Politique / Monde

Comment Interpol est instrumentalisée par les régimes autoritaires

Temps de lecture : 5 min

L'élection à la tête de l'organisation d'un général émirati visé par une plainte en France pour torture vient rappeler les nombreux détournements de cette police intergouvernementale, notamment dans l'utilisation des notices rouges.

Le général Al-Raisi, élu président d'Interpol le 25 novembre 2021, en 2018. | Ipixelpro via Wikimedia Commons
Le général Al-Raisi, élu président d'Interpol le 25 novembre 2021, en 2018. | Ipixelpro via Wikimedia Commons

«Nous sommes profondément convaincus que l'élection du général Al-Raisi porterait atteinte à la mission et à la réputation d'Interpol et affecterait lourdement la capacité de l'organisation à s'acquitter efficacement de sa mission», écrivaient trois députés européens, dont la présidente de la sous-commission des droits humains du Parlement européen Marie Arena, à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, mi-novembre. C'est néanmoins chose faite depuis jeudi. Le général émirati Ahmed Naser Al-Raisi a bien été élu président d'Interpol, réunissant la majorité des deux tiers. Il occupera son poste à titre bénévole pour les quatre ans à venir, tout en gardant ses fonctions d'inspecteur général du ministère de l'Intérieur des Émirats arabes unis.

Il est pourtant visé par plusieurs plaintes. En France, où se trouve le siège de l'organisation, et en Turquie, où vient de se dérouler l'assemblée générale. L'ONG Gulf Centre for Human Rights (GCHR) l'accuse «d'actes de torture» contre le dissident et militant des droits humains Ahmed Mansour, arrêté pour «atteinte à la réputation de l'État» et détenu depuis 2017 dans des conditions décrites comme inhumaines par Human Rights Watch.

L'élection d'un présumé criminel au poste de président de cette organisation fondée en 1923 et censée promouvoir la coopération policière internationale n'est pas qu'un mauvais symbole –l'organisation reste dirigée par son secrétaire général, l'Allemand Jürgen Stock. Elle rappelle le mal beaucoup plus profond qui ronge Interpol depuis déjà de longues années, dans un monde où les puissances autoritaires se sentent pousser des ailes.

Police (vraiment) partout, justice nulle part?

Pour les Émiratis, l'élection d'Al-Raisi n'est pas qu'un succès de soft power et de légitimation internationale: de la traque des criminels à celle des opposants politiques, il n'y a qu'un pas qui se franchit vite. Les Émirats arabes unis, alliés stratégiques de la France malgré leurs innombrables atteintes aux droits humains, pourchassent notamment les partisans des Frères musulmans, organisation qu'ils considèrent comme terroriste, tout comme l'Arabie saoudite ou l'Égypte. Autant d'États qui, depuis l'éclatement des Printemps arabes en 2011, craignent plus que tout l'émergence de mouvements politiques dissidents.

Cette internationalisation des répressions politiques internes est une stratégie largement employée par les États autoritaires de la planète. Interpol leur fournit justement un réseau policier mondial qui leur permet de prétendre agir dans le cadre du droit international et de la lutte contre le terrorisme. Ils peuvent ainsi demander l'émission de notices rouges contre leurs cibles: des avis de recherche de supposés criminels partagés avec tout le réseau et censés permettre l'arrestation dudit criminel dans l'un des 190 États membres pour qu'il soit ensuite extradé.

Entre 2008 et 2012, le nombre de demande de notices rouges a explosé, augmentant de près de 160%. Une utilisation dénoncée comme «excessive» par des ONG, qui accusent notamment des États comme le Bélarus, la Russie, l'Iran ou la Turquie d'en abuser à des fins de politique intérieure. En novembre, la Russie a d'ailleurs affirmé envisager d'émettre une notice rouge pour mettre la main sur le lanceur d'alerte Sergueï Saveliev qui a révélé les actes systémiques de tortures et de viols dans les prisons russes. Un dossier qu'il envisageait de transmettre à… Interpol.

En théorie, chaque État membre décide lui-même des suites à donner ou nom à une notice rouge, et peut tout à fait refuser d'extrader une personne faisant l'objet d'un signalement. Les statuts d'Interpol interdisent en effet toute «intervention dans des questions ou affaires présentant un caractère politique». La Turquie se voit par exemple régulièrement opposer des refus à ses demandes de notices rouges contre les partisans de l'imam Fethullah Gülen, accusé par Ankara d'avoir fomenté le coup d'État raté de 2016. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles des États émergents comme les Émirats arabes unis tentent de contrer l'influence des Occidentaux dans l'organisation en augmentant leur contribution financière, y compris via des organisations privées.

