Culture

On aime tous la bachata sans le savoir

Temps de lecture : 6 min

Alors que la distanciation physique a été longtemps de rigueur, les corps se réchauffent enfin avec cette musique idéale pour faire la fête.

Le clip de «Volví» du groupe Aventura, en collaboration avec Bad Bunny. | Capture d'écran Romeo Santos via YouTube
Le clip de «Volví» du groupe Aventura, en collaboration avec Bad Bunny. | Capture d'écran Romeo Santos via YouTube

Issue de la tradition des Caraïbes, la bachata possède une identité culturelle très riche. À la fois originaire des traditions espagnoles et africaines, cette culture était au départ assez marginale puisque très présente dans les États pauvres, ruraux et défavorisés. Ce genre apparaît au XXe siècle dans les campagnes de la République dominicaine, dans certains lieux de rencontre tels que les fêtes, les cantines et congrégations populaires de l'époque. Ceux qui montrent de l'intérêt à la bachata sont spontanément relégués comme des parias dans la société.

Puis, elle voyage de son pays d'origine jusque dans les clubs européens. Aujourd'hui, cette image paraît bien vieille. La bachata a même été déclarée Patrimoine culturel immatériel de l'Humanité en 2019. Dans de nombreux pays, on considère même cette danse comme une «danse sociale», puisqu'elle se danse en duo, dans un groupe.

Ce genre est directement lié à l'idée de célébrer et de faire la fête de façon spontanée autour d'une musique populaire. En mélangeant du boléro avec des influences musicales d'origine africaine, mais aussi le kompa haïtien, le merengue, le tango et le cha-cha-cha. Pas forcément pratiquée par des musiciens professionnels, la discipline est ouverte à tous. La grande variété de genres musicaux latinos résultent de la bachata, comme le boléro, la guaracha ou encore le merengue. Dans les paroles, on retrouve souvent des thèmes d'amour (passion, désamour, infidélité, rupture, abandon…). Néanmoins, la bachata ne se concentre pas seulement sur le côté dramatique lié à de la souffrance. On retrouve souvent des références à la vie de tous les jours.

Des années 1960 à 1980, l'expansion du tourisme ainsi que le développement des radios participe à sa popularisation en diffusant des titres de bachata, y compris dans les milieux ruraux et ailleurs. Dans les années 1970, le groupe star Abba emprunte ce style de musique pour la chanson «Chiquitita».

Le genre s'exporte bien loin de la République dominicaine, comme le prouve dans les années 2000 le succès du groupe Aventura, formé en 1994 dans le Bronx de New York par deux frères et deux cousins d'origines dominicaine et portoricaine, dont l'ex-vocaliste Romeo Santos lance plus tard sa carrière en solo. Il devient rapidement la figure de proue de la bachata, à travers les albums Fórmula, Vol. 1 et Fórmula, Vol. 2. Connu de tous les hispanophones, Aventura a été créé dans l'objectif de casser les schémas traditionnels du genre, en incluant les rythmes en vogue dans les années 2000: du R&B, du hip-hop… Jusqu'au succès de leur chanson Obsesión, un énorme classique mondial.

Le groupe est revenu il y a peu, accompagné de la super-star portoricaine Bad Bunny, avec «Volví», qui réunit la bachata et l'univers du reggaetón.

Un genre longtemps décrié

D'abord popularisé dans les barrios pauvres dominicains, puis d'Amérique latine, le genre tenait à l'origine une place peu acceptée dans les hautes sociétés. En effet, que ce soit pour la musique ou pour la danse, le genre a été catalogué comme «vulgaire», «pour les personnes aux mœurs légères», «sans aucune valeur». En d'autres mots, un genre déconsidéré, étroitement associé à la prostitution et à la pauvreté, par les élites.

D'après le chercheur Ioshinobu Navarro Sanler de l'université Rey Juan Carlos, le dictateur Rafael Trujillo de République dominicaine a mis en place une «politique conservatrice très radicale en réprimant la bachata, ensuite reléguée aux strates plus défavorisées et exclues de la société» pendant son règne.

«La bachata a prospéré dans les strates ségréguées, comme moyen de se divertir mais aussi comme
sortie de secours.»
Ioshinobu Navarro Sanler, chercheur

Entre les années 1930 et 1960, ce style a donc été prohibé du pays, ce qui reflète bien un stigmate social, jusqu'au décès du dictateur en 1961. À l'inverse, ce personnage politique a propulsé le merengue comme danse à symbolique nationale. «Mais la bachata a prospéré dans les strates ségréguées, non seulement comme moyen de se divertir mais aussi comme sortie de secours des problèmes quotidiens, comme une abstraction des réalités économiques, politiques et sociales de ce moment.»

