Monde

Le Bogotagate d'Uribe

Reporters sans frontières, mis à jour le 26.05.2010 à 12 h 50

Les Colombiens vont voter le 30 mai pour un nouveau président. La fin de règne d'Uribe est gâchée par un scandale.

Curieuse ambiance dans la capitale colombienne, à la veille d'un premier tour d'élection présidentielle qui s'annonce plus que serré, le 30 mai. Côté cour et jardin, des affiches recouvrant les façades d'immeubles ou des t-shirts de jeunes militants rivalisant entre l'orange et le vert. Orange pour l'ancien ministre de la Défense d'Alvaro Uribe, Juan Manuel Santos, candidat autoproclamé à sa succession, le 7 août. Vert, nettement plus répandu, pour l'ancien maire de Bogota, Antanas Mockus, atypique prétendant d'origine lituanienne à collier de barbe, loué pour son intégrité financière, désormais en tête des sondages contre toute attente et apparemment adopté par une bonne partie de la presse.

La guerre contre les «ennemis» de la sécurité

La météorite Mockus nourrit des attentes d'un autre type du côté des journalistes que nous venons de rencontrer au cours d'une récente mission. «Il est réputé honnête, il nous change d'une classe politique souvent corrompue. On peut donc espérer qu'il voudra faire la lumière sur un tel scandale», se convainc fébrilement le journaliste du quotidien El Espectador, Norbey Quevedo. Ce scandale ou le côté coulisse, sur lequel le candidat Mockus reste discret, ce sont sept années de dévoiement des services de renseignements traquant les «ennemis», ou supposés tels, d'un ambitieux projet sécuritaire. Parmi eux, des défenseurs des droits de l'homme, des représentants d'ONG mais aussi de hauts magistrats, des hommes politiques d'opposition (dont deux autres candidats à la présidentielle) et seize journalistes d'une dizaine de rédactions, selon le décompte officiel de l'enquête en cours.

Elu et réélu sur une promesse de résolution d'un demi-siècle de conflit armé, Alvaro Uribe a d'emblée voulu convaincre de son imminence une opinion publique qui le soutenait déjà largement. «Il a voulu 100% d'approbation, un soutien absolu. Mais derrière ce discours s'est rapidement révélé l'écart entre la parole publique, qui assurait que le conflit était terminé ou presque, et une propagande "noire" qui voyait partout du "terroriste" ou de l'"insurgé". C'est de cette contradiction que sont venues toutes les dérives», explique, victime du procédé, Daniel Coronell, directeur du programme d'informations de la chaîne publique Canal Uno et chroniqueur régulier de l'hebdomadaire Semana. Dirigée par Alejandro Santos, lui aussi dans le collimateur, cette publication a été la première à révéler un scandale d'espionnage et de guerre politique connu sous le nom de «chuzadas». Un terme dont se détache le sigle de la centrale de renseignement colombien: le Département administratif de sécurité (DAS), instrument clé de l'opération.

Des journalistes protégés et donc surveillés

Pour la plupart des journalistes au ton critique, les ennuis sérieux commencent à partir de 2003 et la mise en place d'un groupe spécial d'interceptions au sein du DAS. Le G3. Cette institution dans l'institution voit le jour sous l'impulsion du directeur du DAS de l'époque, Jorge Noguera, et de son sous-directeur José Miguel Nárvaez. «Cette période a inauguré une vaste infiltration des services de renseignement par les paramilitaires ou des officines de sécurité privée comprenant des "démobilisés" mais aussi d'anciens agents du DAS, dont certaines chargées d'assurer la protection de journalistes menacés.» Hollman Morris parle d'expérience. Ce spécialiste du conflit armé, rare à le couvrir encore sur le terrain, a dû se résoudre plusieurs fois à l'exil après des attaques publiques, parfois en direct, du président Uribe en personne le stigmatisant comme un «porte-parole des Farc». Le chef de l'État s'est essayé à l'exercice avec d'autres journalistes, comme Daniel Coronell.

Mais Hollman Morris et Daniel Coronell font aussi partie de ces journalistes protégés... et ainsi surveillés. Fustigés d'en haut, ils n'ont pas seulement eu à subir en sous-main des écoutes téléphoniques traçant leurs sources, leurs sujets et leur agenda. Tracts anonymes, filatures ou cambriolages ont également été leur lot. Séquestrée par des individus dont l'un s'est avéré être un agent du renseignement, Claudia Julieta Duque, une autre habituée des enquêtes sensibles, attribue directement à ceux qui l'escortaient le sabotage de sa voiture qui lui a valu un accident en 2008. «Le pire, c'est que cinq directeurs se sont succédé à la tête du DAS de 2002 à 2009 et que de telles pratiques ont continué», souligne Daniel Coronell en suggérant clairement que le vrai responsable se trouvait ailleurs. Plus haut. A partir de 2005, les scandales de collusion avec les paramilitaires, qui éclaboussent les alliés politiques voire l'entourage du chef de l'État forcent le DAS devenu incontrôlable à multiplier ce genre de manœuvres. Toujours contre la presse insolente, mais aussi contre les hauts magistrats de la Cour suprême de justice chargés de traiter ce genre d'affaires.

Outre Jorge Noguera, emprisonné depuis 2007, ses quatre successeurs à la tête du DAS font depuis l'objet d'une enquête préliminaire, y compris l'actuel, Felipe Muñoz. Les têtes tombent et le déballage de vérités embarrassantes s'est insinué dans la campagne. Alvaro Uribe, l'homme qui avait marqué des points contre l'insécurité, a sans doute cru trop vite avoir arrêté une guerre. Quitte à en couvrir une autre, plus insidieuse. «Une sale guerre», dirait-on dans une Amérique latine qui en a connu beaucoup.

Ce «Bogotagate» pose aujourd'hui la question de l'avenir du DAS, et la possible création d'une nouvelle entité du renseignement plane sur une campagne tendue. Le nom du candidat investi le 7 août dira si la Colombie a tourné la page de l'ère Uribe.

Benoît Hervieu, bureau Amériques de Reporters sans frontières

Photo: Alvaro Uribe, à Madrid en avril 2009. REUTERS/Susana Vera

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