Culture

Virgil Abloh, visionnaire météorique de la mode

Temps de lecture : 5 min

Le directeur artistique de la maison Louis Vuitton est mort à l'âge de 41 ans.

Virgil Abloh en 2017. | Alain Jocard / AFP
Virgil Abloh en 2017. | Alain Jocard / AFP

Personnage atypique de la sphère mode, Virgil Abloh a réussi en moins de dix ans à en devenir une référence incontournable. Depuis 2018, il était chargé des collections homme de Louis Vuitton. Symbole du cool, personnalité extrêmement médiatique, il est décédé chez lui aux États-Unis des suites d'un cancer à l'âge de 41 ans.

S'il commence par des études d'architecture dans la patrie de Frank Lloyd Wright, il s'intéresse très vite à d'autres univers. En 2009, il choisit d'ouvrir un concept store avec des amis, la RSVP Gallery, un mélange éclectique d'œuvres d'art, de design et de mode. Virgil Abloh va vite en percevoir le potentiel. Dans un décor aux murs de béton soulignés d'un éclairage de néons se vendaient notamment le label français de Jean Touitou, APC, les créations de l'ex DJ japonais Jun Takahashi (Undercover), la marque de Kanye West (Yeezy, à partir de 2016).

Intéressé par la musique, il œuvre en tant que DJ. Directeur artistique de chanteurs comme Jay-Z et Kanye West, il est vite remarqué dans ce domaine.

Un style

En 2009, Virgil Abloh fait un stage chez Fendi à Rome avec Kanye West. S'ils n'ont pas réellement créé de vêtements, ni bousculé les codes d'une vénérable maison dont Karl Lagerfeld dessinait la mode femme, cette expérience leur a permis de voir de près le fonctionnement d'une grande marque. Leur séjour, rémunéré 500 euros par mois, leur a surtout laissé des souvenirs de cappuccinos et de Photoshop®. Mais ils ont pressenti comment ils pourraient faire bouger les choses dans le secteur.

En 2012, Virgil Abloh saute le pas et opte pour la création de vêtements dans l'air du temps. Avec Pyrex Vision, il crée une première ligne d'esprit streetwear en s'inspirant très librement de pièces existantes puisées dans des stocks de Ralph Lauren ou de Champion, qu'il n'hésite pas à customiser pour les réinterpréter. Il fait sa marge en ajoutant le nombre 23 (le chiffre de Michael Jordan chez les Chicago Bulls) sur des t-shirts et des reproductions du Caravage sur d'autres vêtements. Son label lui vaut ses premières critiques.

D'autres couturiers appliquaient déjà ce principe, comme Martin Margiela avec des modèles de chaussettes de l'armée, des pièces anciennes et historiques. Le duo E2, pour sa part, modifiait quelque peu des modèles en y ajoutant par exemple des œillets en métal et leur étiquette. À propos de sa méthode de «réutilisation», Virgil Abloh dira plus tard dans une interview: «Je ne me préoccupe pas des problèmes de copyright, je laisse ça à mes avocats. La question de l'originalité d'une idée se pose différemment: je suis un créatif…» Il déclare que son avocat, c'est Marcel Duchamp. Un écho aux ready-made de l'artiste, à commencer par sa Fontaine (urinoir) qu'il voulut exposer en 1917 aux États-Unis.

Retour à l'envoyeur, une fausse marque italienne s'est mise à surfer sur la notoriété des débuts de Virgil Abloh. Sous le nom de Pyrex Original, elle a repris ses codes, dont le nombre 23.


Une ascension fulgurante

Virgil Abloh a sans conteste un don pour sentir ce qui va plaire et ce qui va se vendre. Mais c'est en 2013, avec le lancement de sa marque Off-White™, basée à Milan, qu'il se fera définitivement remarquer. Le choix du nom évoque une forme de gris, un entre-deux indéfini.

En 2015, il est un des finalistes du prix LVMH. Cinq ans plus tard, en 2020, il fera partie du jury. Et le groupe LVMH signe en 2021 pour devenir actionnaire majoritaire de Off-White™. Un parcours hors normes.

Virgil Abloh a sans conteste un don pour sentir ce qui va plaire et ce qui va se vendre.

Le président de Louis Vuitton, Michael Burke, qui se souvenait de son amusant passage chez Fendi, le choisit en 2018 pour venir créer la mode masculine. Une façon d'apporter du sang neuf et de donner un coup de jeune à une marque dont la mode, venue sur le tard dans l'histoire de la maison, est souvent oblitérée par l'importance des bagages et des accessoires. Virgil Abloh revisitera Louis Vuitton par le prisme de son style et de ses inspirations: la rue, l'art, le skate, l'architecture, la ville, les graffitis, la musique, le sportswear, etc.

