Santé / Société

Les aides financières ont fait baisser le taux de suicide en 2020

Temps de lecture : 5 min

Parce que l'argent distribué par les gouvernements pendant la pandémie de Covid-19 a empêché certains de se donner la mort, la réduction de la pauvreté devrait faire partie des moyens de prévention du suicide.

La bonne nouvelle, c'est que l'argent règle les mêmes problèmes qu'il provoque. | Mathieu Stern via Unsplash
La bonne nouvelle, c'est que l'argent règle les mêmes problèmes qu'il provoque. | Mathieu Stern via Unsplash

Le Covid-19 aura tué des êtres chers, plongé des millions de gens dans le chômage et privé de nombreuses personnes de contact humain pendant des mois. À bien des égards, cette pandémie aurait dû être une «tempête parfaite» pour le risque de suicide. Mais de récentes données montrent au contraire que les habitants de pays à revenu élevé ou intermédiaire se sont en réalité suicidés à un taux plus faible en 2020. Il y a une raison majeure à cela: l'argent.

Bien des gouvernements ont aidé financièrement leurs citoyens à faire face aux confinements. Pour de nombreux pauvres, ces aides ont même dépassé les allocations auxquelles ils avaient habituellement droit et les salaires qu'ils auraient gagnés si leurs entreprises avaient tourné normalement. Aux États-Unis, la pauvreté a diminué et, malgré tout le deuil, l'isolement et l'anxiété, les taux de suicide ont baissé dans le même temps. Au Canada, où les aides d'urgence se sont faites généreuses et durables, le taux de suicide a chuté de 30%, selon des données encore provisoires. Au total, les taux de suicide en 2020 ont diminué ou sont restés stables dans vingt-et-un pays à revenu élevé ou intermédiaire (on dispose de très peu de données sur l'effet de la pandémie sur le suicide dans les pays pauvres). L'aide financière apportée aux personnes pauvres semble avoir diminué les suicides.

Ce déclin n'est que l'énième preuve que la pauvreté pousse au suicide. Ces dernières années, des chercheurs ont constaté que les taux de suicide sont les plus élevés parmi les personnes les plus pauvres. Les enfants de gens bénéficiant de l'aide sociale sont deux fois plus susceptibles de se suicider. Les sans-abris se suicident environ dix fois plus fréquemment que les individus disposant d'un logement.

Quand le chômage monte, le suicide aussi

Les personnes pauvres sont plus vulnérables au suicide parce que la pression de la misère augmente considérablement les risques de développer une maladie mentale. Le faible statut socio-économique est à l'origine d'environ la moitié des maladies mentales. Les gens sont beaucoup plus susceptibles de souffrir de dépression, de trouble bipolaire, et même de schizophrénie lorsqu'ils n'ont pas assez d'argent pour satisfaire leurs besoins matériels. La science a constaté depuis longtemps que les taux de suicide et d'hospitalisation en psychiatrie augmentent de manière fiable après les hausses de chômage.

La bonne nouvelle, c'est que l'argent règle les mêmes problèmes qu'il provoque. Selon une étude comparative entre la Nouvelle-Zélande, qui a procédé à des coupes sombres dans son système de protection sociale en période de récession, et la Finlande, qui ne l'a pas fait, le taux de chômage a beaucoup moins d'incidence sur le suicide dans les pays offrant un soutien financier plus important aux chômeurs. En Indonésie, moins de pauvres sont morts par suicide quand le gouvernement s'est mis à les aider financièrement. Aux États-Unis, l'augmentation du salaire minimum fait baisser le taux de suicide chez les pauvres. Ce qu'il faut en conclure n'est pas très compliqué: empêcher les gens de vivre dans la pauvreté prévient les suicides.

Malgré ces preuves, beaucoup n'ont visiblement pas envie d'admettre le lien entre le suicide et l'incapacité à répondre à ses besoins fondamentaux. Dans les médias, face à l'annonce de la baisse des suicides en 2020, d'autres explications ont été traquées –l'amélioration des services de télésanté ou encore la théorie dite de la «lune de miel». Selon cette dernière, la société se resserrerait en temps de crise: des liens sociaux se créent et se renforcent, ce qui fait que le nombre de suicides diminue en conséquence.

