Santé / Société

Pourquoi ne propose-t-on pas de tests de fertilité autour de 30 ans?

Temps de lecture : 5 min

Nul besoin de vouloir un enfant à court terme pour avoir le droit de faire le point.

«Laissons les gens décider! L'idée n'est pas de les forcer, mais de proposer sans imposer.» | SHVETS production via Pexels
«Laissons les gens décider! L'idée n'est pas de les forcer, mais de proposer sans imposer.» | SHVETS production via Pexels

Lise a 28 ans. Elle a fini ses études il y a peu et s'éclate dans son job, tout comme dans une vie amoureuse et sexuelle qu'elle décrit comme libre et décomplexée. Être mère un jour, elle y pense, mais comme un projet encore lointain. Pourtant, elle nous confie: «Je vois plein de femmes autour de moi qui galèrent pour avoir un enfant… J'essaie de ne pas trop y penser pour le moment, mais je flippe un peu que ce soit aussi mon cas le jour où je déciderai d'être mère. Je crois que j'aimerais bien en avoir le cœur net, histoire d'anticiper un peu au cas où.»

Ce besoin d'anticipation est aussi présent au sein des couples. Clémence, 27 ans, et Julie, 29 ans, sont ensemble depuis un an et demi. Elles ont toutes les deux envie de fonder une famille, mais pas tout de suite… à moins que. «Si on était un couple hétéro, on arrêterait la contraception et on laisserait faire le hasard! On est encore jeunes…», explique Julie. «Évidemment, nous, nous devons anticiper davantage, savoir s'il serait préférable de s'y mettre maintenant et qui portera notre bébé.»

D'autres pâtissent aujourd'hui d'un certain manque de politique de sensibilisation et prévention en matière de fertilité. C'est le cas de Céline, 38 ans. «Avant de rencontrer mon compagnon, je ne me suis jamais trop posé la question de ma fertilité. Mes cycles étaient parfois un peu irréguliers, mais comme je suis très sportive, je ne m'inquiétais pas… Et puis, on a commencé à essayer d'avoir un bébé, en vain. En faisant des tests, il est apparu que j'étais en ménopause précoce et que nous devions avoir recours à un don d'ovocytes pour être parents… J'avoue que j'aurais bien aimé savoir avant pour ne pas perdre de temps.»

Ces trois témoignages interrogent: faudrait-il proposer de manière plus systématique des tests de fertilité? Pour Virginie Rio, présidente et cofondatrice de BAMP!, association de patients et ex-patients de l'AMP [Assistance médicale à la procréation, ndlr] et de personnes infertiles, la question ne se pose pas:

«C'est quelque chose que nous avons proposé au gouvernement en parallèle à l'ouverture du droit à l'autoconservation des ovocytes, au même titre que les parents reçoivent un courrier “M'T dents” de la part de l'Assurance maladie pour leur rappeler l'importance des bilans dentaires, ou que les plus de 50 ans reçoivent des invitations à faire un dépistage du cancer colorectal.»

Pour un accès universel

Cette volonté d'informer et de dépister en dehors de toute pathologie identifiée est également portée par des médecins spécialistes de la fertilité. C'est le cas de la professeure Nathalie Massin, responsable du Centre d'assistance médicale à la procréation au CHI de Créteil. «On pourrait effectivement envisager que la Sécurité sociale envoie un courrier aux hommes et aux femmes à 30 ans puis à 33 ans pour les informer sur la fertilité et leur proposer un rendez-vous», explique-t-elle.

Dans son service, au CHI de Créteil, toutes les femmes, indépendamment de leur âge, de leur statut conjugal ou de leurs projets, peuvent prendre rendez-vous pour un bilan de fertilité. Celui-ci comprend un questionnaire de vie, un entretien avec un expert de la fertilité, ainsi qu'un Fertiliscan, bilan échographique complet d'une trentaine de minutes permettant d'évaluer l'ovulation, la capacité utérine et la perméabilité tubaire. À l'heure actuelle, ce bilan n'est remboursé que pour les femmes en parcours de procréation assistée. Les autres devront débourser 350 euros.

«Sincèrement, je ne pense pas que la médecine de la reproduction fasse beaucoup de progrès dans les prochaines années.»
Louis Bujan, professeur de médecine et biologie de la reproduction

Pourtant, nombreuses sont celles qui sollicitent ce check-up sans indication particulière. «La demande est importante», constate la professeure Nathalie Massin. «45 % des femmes que nous voyons n'ont pas de projet d'enfant à court terme, mais elles ont besoin d'être rassurées et d'avoir des clés pour planifier leur carrière et leur vie personnelle. Elles sont vraiment en demande d'une information juste et éclairée pour faire des choix.»

