychose du grand public, on croit que les panaches de fumée qui s'élèvent des centrales sont hautement nocives et radioactives. En réalité, il ne s'agit que de vapeur d'eau.

Les déchets nucléaires

Un autre souci relevé régulièrement par les antinucléaires concerne la gestion de ces encombrants déchets radioactifs. Chaque année, il s'en produit environ 2 kilos par habitant (pour donner un ordre d'idée, le Français moyen produit environ 360 kilos de déchets ménagers). Qu'en fait-on? La grande majorité d'entre eux, dits «à vie courte», sont stockés dans des entrepôts en surface, dans l'Aube et dans la Manche, jusqu'à ce qu'ils ne présentent plus de risque. Le reste des déchets, dits «à vie longue», doivent patienter des milliers d'années avant de perdre leur bagage radioactif: c'est pour cette raison qu'ils doivent être enfouis sous terre, dans des environnements géologiques stables, où l'on ne pourra les déloger accidentellement. À noter que les déchets les plus irradiés représentent 95% de la radioactivité totale, mais seulement 0,2% des volumes. Soyez rassurés: nous n'en avons pas trop sur les bras.

À la différence du pétrole et du gaz, l'exploitation du nucléaire ne libère pas de CO2 dans l'atmosphère.

Certes, ce n'est pas une situation idéale –le principal problème de cette entreprise, c'est que d'ici plusieurs dizaines de milliers d'années, personne ne sait si nous serons toujours là pour assurer la surveillance et la maintenance de ces équipements. Des scientifiques planchent en ce moment-même sur le langage à employer aux portes de ces greniers radioactifs, afin d'informer nos lointains descendants de ce qu'ils contiennent. Mais malgré cette encombrante logistique, quelle activité humaine ne produit pas de déchets? L'exploitation des énergies fossiles a depuis toujours libéré dans l'atmosphère des quantités énormes de CO2, accélérant le processus de réchauffement. Les centrales à charbon relâchent des cendres et des particules fines associées aux maladies respiratoires et cardiovasculaires. Les usines chimiques empoisonnent les sols, les cours d'eau et les nappes phréatiques. Il s'agit non pas de faire le choix du zéro déchet, mais de limiter les dégâts sur l'environnement et la santé humaine. À ce titre, le nucléaire semble un choix opportun.

Les alternatives

Selon un sondage réalisé en 2015 (ADEME/OpinionWay), 54% des Français estimaient que les centrales nucléaires contribuaient «beaucoup» ou «assez» au changement climatique, par la production de gaz à effet de serre. C'est une idée reçue très répandue. Pourtant, le nucléaire est une des sources d'énergie les plus propres. À la différence du pétrole et du gaz, son exploitation ne libère pas de CO2 dans l'atmosphère. Certes, la construction de centrales et la recherche de combustible en génère, mais bien moins que la plupart des alternatives connues. Un gigawattheure d'électricité coûte 3 tonnes de CO2 lorsque l'on a recours aux centrales nucléaires, contre 490 tonnes pour le gaz naturel, 720 tonnes pour le pétrole et 820 tonnes pour le charbon. Le nucléaire est également meilleur élève que l'éolien, le solaire et l'hydroélectrique: c'est la raison pour laquelle la France est sur le podium des pays européens qui émettent le moins de CO2 dans leur production d'électricité.

Difficile, donc, d'anticiper une transition sans heurts du nucléaire vers les sources d'énergie vertueuses –solaire, éolien, hydroélectrique– si souvent invoquées. Certains responsables politiques envisagent de franchir cette étape dès 2050. Derrière les promesses confortables, il est important de noter que chacune de ces énergies a ses travers. L'éolien et le solaire, extrêmement riches en métaux rares, sont difficilement recyclables. De plus, ce sont des technologies «intermittentes» qui ne peuvent fonctionner à plein temps. Que faire lorsqu'il fait nuit, ou qu'il n'y a pas de vent?

De même, question biodiversité, les énergies renouvelables ne sont pas exemptes de tout reproche. Leur déploiement nécessite le défrichement et le bétonnage de vastes espaces. Le barrage chinois des Trois-Gorges, la plus grande centrale hydroélectrique au monde, a nécessité d'inonder 600 kilomètres carrés de terres agricoles et de relocaliser un million de personnes. En ralentissant la force du vent, les éoliennes augmentent la température en surface, et perturbent également les cycles des oiseaux migrateurs. Les panneaux solaires ont également été accusés de fragmenter les habitats de la faune locale.

Si aucune énergie n'est 100% verte, il est important de considérer le rendement de chacune en fonction de la surface sur laquelle elle s'étend. Pour produire la même quantité d'énergie qu'une centrale nucléaire, une ferme d'éoliennes devra s'étendre sur un espace quatre cents fois plus vaste. Mise à l'arrêt en 2020, la centrale de Fessenheim devrait, si l'on souhaitait reproduire son volume de production, être remplacée par quatre mille éoliennes. En les espaçant de cinq cents mètres en moyenne, c'est assez pour en planter tout le long de l'axe qui va de Lille à Lisbonne… On comprend donc mieux le défi logistique qui pèse sur un arrêt complet de notre production nucléaire d'ici quelques décennies.

Le coût de la panne

Et sur la facture? Selon l'Agence internationale de l'Énergie, produire un mégawattheure d'énergie nécessite, en France, un investissement d'environ 30 dollars si l'on a recours au nucléaire de longue durée, contre 56,08 dollars pour les éoliennes terrestres et 123,65 dollars pour le solaire résidentiel. À l'international, les sources d'électricité carbonées sont souvent moins coûteuses, ce qui justifie certains choix économiques à rebours des engagements verts. Un tarif essentiel à prendre en compte si l'on espère l'avènement prochain des énergies renouvelables: qui va payer la facture? Lorsqu'il reviendra au consommateur de décider, va-t-il opter pour la solution la plus écologique… ou la moins chère?

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Bien sûr, il existe une autre porte de sortie. La meilleure, sans doute, aux dires des scientifiques, et qui permettrait d'éradiquer le nucléaire de notre sol en quelques années à peine. La solution: réduire de moitié notre consommation électrique. Cette dernière a triplé entre 1970 et 2010. Aujourd'hui, la moitié de la consommation électrique d'un foyer passe dans le chauffage, le multimédia et l'eau chaude. Débranchez vos radiateurs, Netflix, la box internet, la clim, le ballon d'eau… et on pourra peut-être anticiper une année 2050 sans nucléaire. La question est: qui sera le premier écolo à se contenter de douches froides?

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