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Wagnergate: l'incroyable piège tendu aux mercenaires russes par l'Ukraine

Temps de lecture : 5 min

Au cœur de ce sac de nœuds, la création d'une agence de recrutement bidon et une fausse alerte à la bombe.

Le président de l'Ukraine, Volodymyr Zelensky, était présent le 1er novembre 2021 à Glasgow pour la COP26. | Andy Buchanan / Pool / AFP
Le président de l'Ukraine, Volodymyr Zelensky, était présent le 1er novembre 2021 à Glasgow pour la COP26. | Andy Buchanan / Pool / AFP

C'est un palpitant roman d'espionnage en temps de Covid qui tourne désormais au scandale politique. Il commence en Ukraine pour se terminer de façon catastrophique à Minsk, et raconte l'histoire d'une fausse campagne de recrutement au sein d'une armée privée qui n'est même pas censée exister. Son nom: le Wagnergate.

C'est du moins celui qu'ont choisi les médias ukrainiens depuis que l'affaire a été rendue publique cet automne. Le 17 novembre, au beau milieu d'une vicieuse guerre de propagande entre Kiev et Moscou et après un an d'enquête, le site d'investigation britannique Bellingcat, en collaboration avec le média indépendant russe The Insider, en a dévoilé les contours exacts.

Bellingcat, qui vient d'être cité dans une résolution du Parlement européen condamnant les agissements du Groupe Wagner, révèle avec un rare niveau de détails le mode de fonctionnement de cette redoutable société militaire privée russe. Propriété de l'oligarque Evgueni Prigojine, un proche de Vladimir Poutine, Wagner sert depuis des années d'armée supplétive à Moscou sur tous les fronts, de l'Ukraine à la Syrie en passant par la Libye, la République centrafricaine ou encore le Venezuela, commettant nombre de crimes de guerre sur son passage. Son existence même, niée jusqu'à l'absurdité par le Kremlin, est pourtant tout simplement interdite par la loi russe.

Le «Chaman» et les «musiciens»

Tout commence à l'est de l'Ukraine en juin 2019, cinq ans après l'annexion illégale de la Crimée par la Russie et la sécession des républiques autoproclamées de Louhansk et Donetsk, soutenues par le Kremlin. Le renseignement militaire ukrainien, le GUR, mène alors une audacieuse opération derrière les lignes ennemies pour capturer un certain Vladimir Tsemakh.

Les Ukrainiens recherchent ce commandant séparatiste pour son implication présumée dans le crash du vol MH17 de la Malaysia Airlines, abattu par un lance-missile fourni par la Russie en 2014, comme l'avait déjà révélé Bellingcat. Aucun des 298 passagers et membres d'équipages n'avait survécu.

Par l'entremise de «Chaman», ce sont plus de 200 mercenaires russes qui mordent à l'hameçon.

Tsemakh est capturé en plein territoire séparatiste par des agents du GUR, qui l'endorment et lui font passer la ligne de front sur un fauteuil roulant. Ils racontent aux gardes qu'ils sont ses proches et qu'ils l'amènent côté ukrainien pour des soins médicaux. Et ça passe. Ragaillardi par ce succès et par l'apparente vulnérabilité de ses adversaires, le GUR commence à voir beaucoup plus grand.

Les services de renseignement ukrainiens ont développé une compréhension détaillée du fonctionnement des sociétés militaires privées russes, en particulier Wagner. Cette dernière reste l'armée supplétive privilégiée par le Kremlin, notamment pour les missions de combats les plus périlleuses. Mais, entre deux déploiements, les mercenaires attendent chez eux des mois, voire des années, et sont souvent à la recherche de petits boulots offerts par des sociétés plus petites. Le GUR décide alors de se transformer en agence de recrutement.

Le renseignement militaire ukrainien vole l'identité d'une authentique société militaire privée russe inactive et publie des offres d'emploi pour des profils très spécifiques, notamment des tireurs d'élites ou des artilleurs, susceptibles d'avoir commis des crimes en Ukraine. La prétendue mission: protéger des installations de l'entreprise pétrolière publique russe Rosneft au Venezuela.

Un mercenaire qui se fait appeler «Chaman», sans savoir qu'il s'adresse à des Ukrainiens, se propose de rassembler ses anciens camarades. Il doit cependant vérifier qu'entre-temps, ils n'ont pas déjà été embauchés avec «les musiciens», une référence à Wagner.