La prévention n'inclut rien sur la pauvreté

Mais les données susceptibles de prouver cette théorie laissent à désirer. Oui, il arrive que le nombre de suicides diminue après une catastrophe, comme il arrive qu'il reste stable ou augmente –une étude récente révélait même que les épidémies du passé avaient souvent entraîné une augmentation des suicides.

Militants et universitaires semblent eux aussi éviter d'aborder de grands problèmes de société comme la pauvreté et le sans-abrisme lorsqu'ils parlent de prévention du suicide. La liste «exhaustive» des stratégies du SPRC, la principale organisation américaine pour la prévention du suicide, n'inclut rien sur la pauvreté. Il en va de même pour un certain nombre d'analyses de la littérature sur le sujet, qui se focalisent plutôt sur les médicaments, la thérapie et le fait d'apprendre aux médecins le dépistage des personnes à risque, entre autres interventions.

Même dans les études concluant que la pauvreté augmente le risque de suicide, les auteurs omettent souvent d'en appeler à des changements s'attaquant à la pauvreté, et préfèrent s'orienter vers des interventions anti-suicide traditionnelles. Peut-être parce que si l'argent est autant une cause qu'un remède, alors la question ne relève pas de la compétence des professionnels de la santé mentale étudiant le suicide. Ou peut-être faut-il simplement y voir un constat de realpolitik: la pauvreté n'est pas près de disparaître.

La restriction des moyens émousse seulement la pointe de l'iceberg

Pour le dire sans ambiguïté, mettre fin à la pauvreté ne mettrait pas fin au suicide. De nombreux autres facteurs sont en jeu, et certaines des stratégies traditionnelles préconisées par les experts sont valables. L'une des plus connues et des plus efficaces consiste en une limitation de l'accès aux méthodes mortelles, que les experts appellent la «restriction des moyens»: on modifie la vie quotidienne pour que les personnes suicidaires aient plus de mal à se donner la mort. Ce qui fonctionne: dans certains cas, les pulsions suicidaires sont temporaires et faciles à étouffer; si des moyens létaux ne sont pas facilement disponibles, l'envie passe et la personne continue sa vie.

Un exemple classique de restriction des moyens nous est donné par le Royaume-Uni au milieu du XXe siècle, quand le taux de suicide diminua parce que les poêles étaient passés du gaz de charbon toxique au gaz naturel, de sorte que les gens ne pouvaient plus se tuer en tournant simplement un bouton et en désactivant une sécurité. À la fin des années 1990, le nombre de suicides a chuté au Sri Lanka après l'interdiction d'une classe de pesticides particulièrement mortels pour empêcher les gens de se suicider; de telles interdictions à Taïwan et en Corée du Sud ont également entraîné une baisse du taux de suicide.

Mais la restriction des moyens a ses limites. Après avoir limité l'usage de pesticides hautement létaux, Taïwan a dû faire face à l'essor de méthodes alternatives. Au Canada, le contrôle des armes à feu a permis de réduire les suicides par arme à feu, tout en entraînant une augmentation des pendaisons.

En outre, la restriction des moyens ne sert qu'aux gens qui sont déjà au bord du précipice. Elle permet d'éviter certains suicides, mais ne fait rien pour réduire le nombre de personnes souhaitant mettre fin à leur vie. En réalité, les Sri Lankais se sont davantage empoisonnés à la fin des années 1990 et au début des années 2000 –si le taux de suicide a baissé, c'est uniquement parce que les pesticides ingérés étaient moins mortels qu'auparavant. Moins de personnes sont mortes, mais les causes profondes de la suicidalité sont restées.

Pour chaque personne qui se tue, des dizaines d'autres tentent de se suicider et des centaines d'autres y songent sérieusement. Le suicide est la pointe d'un iceberg de désespoir humain évitable. La restriction des moyens, comme bon nombre des stratégies dominantes de prévention du suicide, n'émousse que cette pointe. La réduction de la pauvreté fait fondre tout l'iceberg.

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Les aides d'urgence au Covid-19 ont pu démontrer que, même dans les moments les plus sombres, l'argent réduit les suicides. Des pauvres qui se seraient suicidés sont aujourd'hui en vie parce que les gouvernements leur ont donné de l'argent (l'interdiction des expulsions locatives a également été déterminante). Mais ces mesures visaient uniquement à sauver l'économie, pas à prévenir les suicides. Malheureusement, l'économie est en train de revenir à la normale.

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