À 51 ans, Lina Maria a expérimenté personnellement les évolutions de ce genre. Cette femme d'origine colombienne a vécu à Cali, ville de la salsa, jusqu'au début des années 2000, moment où elle reste un temps en Espagne avant de s'installer en France avec son jeune fils. «En Colombie, on ne connaissait pas la bachata. C'est quand nous sommes arrivés en Espagne que j'ai rencontré des Colombiens qui vivaient là et qui la dansaient. On a commencé à en écouter en Colombie il y a vingt ans, je dirais.» Quand les Colombiens l'ont enfin connue, «toutes les strates sociales se sont mises à danser sur ces rythmes sur lesquels tout le monde aimait danser. Pour nous, c'était agréable, un peu sensuel et très joli.»

«Un retour d'influence»

Robin, 33 ans, Bel'Oka de son nom d'artiste, est directeur artistique chez The Orchard. Il est également éditorialiste et journaliste pour Jetlag, qui fut d'abord une émission de radio diffusée sur OKLM radio, que l'on trouve maintenant sur Brut Live. Il a baigné très jeune dans la culture ibérique grâce à sa grand-mère espagnole, «entre paella et flamenco». Cet enfant passionné par la musique latino va découvrir, de fil en aiguille, vers ses 14-15 ans, la bachata.

D'après lui, la popularisation de la bachata a évolué en plusieurs étapes, pour passer d'un genre traditionnel à un genre populaire. De même que Lina Maria, Robin confirme que Romeo Santos a œuvré pour en faire un phénomène global. «Ce qui est intéressant, c'est de se dire qu'il y a un retour aujourd'hui. La bachata n'a jamais été perdue finalement. On constate que les genres traditionnels, dont la bachata, reviennent avec des morceaux aux sonorités plus actuelles. J'aime bien cet aspect cyclique qu'il y a dans la musique.»

Dans les années 2000, les jeunes n'avaient pas les charts à portée de main comme aujourd'hui. En Europe, on ne s'intéressait pas encore aux musiques latinos, sauf dans les boîtes de nuit. «On ne pouvait pas autant en faire une analyse musicale ou sociologique qu'aujourd'hui, parce que ça restait dans les clubs», estime Robin. L'aficionado de la musique ajoute que l'on n'avait pas de sons comme la fameuse «Ateo» avec cette dynamique visuelle particulière, ni une Rosalía qui publie une playlist de bachata sur ses réseaux sociaux. «Maintenant, grâce aux artistes et à leurs réseaux sociaux, il y a un grand aspect éducationnel.»

D'après lui, il y a une sorte de retour d'influence de tous les genres traditionnels: la salsa avec Nathy Peluso ou le flamenco avec Rosalía, par exemple. «On voit une sorte de retour aux sources de plein d'artistes, avec une mise au goût du jour d'un ancrage local qui se globalise. Sûrement parce qu'ils écoutaient ça quand ils étaient gamins et qu'ils puisent dans ces influences pour leurs morceaux.» Selon Robin, il y a «un rapport à la localité de plus en plus fort, qui est un contrecoup de la mondialisation». Internet a aussi bien aidé à la démocratisation de ces musiques plus traditionnelles et locales.

Toutefois, en tant que DJ dans des soirées latinos, Robin avoue que les gens viennent surtout en soirée pour écouter du reggaetón. «Les gens kiffent un ou deux morceaux de bachata mais pas plus, je fais des interludes.» Il rappelle que ce style a toujours été catégorisé comme des musiques ringardes, dansées par les quarantenaires dans des clubs de célibataire qui veulent rencontrer quelqu'un le dimanche après-midi. «En France, on a pas la culture de danser de la bachata pendant des heures comme en Amérique latine.»

Au goût du jour

Quand on parle de la danse, on imagine la bachata comme un mouvement romantique à exécuter à deux. «Il y a des couples qui sont tombés amoureux en dansant de la bachata. Ça arrive souvent en Amérique latine», précise Lina Maria. Si elle s'est largement déclinée –de romantique à urbaine, en passant par le bachata sensual et le bachatango–, on la retrouve de plus en plus dans les clips des artistes hispanophones.

Récemment, le clip de «Ateo» a fait couler beaucoup d'encre à cause de la prestation sulfureuse qu'ont réalisé le rappeur espagnol et la chanteuse argentine Nathy Peluso dans la cathédrale de Tolède. Après le tournage, de nombreux fidèles ont dénoncé les déhanchés sensuels dans le clip et les références explicites à la religion catholique; notamment la séquence où Nathy Peluso tient la tête de l'artiste espagnol dans la main, représentant ainsi la décapitation de Jean-Baptiste par Salomé. Un blasphème que tout le monde n'a pas apprécié.

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La bachata évoluera-t-elle? Pour Oka'Bela, ce ne sera sûrement pas le cas. «Même si, musicalement, ça n'évolue pas beaucoup, ça peut changer selon l'interprétation et la personnalité des artistes.» On reprend des codes de la bachata, que l'on mélange ou qu'on modernise au goût du jour pour un public plus international, mais les bases restent les mêmes.

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