Les jeux d'alliances et les accords bilatéraux peuvent s'imposer au détriment des opposants recherchés.

Mais dans la pratique, les jeux d'alliances et les accords bilatéraux peuvent s'imposer au détriment des opposants recherchés. C'est ce que traverse en ce moment même un militant ouïghour de 33 ans, Yidiresi Aishan, réfugié au Maroc et arrêté en juillet sur la base d'une notice rouge émise par Pékin, qui l'accuse d'être un terroriste membre du Mouvement islamique du Turkestan oriental. Sa notice rouge n'a été annulée par Interpol que devant le fait accompli et après son arrestation. Toujours en détention, il attend une décision de la justice marocaine, le Maroc ayant signé un accord d'extradition avec la Chine en 2017. Alors que le président turc Erdoğan avait été l'un des rares dirigeants du monde musulman à dénoncer l'internement des Ouïghours, nombreux à être réfugiés en Turquie, comme un «génocide», il a finalement lui aussi validé un traité d'extradition avec Pékin. Les intérêts économiques d'Ankara semblent avoir pris le dessus sur la justice.

Les Ouïghours ne sont pas les seuls à craindre que leurs vies ne soient mises en danger par les failles d'Interpol. Début octobre, une vingtaine d'ONG syriennes ont exprimé la «peur et l'anxiété» suscitées par la levée des restrictions imposées au régime de Bachar el-Assad à la suite de sa répression sanguinaire des mouvements de protestations pacifistes, il y a neuf ans.

Le loup dans la bergerie

L'arrivée de Naser Al-Raisi va-t-elle rendre la situation encore plus dangereuse? En avril dernier, un rapport britannique démontrait en tout cas comment les Émirats arabes unis abusent eux aussi largement du système des notices rouges. Si Interpol insiste sur le rôle purement «honorifique», le site web de l'organisation précise tout de même qu'il doit veiller «à ce que les activités de l'Organisation soient conformes aux décisions prises par l'Assemblée générale et le Comité exécutif», et entretenir «dans la mesure du possible, une relation directe et constante avec le Secrétaire général de l'Organisation».

Et il semble bien que son poste puisse tout de même lui permettre d'avoir une certaine influence sur la validation des notices rouges. Juste après l'élection en 2016 du prédécesseur d'Al-Raisi, Meng Hongwei, vice-ministre de la Sécurité publique de Chine, Interpol validait une notice rouge à la demande de Pékin contre Guo Wengui, un milliardaire chinois en exil qui menaçait de révéler des informations compromettantes contre des cadres du Parti communiste.

Résident aux États-Unis, il n'a finalement pas été livré. Meng Hongwei sera quant à lui accusé de corruption par Pékin, et tout simplement enlevé en octobre 2018, pour ne réapparaître qu'un an plus tard dans un tribunal chinois. Quelques mois auparavant, Interpol avait annulé une notice rouge contre un autre militant Ouïghour, ce qui avait visiblement déclenché la colère du Parti communiste chinois contre Hongwei pour ne pas avoir suffisamment exercé son influence.

Mais l'élection d'Al-Raisi au poste de président a presque éclipsé une autre nomination controversée, celle de Hu Binchen. Haut-cadre des services de sécurité chinois et ancien assistant de Meng Hongwei, il a été élu membre du Comité exécutif de l'organisation, jeudi.

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Un poste à un niveau bien plus stratégique que celui de président, dont le Comité est d'ailleurs chargé de contrôler les pouvoirs. Composé de treize membres, il doit également «superviser la gestion et le travail du Secrétariat général» et «définir la politique et l'orientation de l'Organisation». Le jour de l'élection, la Tchèque Šárka Havránková, candidate malheureuse au poste de présidente, a rappelé sur Twitter, dans une référence à peine voilée à Al-Raisi, que «l'article 2 de l'Acte constitutif de notre Organisation nous oblige à faire notre travail dans l'esprit de la Déclaration universelle des droits humains». Un beau projet qui ressemble de plus en plus à un vœu pieux.

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