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La Russie est-elle réellement sur le point d'envahir l'Ukraine?

Temps de lecture : 9 min

Des mouvements de troupes suspects sont signalés près de la frontière russo-ukrainienne. Même si Poutine veut seulement agiter la menace, ce type de situation peut tout à fait partir en roue libre.

Vladimir Poutine au forum international «Semaine russe de l'énergie» à Moscou, le 13 octobre 2021. | Sergei Guneyev / Sputnik / AFP
Vladimir Poutine au forum international «Semaine russe de l'énergie» à Moscou, le 13 octobre 2021. | Sergei Guneyev / Sputnik / AFP

Au printemps 2021, un amiral de la marine américaine a conjecturé que la Chine pourrait envahir Taïwan avant six ans. Aujourd'hui, responsables et spécialistes avertissent que la Russie pourrait envahir l'Ukraine dans les deux ou trois prochains mois.

Un récent rapport de l'agence des renseignements du Pentagone, à tendance plutôt belliciste quand il s'agit de la Chine, minimise la plausibilité d'une guerre à court terme dont Taïwan serait l'enjeu. En revanche, les hauts responsables semblent vraiment inquiets en ce qui concerne le sort de l'Ukraine. Au début du mois, William Burns, le directeur de la CIA, s'est rendu à Moscou pour faire part au président Vladimir Poutine des appréhensions que lui inspirent les rassemblements de troupes dans la région. Avril Haines, la directrice du renseignement national, s'est rendue à Bruxelles pour briefer les alliés de l'OTAN au sujet d'une possible attaque russe qui pourrait aller bien au-delà des incursions dans la région orientale du Donbass de 2014.

La Russie et l'Ukraine –les deux plus grandes républiques de l'ex-Union soviétique et alliées pendant des siècles avant cela– sont-elles au bord du conflit? Qu'arriverait-il si la guerre éclatait? Et que doivent faire les États-Unis pour aider à empêcher une éruption?

«Ce serait le plus grand conflit en Europe depuis la Seconde Guerre»

Tout d'abord, ce qui se passe n'est pas très clair. Au cours des dernier mois, les troupes russes se sont rapprochées de la frontière ukrainienne. Le chef de l'agence des renseignements ukrainiens, le général Kyrylo Boudanov, a confié au Military Times à la mi-novembre qu'une invasion semblait possible d'ici à février 2022. Cependant, un graphique basé sur des données des renseignements ukrainiens et reproduit dans l'article montre qu'en réalité, ce regroupement de forces –soldats, tanks et autres équipements militaires– est bien loin des types de mouvements qui ont eu lieu pendant une «alerte à la guerre» en avril 2021 (après cette alerte, les soldats ont été expédiés ailleurs en Russie).

Jason Bush, analyste et spécialiste de la Russie au cabinet Eurasia Group, souligne que la plus grande partie de ce rassemblement de troupes se fait à la frontière de la Russie et de la Biélorussie. Certains analystes en déduisent que la Russie pourrait ne pas se contenter de déverser des soldats dans la région du Donbass, à l'est, mais pourrait également envoyer des troupes traverser la Biélorussie pour capturer la capitale ukrainienne, Kiev, à l'ouest du pays. «Ce scénario est très difficile à croire, m'a confié Bush au téléphone. Ce serait le plus grand conflit en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.» On estime que les forces russes rassemblées dans le voisinage de l'Ukraine et de la Biélorussie représentent 92.000 hommes au total. «Comment occuper un pays de 50 millions de personnes avec 92.000 militaires?» demande-t-il.

En comparaison, en 1968, les Soviétiques avaient mobilisé 250.000 soldats–et cinq divisions blindées– pour envahir la Tchécoslovaquie, qui à l'époque comptait environ 10 millions d'habitants. (Prague, sa capitale, en recensait 1 million; Kiev aujourd'hui possède 2,8 millions d'habitants.) Enfin, en tant que membre du pacte de Varsovie, alliance constituée sous l'égide de l'Union soviétique, la Tchécoslovaquie ne disposait pas d'armée indépendante. L'armée ukrainienne compte 255.000 soldats –c'est probablement insuffisant pour contrer une force d'invasion russe, même de taille plus réduite, mais ce n'est pas pour autant «quantité négligeable», comme le souligne Bush.

Mais surtout, l'armée ukrainienne a fait de grands progrès depuis l'annexion de la Crimée en 2014, en grande partie grâce aux 2,5 milliards d'aide militaire américaine ainsi qu'à des formations non seulement au combat mais également en cyberopérations et en guerre psychologique. Toutefois, l'armée russe s'est elle aussi grandement améliorée.