Art et mode

Si les frontières entre art et mode sont parfois ténues, quitte à oublier la «vestibilité», Virgil Abloh, lui, va chercher à multiplier les passerelles entre les deux. Sur son compte Instagram, le texte annonçant son décès se clôt par «croyant fermement au pouvoir de l'art pour inspirer les générations futures».

Le styliste est né à Rockford (Illinois). En 2019, le Musée d'art contemporain de la ville de Chicago monte l'exposition Figures of Speech mêlant mode, musique et design pour rendre hommage à la démarche conceptuelle et à l'esprit d'installation de l'enfant du pays: un amoncellement de baskets et de vêtements, mais aussi des phrases interpellent le visiteur: «You're obviously in the wrong place», «Blue, Bad conceptual art»… avec des pointes d'humour: «Lewis Vuitton».

Proche de l'art, il participe en 2018 à une exposition avec Takashi Murakami: Technicolor, où des silhouettes de l'iconique «Rainbow Flower» rencontrent le carré à flèches qui sigle les créations de Virgil Abloh, une vision pop puissance deux à la Galerie Gagosian.

Jenny Holzer, qui avait déjà travaillé avec Helmut Lang (I smell you on my clothes), notamment lors de la Biennale de Florence qui unissait brillamment art et mode en 1996, accepte de collaborer avec Virgil Abloh. En 2018, l'artiste imprègne l'un de ses défilés d'une dimension poétique et politique portée par une voix de femme et par des textes inscrits sur les murs. Les invitations se présentent sous forme de vestes de sauvetage siglées d'un «I'll never forgive the ocean». Cette collection, qui serait encore d'actualité aujourd'hui, consiste en une sombre réflexion sur les bateaux que les migrants empruntent au péril de leur vie pour quitter un pays en quête d'un ailleurs meilleur.

Success story

Si ses collaborations des débuts étaient de l'ordre de la récupération, une fois sa notoriété installée, les projets de Virgil Abloh se multiplient avec Nike, Evian, Levi's, Moncler… ainsi que des créations pour des personnalités médiatiques dont Serena Williams pour laquelle il dessine les tenues de match.

Touche-à-tout, il a parfaitement réussi la synthèse de son époque. Il est aussi passé très naturellement d'un style inspiré par la rue au luxe. Si l'histoire de la mode récente a commencé avec les couturiers avant de passer aux mains des créateurs et des directeurs artistiques, Virgil Abloh la propulse encore plus loin en lui apportant une dimension médiatique (près de 7 millions d'abonnés sur Instagram).

Il est aussi passé très naturellement d'un style inspiré par la rue au luxe.

Il incarne une génération de créateurs qui ne sont ni issus du sérail ni diplômés d'une école de mode ou arrivés au sommet à la suite d'une carrière d'assistant… mais faite d'habiles capteurs de l'air du temps où la notoriété est aussi facteur de communication. Virgil Abloh n'avait d'ailleurs pas la prétention de se définir comme un designer de mode construisant un vêtement. Il se voyait plutôt comme un créateur qui convoquait des idées et des concepts matérialisés en devenant des produits.

Inscrivez-vous à la newsletter de SlateInscrivez-vous à la newsletter de Slate

En moins de dix ans, il est devenu l'une des figures majeures de la mode contemporaine. En 2019 et 2020, la plateforme Lyst, qui compile les comportements des consommateurs, classe Off-White™ n° 1 en matière de notoriété au niveau mondial devant Gucci puis devant Balenciaga. Si Virgil Abloh a fait bouger les lignes de la mode, il est aussi un magnifique exemple de réussite. Il n'hésitait pas à encourager les jeunes à se lancer. Pour lui, tout était possible.

Newsletters

«Irradiés», terrible et tendre incantation fatale

«Irradiés», terrible et tendre incantation fatale

Avec son dispositif visuel inhabituel, le film de Rithy Panh met en scène de manière bouleversante des visions des massacres du XX​e siècle comme questionnement inquiet d'une pulsion de mort de l'espèce humaine tout entière.

En Chine, le film «Fight Club» n'a pas du tout la même fin

En Chine, le film «Fight Club» n'a pas du tout la même fin

Le plan de Tyler Durden n'était pas franchement en phase avec l'idéologie du PCC.

Thierry Mugler, le couturier qui rendait les corps spectaculaires

Thierry Mugler, le couturier qui rendait les corps spectaculaires

Ce créateur emblématique des années 1980 est mort le 23 janvier à l'âge de 73 ans.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio