Politique

La gauche victime de sa peur de vaincre

Temps de lecture : 7 min

Son incapacité chronique à se refonder et à s'organiser pour assumer le pouvoir en France ou en Europe trahirait-elle à la fois un désarroi aussi secret qu'indicible: son refus d'accéder aux responsabilités?

Anne Hidalgo (PS). | Bertrand Guay / AFP – Yannick Jadot (EELV) – Jean-Luc Mélenchon (LFI) – Fabien Roussel (PCF). | Joël Saget / AFP - Montage Slate.fr
Anne Hidalgo (PS). | Bertrand Guay / AFP – Yannick Jadot (EELV) – Jean-Luc Mélenchon (LFI) – Fabien Roussel (PCF). | Joël Saget / AFP - Montage Slate.fr

Dans le processus de droitisation des pays européens et occidentaux, on omet souvent d'en analyser l'épicentre comme étant situé «à gauche». Finalement, dans la crise démocratique actuelle comme dans ses exercices passés du pouvoir national, il n'est pas déraisonnable de penser que le renoncement à sa vocation première –construire une alternative à «l'ordre des choses»– a une importance historique plus porteuse de conséquences que les menées médiatiques actuelles de l'extrême droite .

La peur de vaincre dans l'Italie de la Seconde République

Dans son récent livre, le journaliste américain David Broder fait de l'Italie une sorte de laboratoire politique du monde. Si la gauche italienne a quasiment disparu, les milieux culturels italiens ont un don quasi génial pour mettre en perspective cette réalité désormais historique. En 2013, c'est un film italien –Viva la libertà– dans une période d'effacement complet de la gauche, qui imagine la fuite d'un politicien dépressif et transparent et son remplacement par son frère jumeau, bipolaire, professeur de philosophie et fidèle aux concours de danse de son ancien hôpital psychiatrique.

Venu de l'autre côté des Alpes, le long-métrage conte l'ascension du jumeau, considéré comme fou (et rejeté par son frère comme à peu près par tous ceux qui auraient été un temps ses familiers), après la dégringolade de celui qui incarne un centre gauche démonétisé et empêtré dans son doute existentiel et ses querelles intestines peu ragoûtantes. Le tout sous le regard inquiet d'un président de la République italienne désemparé par la disparition du chef de l'opposition.

Grâce aux vérités énoncées par le frère bipolaire, qui se prend au jeu, le parti de centre gauche remonte dans les sondages. Au moins a-t-il le courage de risquer la victoire en déballant d'indicibles vérités à un journaliste rencontré au hasard dans une pizzeria de banlieue. Haïkus destinés à la direction enkylosée d'un parti aux abois. Citations de Brecht à une foule rassemblée à Rome sur la place du Latran. Ces vérités, entre la poésie et l'onirique plus que dans l'expression d'une analyse des réalités de la stagnation de l'ère Berlusconi, donnent évidemment une dimension plus universelle à ce petit chef-d'œuvre du cinéma italien. D'aucuns auront plaisir à voir le frère «dingue» réussir là où son jumeau avait échoué. On pourrait voir dans le leader politique frappé par une crise de lucidité sur lui-même un François Hollande qui en aurait eu le courage.

La scène finale du film semble trancher un sujet sous-jacent au monde politique de gauche actuel: il n'y a qu'un «fou» qui peut envisager de gagner et de se débarrasser de la peur de gagner. Le tacite secret de la gauche ne serait-il pas là?

On peut émettre une hypothèse dans le droit fil du film de Roberto Andò: il induit moins une analyse définitive de la vie politique italienne qu'un curieux et obstiné questionnement à vocation plus universelle: et si les droites avaient moins gagné la partie que les gauches n'avaient renoncé à la remporter?

La gauche française a fondamentalement peur de la victoire

L'écologie politique semble considérer qu'elle n'est pas prête, quoi qu'elle en dise. Après la gêne occasionnée par l'alliance entre les Grünen autrichien et les chrétiens-sociaux de l'ÖVP –il est vrai préparé de longue date par les intéressés avec une intelligence stratégique frisant le cynisme ou la raison d'État, puis la déception succédant à l'espoir de voir les Grünen allemands accéder à la Chancellerie–, le candidat écolo en France, Yannick Jadot, est plombé par l'incapacité politique à enrayer un procès en incompétence.

Procès évidemment rendu possible par l'exploitation des nombreuses bévues, mineures ou non, des édiles écologistes, il est vrai peu avares en fautes de communication et prêches moralisateurs ou idées farfelues (à titre d'exemple, les parents d'élèves seront ravis de faire le service après-vente des cours d'école végétalisées sur l'état de propreté vestimentaire de leur progéniture). Le terrain privilégié des écologistes demeurera longtemps le forum européen, au sein duquel ils savent incontestablement œuvrer. Le contraste entre le travail des responsables politiques européens Europe Écologie-Les Verts (EELV), et les bourdes en rafale des exécutifs locaux du même parti, font comprendre que les élections nationales ne sont pas un terrain favorable à cette famille politique. Qu'on le déplore ou qu'on s'en félicite.

Le Parti socialiste n'a négligé aucune erreur et sciemment décidé de toutes les commettre.

Il était évident depuis longtemps que le Parti socialiste (PS) se replierait sur son dernier principal bastion emporté spectaculairement sur la droite en 2001 (il y a vingt ans!): Paris. Le bilan provisoire de la municipalité Hidalgo a de quoi intriguer, tant sur l'anecdotique que sur l'essentiel. Il est vrai que la multiplication de murets en béton repeints en jaune récemment fait plus penser à une capitale en état de siège qu'à la promotion des circulations douces.