Michael Kofman, directeur des études russes au CNA, institut de recherches d'Arlington, en Virginie, affirme que le nombre ou la localisation actuels des forces armées russes n'a pas d'importance. «Ce qui est important, c'est la façon dont ça va évoluer sur plusieurs mois, m'a expliqué Kofman. On n'a aucune preuve qu'une décision ait été prise au Kremlin. Mais on en a que l'armée russe a reçu des instructions pour se préparer à un éventuel événement à grande échelle en Ukraine.»

Après une invasion, Poutine aurait deux problèmes

Si Poutine a réellement ordonné une invasion ouverte, c'est une première. «Toutes ses opérations militaires ont été à petite échelle, bas coût et faible risque», précise Bush. Lors d'un conflit de cinq jours avec la Géorgie, une ancienne république soviétique, il a principalement restreint les opérations à une enclave dont la propriété était disputée. En Syrie, il a envoyé des renforts aériens mais peu de soldats. Son fait d'arme le plus culotté, l'annexion de la Crimée, n'a pas été sanglant; beaucoup des habitants de la région se considéraient comme des Russes depuis longtemps. (Nikita Khrouchtchev avait donné la péninsule de Crimée à l'Ukraine en 1954, mais comme les deux pays vivaient sous la férule de l'Union soviétique, le don était largement symbolique.) Même les incursions dans l'est de l'Ukraine ont été réalisées par des forces spéciales coordonnées avec des rebelles séparatistes locaux. À ce jour, Poutine n'a toujours pas reconnu que le moindre soldat russe ait traversé la frontière.

Si Poutine lançait une invasion, il ferait le pari audacieux que les États-Unis ne répondraient pas par la force. Ce pari serait sensé, à court terme en tout cas. L'Ukraine ne fait pas partie de l'OTAN. Washington a signé divers protocoles au fil des ans qui font part d'un «engagement sans faille» envers l'intégrité territoriale de l'Ukraine –mais rien à la hauteur de l'article 5 de l'OTAN, qui prévoit qu'une attaque contre un des membres de l'organisation équivaut à l'agression de tous les autres.

«Ça voudrait dire que les États-Unis reviendraient en Europe en force, au moment où Biden est en train de les réorienter vers la Chine.»
Michael Kofman, directeur des études russes au CNA

Quoi qu'il en soit, après une invasion, Poutine se retrouverait avec deux problèmes sur les bras. Tout d'abord, il devrait occuper le territoire ukrainien pendant un moment –or l'armée russe n'a jamais été très bonne pour entretenir les opérations offensives ou les lignes d'approvisionnement, qui seraient vulnérables aux forces de guérilla.

Ensuite, cela galvaniserait l'OTAN en tant qu'alliance militaire et politique comme jamais depuis la fin de la Guerre froide. «Ça voudrait dire que les États-Unis reviendraient en Europe en force, au moment où Biden est en train de les réorienter vers la Chine et l'espace indopacifique, explique Kofman. Nos alliés voudraient des garanties qu'ils ne seraient pas les prochains sur la liste, et il nous faudrait répondre à cet appel.»

Cette revitalisation des relations transatlantiques réduirait à néant une stratégie que Poutine échafaude depuis une dizaine d'années, un élément crucial de sa politique étrangère qui consiste à promouvoir et à inciter la fissure des relations entre les États-Unis et leurs alliés afin d'affaiblir l'OTAN et d'éloigner les États-Unis du continent européen. Pourquoi Poutine risquerait-il de ressusciter la Guerre froide selon des termes qui lui seraient extrêmement défavorables?

Une raison, probablement la seule, pour laquelle il pourrait être tenté de le faire malgré les risques, serait par crainte que l'Ukraine ne coupe les ponts avec la Russie. Et c'est là que nous arrivons à la probable motivation derrière les récentes manœuvres du président russe dans la région.

Poutine a des raisons de s'inquiéter

Poutine, qui a un jour déclaré que la dissolution de l'Union soviétique était «la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle», a toujours considéré que l'Ukraine faisait partie de la Russie, opinion qu'il a réaffirmée dans un article en juillet. Lors d'un discours encore plus récent à ses diplomates, il a évoqué ses inquiétudes à l'idée que les États-Unis menaçaient cette connexion et souligné l'augmentation du nombre de bases de formation américaines en Ukraine et des exercices militaires conjoints des Américains et des Ukrainiens en mer Noire.

Cela fait de nombreuses années que l'Ukraine sollicite une adhésion à l'OTAN. Son président, Volodymyr Zelensky, a renouvelé cette requête lors d'une récente visite à Kiev du secrétaire à la Défense américain Lloyd Austin, ce à quoi Austin a répondu qu'il ne fermait pas la porte à cette éventualité. Dans son discours d'octobre, a reconnu Poutine, «l'adhésion formelle à l'OTAN ne se produira peut-être jamais, mais, a-t-il souligné, l'expansion militaire sur le territoire a déjà commencé, et cela représente une menace réelle pour la fédération de Russie».

Plus largement, la «charte de partenariat stratégique entre l'Ukraine et les États-Unis» signée début novembre par le secrétaire d'État Antony Blinken et son homologue ukrainien met en avant l'objectif à long terme de l'Ukraine «d'intégration totale dans les institutions européennes et euro-atlantiques». C'est l'éviction d'un président soutenu par Moscou et l'élection d'un chef d'État pro-occidental qui ont déclenché l'annexion de la Crimée par la Russie et l'incursion dans la région du Donbass en 2014. La mainmise de Moscou sur la région et la politique intérieure a également été contestée cette année lors de manifestations d'une étonnante ampleur en réaction à la réélection truquée du président biélorusse Alexandre Loukachenko, et dans le sillage de l'ascension d'Alexeï Navalny dans la politique moscovite –les deux ayant été victimes d'une répression violente.

Pour Thomas Graham, membre émérite du think tank Council on Foreign Relations et ancien directeur pour la Russie du Conseil de sécurité sous la présidence de George W. Bush, Poutine a des raisons de s'inquiéter. «Malgré tout ce qu'on peut dire sur les succès de la politique étrangère russe sous Poutine, m'a-t-il confié, le fait est que les institutions occidentales –tant d'un point de vue matériel qu'idéologique– se sont rapprochées de la frontière russe.»

Si l'Ukraine respectait les accords de Minsk II, «cela pourrait réellement inciter à une désescalade de la Russie et donner un nouvel élan au processus de paix actuellement au point mort».
Samuel Charap, expert en sciences politiques de RAND Corporation

Dans les années qui ont immédiatement suivi la fin de la Guerre froide, alors que la Russie était au bout du rouleau, les États-Unis ont agrandi l'OTAN et intégré presque tous les anciens sujets de l'Union soviétique du pacte de Varsovie dans l'alliance militaire occidentale –malgré les assurances du contraire de la part du président Bill Clinton. (Poutine a ressorti cette histoire, comme il l'a déjà fait de nombreuses fois, lors de son récents discours aux diplomates). Nombre de ceux qui redoutent une invasion russe de l'Ukraine reconnaissent que Poutine est peut-être motivé par sa crainte qu'à moins d'agir vite et fort, l'Ukraine ne dérive définitivement dans le giron occidental.

Dans un récent article publié dans Politico, Samuel Charap, expert en sciences politiques de l'institut de recherche et de conseil RAND Corporation et coauteur de Everyone Loses: The Ukraine Crisis and the Ruinous Contest for Post-Soviet Eurasia, avance que non seulement le président Joe Biden devrait contraindre la Russie à mettre fin à cette impasse, mais qu'il devrait aussi «pousser Kiev à entreprendre des démarches visant à mettre en œuvre ses obligations selon les accords de Minsk II».

Ces accords, que l'Ukraine a signés sous la contrainte russe, appellent à un cessez-le-feu mais également à un dialogue entre le gouvernement ukrainien et les chefs séparatistes de la région du Donbass. Kiev n'a manifesté aucun intérêt pour cette idée, ce qui est compréhensible. Mais pour Charap, si l'Ukraine respectait ces accords, «aussi imparfaits soient-ils, cela pourrait réellement inciter à une désescalade de la Russie et donner un nouvel élan au processus de paix actuellement au point mort».

Il ajoute: «Pour Moscou, le conflit du Donbass a toujours été un moyen d'atteindre un objectif: avoir un levier pour influencer l'Ukraine afin de limiter son intégration occidentale.» Si Poutine ne peut atteindre ce but politiquement, il pourrait avoir recours à des moyens militaires pour empêcher l'Ukraine de lui échapper. Même s'il ne veut qu'agiter la menace d'une invasion, éventuellement afin de capter l'attention de Biden et obliger les États-Unis (et l'Ukraine) à venir à la table des négociations, ce type de situation peut tout à fait partir en roue libre. Dans des scénarios d'escalade, les mouvements défensifs d'un camp sont souvent vus par l'autre comme des actes d'agression.

Beaucoup, à la fois aux États-Unis et en Europe, aspirent à «l'intégration occidentale» de l'Ukraine, mais il est peut-être temps de se demander si cet objectif, en chantier depuis de nombreuses années et qui est à mille lieues d'aboutir, vaut le risque d'une guerre, ou même d'une tension et d'une instabilité permanentes.

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Graham appelle à un mélange de «dissuasion et de diplomatie», c'est-à-dire à assister l'Ukraine sur les questions de sécurité, éventuellement à réaliser des exercices militaires conjoints, mais également à tenir des discussion sur les sujets de sécurité concernant la Russie et le reste de l'Europe. Est-ce une solution réaliste? Le seul moyen de le savoir est de commencer à en parler.

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