Par l'entremise de «Chaman», plus de 200 mercenaires russes mordent à l'hameçon. Parmi eux, certains intéressent particulièrement le GUR. Ils fournissent sans se méfier de nombreuses informations personnelles, y compris des aveux circonstanciés. L'un d'eux affirme par exemple avoir servi de conseiller militaire au chef d'état-major de la République centrafricaine. Un autre se vante, vidéo à l'appui, d'avoir abattu un hélicoptère ukrainien dans le Donbass en 2014.

Tout le monde descend

Ce que les mercenaires ignorent, c'est que leur faux employeur ne compte absolument pas les envoyer au Venezuela. Le GUR souhaite au contraire les capturer pour les livrer à la justice ukrainienne. La stratégie consiste à leur faire prendre un vol pour le forcer ensuite à atterrir en Ukraine, où les mercenaires seront appréhendés par le SBU, l'agence de renseignement intérieur ukrainienne.

Mais nous sommes au milieu de l'année 2020, et faire sortir les mercenaires de Russie en pleine pandémie n'est pas une mince affaire. Le plan consiste à amener les mercenaires en bus de Moscou à Minsk, moyennant quelques bakchichs pour passer la frontière en échappant aux restrictions sanitaires.

Arrivés à la capitale de Biélorussie, ils prendront un vol de la Turkish Airlines pour Istanbul, dernière étape avant de pouvoir rejoindre leur fausse destination de déploiement. Entre Minsk et Istanbul, l'avion traversera l'espace aérien ukrainien pendant vingt-huit minutes. Juste le temps de simuler une fausse alerte à la bombe pour forcer l'appareil à se poser.

Une tactique totalement illégale, qui n'est pas sans rappeler celle qui fut d'ailleurs employée par Loukachenko pour arrêter le journaliste et opposant Roman Protassevitch un an plus tard en mai 2021. Les services biélorusses avaient forcé son avion à atterrir à Minsk pour le cueillir aussitôt sur le tarmac, déclenchant l'indignation internationale. Mais le GUR, lui, n'a jamais eu l'occasion de mettre son plan en œuvre.

Le 24 juillet 2020, alors qu'un bus avec une trentaine de mercenaires quitte Moscou pour Minsk, c'est le directeur de cabinet de Zelensky qui prend la décision controversée de reporter l'opération, d'après Bellingcat. En cause: la veille, l'Ukraine a signé avec la Russie un cessez-le-feu dans le Donbass. La présidence souhaite lui donner une chance de rentrer en vigueur le 27 juillet, et craint que l'opération ne gâche tout.

Les mercenaires, qui viennent d'arriver en Biélorussie, sont donc informés qu'ils vont devoir attendre quelques jours dans un hôtel à Minsk. Mais la capitale, à l'aube d'une élection présidentielle agitée, est en ébullition, et le président Loukachenko en pleine crise de paranoïa. Persuadé que les Occidentaux complotent pour le renverser, il craint aussi une ingérence de son parrain russe, avec qui il entretient des relations compliquées. Le KGB biélorusse, qui ignore la réalité des projets ukrainiens, repère les mercenaires à Minsk. Ils sont arrêtés le 29 juillet.

Une situation explosive

Loukachenko accuse publiquement la Russie d'avoir envoyé ces hommes pour semer le chaos dans son pays. Le Kremlin, qui ne s'était visiblement jamais douté de rien, peine à fournir une explication convaincante. À Kiev, c'est la panique.

Loukachenko met les mercenaires aux enchères. La Russie comme l'Ukraine font des courbettes pour les récupérer. Le 14 août, Moscou annonce finalement avoir remporté la mise. Le GUR a tout perdu.

Zelensky rejette la faute sur l'ancien directeur du renseignement militaire Vassili Burba, qu'il a viré en octobre.

Les médias ukrainiens reprochent à Zelensky d'avoir tout fait capoter en demandant le report de l'opération. Déjà en 2019, il avait été accusé de faiblesse pour avoir accepté au cours d'un échange de prisonniers de remettre aux Russes Vladimir Tsemakh, le commandant séparatiste capturé par le GUR, alors que l'équipe internationale chargée d'enquêter sur le Crash du MH17 le réclamait.

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Zelensky rejette la faute sur l'ancien directeur du renseignement militaire Vassili Burba, qu'il a viré en octobre et qu'il qualifie désormais «d'aventurier et d'escroc». Depuis, la tension entre Kiev et Moscou n'a cessé de monter. Alors que l'armée russe se masse à la frontière depuis des mois dans ce qui ressemble à la préparation d'une invasion, Zelensky vient d'affirmer qu'un coup d'État impliquant des Russes aurait été déjoué. Une guerre plus volatile que jamais, aux portes de l'Europe.

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