Santé

Avec le Covid, tousser dans un espace public est devenu suspect

Temps de lecture : 5 min

Le coronavirus a chamboulé toutes nos normes sociales, mais nous ne toussons pas seulement quand nous sommes malades.

Il serait grand temps d'arrêter d'avoir honte –ou de faire honte– à cause de la toux ordinaire. | Towfiqu barbhuiya via Pexels
Il serait grand temps d'arrêter d'avoir honte –ou de faire honte– à cause de la toux ordinaire. | Towfiqu barbhuiya via Pexels

Il y a quelques week-end de cela, j'étais installée dans un parc sur une couverture de pique-nique avec une amie proche et sa mère. Il n'y avait personne d'autre à proximité. Une légère brise nous caressait les joues. Nous étions toutes parfaitement vaccinées depuis des mois. Les pensées sur la pandémie s'étaient confortablement recluses dans les profondeurs de mon cerveau.

À un moment donné, la mère de mon amie s'est tournée pour éternuer dans son coude. Sa tête était à peine revenue vers la couverture qu'elle jurait déjà les grands dieux que son éternuement était tout à fait anodin. «Je n'ai pas le Covid!», nous a-t-elle promis. Il ne m'était même pas venu à l'esprit que son éternuement puisse indiquer un cas symptomatique de Covid. «T'inquiète, c'est bon», ai-je dit, ressentant le besoin de la mettre à l'aise. «De toute façon, l'éternuement n'est pas vraiment un symptôme du Covid

Un symptôme, plusieurs maladies

Depuis plus d'un an et demi, l'expulsion en public de divers irritants de nos voies respiratoires a généré son lot de suspicion. Le moindre éclaircissement de gorge a de quoi signer le passage d'un superpropagateur. La moindre toux –surtout si elle est en quinte, soit le symptôme le plus universel du Covid–, trahirait la présence d'une pestilentielle pituite.

Ce qui n'a rien de vraiment nouveau: le bruit des mucosités de nos congénères a toujours été désagréable à entendre et, pour certaines oreilles, notamment de personnes immunodéprimées, il en va d'un inquiétant signe d'infection potentielle. Mais aujourd'hui, même si les personnes vaccinées courent un risque extraordinairement faible de contracter une forme grave de Covid-19, la toux suscite encore les regards hostiles des passants et la componction des gosiers chatouilleux. Un après-midi récent, alors qu'une gorgée de mon thé glacé avait fait fausse route vers mes poumons, tout le café s'était retourné pour me fixer avec horreur tandis que je toussais comme une catarrheuse.

J'ai résisté au réflexe d'assurer à la cantonade que j'étais simplement empotée, pas contagieuse. Déjà, parce que les deux ne sont pas mutuellement exclusifs; personne ne peut jamais être sûr à 100% qu'il ne propage pas un ou deux microbes. Mais surtout parce que je me couvrais ma bouche avec toute la diligence requise, sachant que ce qui se passe au sud de ma luette ne regarde personne d'autre que moi.

En d'autres termes, il me semble qu'il serait grand temps d'arrêter d'avoir honte –ou de faire honte– à cause de la toux ordinaire. Depuis le début de la pandémie, nous avons déjà connu quatre saisons d'allergies, deux printanières et deux automnales. Chaque fois qu'une nouvelle pointe le bout de son nez, voilà qu'une cargaison d'articles alerte le lectorat sur la différence entre les symptômes du Covid et tout le reste. (En résumé: les allergies ne provoquent pas de fièvre, et le Covid ne pique pas les yeux). Bien que ces articles soient généralement rédigés comme des guides d'évaluation personnelle de ses symptômes, on pourrait également y lire des appels à la décontraction générale. Notre système respiratoire ne dispose pas d'une infinité de techniques pour signaler sa détresse, ce qui fait que les gens toussent pour un paquet de raisons.

«Police de la toux»

L'ambiance «police de la toux» se voit exacerbée par tous les panneaux d'autodiagnostic collés dans les lieux publics. «N'entrez pas si vous toussez», nous disent-ils. D'accord. Mais alors tous ceux qui entrent et qui toussent quand même (on se calme, c'est ma rhinite allergique!) sont visiblement des hors-la-loi. Je ne suis pas en train de dire qu'il faudrait faire disparaître ces affiches, même si je doute fortement qu'un malade du Covid se soit jamais dit «oh, merde, c'est moi!», avant de rebrousser chemin d'un quelconque stade ou supermarché.

Reste que je suis pas mal turlupinée que la stratégie américaine d'endiguement viral ait tellement dépendu, à son détriment, de l'autosurveillance de citoyens déjà responsables et sur la diabolisation massive d'une fonction corporelle normale plutôt que, par exemple, sur la généralisation des tests rapides qui, dans d'autres pays, ont amélioré la sécurité sanitaire des rassemblements. La réponse à la question «mon enfant a-t-il un rhume ou le Covid-19?» demeure toujours «c'est très difficile à dire».

Les gens qui toussent sont visiblement des hors-la-loi.

Évidemment, ce serait une bonne chose si les enrhumés évitaient totalement les espaces publics. Mais cela serait impossible à mettre en œuvre et, à mon avis, largement inutile: dans les années précédant la mise en place de stations de désinfection des mains et l'obligation de porter un masque en intérieur, la plupart des gens ne contractaient pas plus de deux rhumes bénins par an.

Il ne s'agit pas d'un laissez-passer pour vaquer à ses occupations lorsque l'on est malade; maintenant que nous avons tous suivi un cours accéléré sur la façon dont les maladies se propagent et sur le danger qu'elles peuvent représenter pour les immunodéprimés, nous pouvons tous faire notre part en restant davantage chez nous, en touchant moins nos congénères et en veillant à porter un masque si nous sommes malades. Reste qu'à un moment donné, quand les taux de contamination au Covid auront suffisamment baissé, il faudra cesser de considérer la toux comme une preuve de la pire maladie transmissible possible.

Angoisse et dégoût

Cela étant dit, en ce moment, je comprends parfaitement qu'on s'oriente vers la peur quand une toux se fait entendre dans les parages. Lors de mon premier voyage post-vaccination, en juin, on m'avait assigné un siège central dans un avion. Je me sentais libre et invincible, portée par le Moderna qui coulait dans mes veines (dans mes muscles?), jusqu'à ce que l'homme assis juste à côté de moi se mette à tousser. À chaque minute environ de notre heure de vol, il allait hoqueter plusieurs fois puis tirer son masque sous sa bouche pour respirer un peu d'air.

Il est tout à fait possible que notre paranoïa de la toux s'aggrave avant de s'atténuer.

J'ai fini par comprendre qu'il n'écartait son masque que pour inspirer –il le remettait soigneusement en place avant chaque expiration. Ce qui m'a semblé une façon plutôt polie de gérer la douloureuse et laborieuse respiration d'un Covid symptomatique dans un avion bondé. Mais j'ai eu l'impression d'être dans une caméra cachée ayant pour thème le Covid. Une toux sèche persistante? Dans un avion? Dans cette économie?

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Si je ne suis pas tombée malade après ce vol, ce type de réaction mélangeant angoisse et dégoût tient peut-être de ces adaptations sociales à l'ère du Covid qui ne disparaîtront jamais vraiment. Une fois que vous avez vu comme se dispersent des gouttelettes de toux dans un espace clos, toutes les doses de rappel du monde ne pourront effacer l'image de votre cerveau. Il est d'ailleurs tout à fait possible que notre paranoïa de la toux s'aggrave avant de s'atténuer: si les gens flippent aujourd'hui, imaginez leur état quand les masques tomberont.

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