Le besoin d'information de ces femmes est lui aussi légitime. «Les gens n'ont pas conscience que la fertilité est quelque chose de fragile», explique Virginie Rio. «Souvent, ils se réveillent à 35 ans ou plus avec un désir d'enfant, et ils tombent des nues en réalisant que les choses ne vont pas être aussi simples que ce qu'ils avaient imaginé.» Elle ajoute: «On pense trop souvent que la science et la médecine vont répondre à toutes les difficultés de fertilité. Mais c'est une illusion.»

Un point de vue que partage Louis Bujan, professeur de médecine et biologie de la reproduction, chef du Pôle femme, mère, couple du CHU de Toulouse: «Contrairement à des croyances répandues, souvent véhiculées par les médias, la technique ne peut pas tout résoudre. Il y a une véritable utopie sur l'efficience de l'AMP. Sincèrement, je ne pense pas que la médecine de la reproduction fasse beaucoup de progrès dans les prochaines années.»

Un accès très inégalitaire

Le hic? Il faut être déjà bien informée pour prendre rendez-vous dans une consultation comme celle proposée par Nathalie Massin et son équipe, car, généralement, les consultations fertilité ne sont présentées que lorsque le couple a déjà des difficultés à procréer… Il est également nécessaire d'habiter Paris et sa région (ou de pouvoir faire le voyage) et d'avoir les moyens de débourser le prix du bilan.

«On ne sait pas forcément l'impact direct que peut avoir une annonce d'infertilité chez une personne jeune.»
Dr Mikaël Agopiantz, gynécologue et médecin de la reproduction

Alors pourquoi ne pas généraliser ces bilans, qui pourraient éviter bien des désillusions et des pertes de chances? «C'est une vraie question de médecine prédictive», pose le Dr Mikaël Agopiantz, gynécologue et médecin de la reproduction, maître de conférences des universités, coordonnateur du Centre d'AMP du CHRU de Nancy. Il nous invite à penser les choses sous l'angle du rapport entre le bénéfice et le risque:

«Les bénéfices se situent assurément du côté de l'information des patientes et des patients. À partir du moment où la personne sait où elle en est sur le plan de la fertilité, elle est en mesure de se poser les bonnes questions et d'anticiper. Plus largement, la consultation permet aussi de faire connaître les facteurs individuels et environnementaux sur lesquels elle peut jouer pour préserver sa fertilité.»

Mais, pour le spécialiste, cela présente aussi des risques: «On ne sait pas forcément l'impact direct que peut avoir une annonce d'infertilité chez une personne jeune. Cela va peut-être modifier la manière dont elle se perçoit, mais aussi ses rapports aux autres…»

Proposer sans imposer

Nathalie Massin entend bien que subir des examens et avoir un résultat qui n'est pas celui espéré peut susciter de l'anxiété, du stress, voire une certaine détresse. Mais elle fustige une médecine paternaliste où le soignant déciderait à la place du ou de la patiente: «Laissons les gens décider! L'idée n'est pas de les forcer, mais de proposer sans imposer.»

Même son de cloche du côté de Virginie Rio: «Si les personnes trouvent que faire un bilan est trop anxiogène, elles ne sont pas obligées de le faire! Le rôle des médecins est avant tout d'informer pour permettre à leurs patients de prendre des décisions éclairées.»

Restent deux problèmes majeurs: les coûts, mais aussi et surtout le manque d'effectifs au sein du personnel soignant. «On manque réellement de spécialistes de la fertilité», déplore Louis Bujan. Pour lui, comme pour nos autres interlocuteurs et interlocutrices, il est urgent de mettre en place des campagnes d'information globales sur la fertilité (avant même de parler d'infertilité) à destination des femmes et des hommes. Car la fertilité et l'infertilité masculines demeurent quant à elles taboues dans une société où on associe encore trop souvent virilité et capacité à procréer.

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Pour tous et toutes, il conviendrait de déployer largement une vraie pédagogie sur les questions de fertilité. Idéal pour permettre ensuite à celles et ceux qui le souhaitent de consulter gratuitement, et d'envisager des examens qui sont initialement assez rapides et peu contraignants.

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