Assez objectivement, à l'œil nu, le visage de Paris pour son électorat de province en visite d'agrément relève de la visite d'une ville destinée à intégrer esthétiquement les codes du no man's land. Le prêche l'emporte sur l'existence d'un projet quelconque. Convenons néanmoins qu'Anne Hidalgo a hérité et été le produit d'une organisation délibérément stérilisante au PS: le destin d'un Jean-Pierre Chevènement ou d'un Julien Dray au fil du temps fait penser à une répression de l'originalité intellectuelle très tôt implacable au sein du parti. Faire Épinay pour fabriquer une SFIO microscopique cinquante plus tard révèle à l'évidence qu'à un certain point, le PS n'a négligé aucune erreur et sciemment décidé de toutes les commettre. Cela n'a pas échappé à ses anciens réseaux technocratiques.

Il y a dix ans, des centaines de hauts fonctionnaires se pressaient à une réunion organisée par François Hollande, avec la promesse explicite du candidat de favoriser quelques promotions. Fonds d'investissement de carrière ou électoral, le PS était alors une mise crédible à court terme. Pour l'heure, quels sont les ralliements de ces milieux à la candidature Hidalgo?

Que les socialistes aient adopté en complément d'une foule d'ascensions sociales balzaciennes les politiques de ceux qu'ils étaient censés combattre n'est pas nouveau. Guy Mollet n'a pas, sur cette ambition délétère, évité les tomates d'Alger. Business as usual, le goût de l'argent étalé après 2012 avec une désarmante candeur donne une dimension encore plus gênante au phénomène.

Au sein de la gauche radicale, chacun a compris que la campagne de Fabien Roussel vise à rassembler le désormais frêle mais fidèle peuple communiste en espérant l'élargir… un peu. Le problème de Jean-Luc Mélenchon tient à une série de facteurs, dont l'incapacité manifeste à imprégner même indirectement certains secteurs du système institutionnel autant qu'à agréger d'autres groupes sociaux. Exciter sans succès les «fâchés» n'a contribué ni à leur injecter le sérum de l'espoir, ni a fortiori à opérer une démarche d'imprégnation ou de ralliement de secteurs d'élites du pouvoir. Après la dernière présidentielle, Mélenchon pouvait devenir le Berlinguer français. Deux minutes après 20h, une de ses colères homériques ruina cet espoir.

Du confort du renoncement

Chaînes d'information et réseaux sociaux offrent à la gauche à la fois un exil intérieur et une rente d'indignation probablement chronophage pour nombre de responsables, mais donnant au moins un semblant de sens à leur action. Le moindre tweet du plus fantasque représentant du plus infime groupuscule d'extrême droite suscite désormais une litanie de condamnations et de crises de nerfs en ligne, soit de telle vice-présidente résiduelle du Sénat, soit de militants qui, heureusement pour eux, n'iront jamais faire le coup de poing contre les militants d'extrême droite, soit évidemment de la dernière conscience en vogue.

Le combat culturel est devenu une séance d'aérobic. Une fois de plus, cette extraterritorialité par rapport aux faits sociaux, aux réalités sociales objectives du pays, fondée sur une mission relevant davantage de la rédemption que de l'émancipation, est le symptôme d'un renoncement ravi.

Un pessimisme névrotique de la gauche aurait-il nourri une forme de psychose de l'échec?

Régulièrement, la gauche veut «sauver la planète» et cet objectif assez ambitieux ne saurait susciter quelque mépris que ce soit. Cependant, en 1936, alors que le fascisme et le nazisme paradent, que le monde est à moins de dix ans d'Auschwitz, de Stalingrad et d'Hiroshima, le Front populaire ne promet pas de «sauver la planète» –qui en aurait eu bien besoin– mais plus prosaïquement «Le pain, la paix, la liberté». Il gagne les élections sur cet agenda assez universellement compréhensible.

Sauver l'humanité pourrait commencer par s'interroger sur le fait qu'une incroyable proportion de personnes pouvant y prétendre renoncent à solliciter le RSA (le pain), tant l'organisation des organismes sociaux maltraite, à force de numérisation notamment, les plus fragiles.

Ailleurs en Europe: le pessimisme stratégique des convictions de gauche

Il y a une évidente piste à étudier: l'existence nouvelle de gauches réfractaires au pouvoir parce que conscientes, à tort ou à raison, de leur incapacité à agir sur la marche du monde. Les bévues internes de Corbyn pourraient suggérer une psychose de l'échec. Qui sait? À la suite de Vistalegre II, congrès de Podemos consacrant la victoire d'Iglesias sur Errejon, un proche de ce dernier expliquait que les erreurs et fautes d'Iglesias puisaient leur origine dans un refus d'obstacle amenant à écarter dans sa tête l'hypothèse et la nécessité d'arriver au pouvoir.

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Et s'il existait une variété infinie de variants de ce refus de l'emporter? En France, il y a dix ans, la gauche affirmait vouloir retrouver les classes populaires. Sujet de débats aussi vains qu'excités, ce questionnement semble avoir fait place à une stratégie d'évitement des électeurs. Un pessimisme névrotique de la raison aurait-il nourri une forme de psychose de l'échec doublée, tout de même, d'un rôle secondaire mais confortable dans le débat public et, somme toute, dans leur confort privé?

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