Culture

Le succès croissant des «Tuche» en dit long sur les attentes du public

Temps de lecture : 7 min

«Les Tuche 4», qui sort ce 8 décembre au cinéma, s'inscrit dans une franchise bâclée mais de plus en plus politique.

Les Tuche s'inscrit dans la droite lignée des plus célèbres publicités de la Française des jeux. | Capture d'écran Pathé via YouTube
Les Tuche s'inscrit dans la droite lignée des plus célèbres publicités de la Française des jeux. | Capture d'écran Pathé via YouTube

Moins de quatorze années se seront écoulées entre la sortie du premier film réalisé par Olivier Baroux, Ce soir je dors chez toi, et celle de son onzième long, Les Tuche 4. L'éternel complice de Kad Merad n'a pas chômé, d'autant qu'il a écrit ou coécrit l'immense majorité des films qu'il a mis en scène. D'ailleurs, sa réalisation suivante, Menteur (avec Artus et Tarek Boudali), est déjà dans la boîte.

Il faut dire que le quatrième volet de la saga Tuche est prêt depuis plus d'un an, mais que Pathé a pris une décision radicale en raison de la crise sanitaire: annuler la sortie prévue le 9 décembre 2020 et ranger Les Tuche 4 dans un carton jusqu'à l'hiver suivant –film de Noël oblige.

Clairement, les films d'Olivier Baroux portent en eux l'urgence dans laquelle ils ont été fabriqués, façon polie d'affirmer qu'ils ont toujours l'air un peu bâclés. Cela donne une filmographie dont les succès (Safari a attiré près de 2 millions de personnes en 2009, L'Italien a dépassé le million d'entrées en 2010) ont alterné avec les déconvenues (dont le bide de Mais qui a re-tué Pamela Rose?). Au milieu de ces films qui, quel que soit leur score, ne passeront pas à la postérité, il y a Les Tuche et ses suites, dont la trajectoire est pour le moins inattendue.

Entre la famille Tuche et le public, on ne peut pas exactement dire qu'il y a eu coup de foudre. Au début de l'été 2011, le premier volet de ce qui allait devenir une franchise a attiré 1,5 million de spectateurs: un score certes assez enviable, mais pas un raz-de-marée. C'est au moment de la sortie de la suite, sous-titrée Le rêve américain, qu'il s'est produit quelque chose: avec 4,6 millions d'entrées (soit le triple du film précédent), Les Tuche 2 a frappé fort au box-office de l'année 2016.

Le succès du deuxième volet s'explique par un phénomène assez rare: le bouche-à-oreille qui a entouré le premier film n'a pas eu lieu au moment de sa sortie en salle, mais lors de la phase suivante. Ventes de DVD et diffusions télévisées dominicales ont fait entrer Jeff et Cathy Tuche dans le cœur d'une partie des Français, leur donnant envie d'aller découvrir le deuxième film sur grand écran.

Dès lors, les Tuche n'ont cessé de s'installer dans la culture populaire française. À tel point que le troisième volet, intitulé Les Tuche 3 – Liberté, égalité, fraternituche, a rencontré un succès encore plus important à sa sortie début 2018, attirant près de 5,7 millions de personnes. On comprend que Pathé ait préféré assurer le coup en refusant de sortir le volume 4 fin 2020, en une période où les salles de cinéma étaient tenues de respecter des jauges strictes.

Envoyer du rêve

À première vue, le succès des Tuche et de ses suites ressemble à une anomalie. Leurs deux interprètes principaux, Isabelle Nanty et Jean-Paul Rouve, sont appréciés mais pas franchement bankable. Leur réalisation n'a rien d'époustouflant (bonjour la litote). Et leur postulat –des gens modestes gagnent au Loto– a déjà été exploité dans un paquet de comédies de boulevard ainsi que dans quelques films plus ou moins réputés. On citera par exemple le Français Golden Boy, avec Jacques Villeret et Anne Roumanoff, ou l'Américain Milliardaire malgré lui, avec Nicolas Cage et Bridget Fonda.

La clé du triomphe progressif de la franchise, c'est sa façon de permettre enfin à des héros pauvres de vivre mille vies et de multiplier les aventures. Si le cinéma populaire, de comédies en films romantiques, se tourne le plus souvent vers des milieux aisés, c'est que les personnages sans budget ne peuvent ni voyager à l'autre bout du monde, ni s'offrir des mariages en grande pompe, ni inviter leurs potes à passer le week-end dans leur résidence secondaire. Pas pratique quand on souhaite que le grand public oublie un temps son quotidien.

En faisant gagner des millions d'euros à une famille de prolétaires qui ne se refusera désormais plus rien, Les Tuche s'inscrit dans la droite lignée des plus célèbres publicités de la Française des jeux, dans lesquelles des gagnants se permettent d'envoyer paître leur patron («au revoir, au revoir, président») ou de choisir leur destination de vacances au hasard («c'est le jeu, ma pauvre Lucette»). L'air de rien, la série de films envoie du rêve.

Parce qu'ils ne maîtrisent pas les codes du monde des riches et qu'ils ne sont ni désireux ni capables de les apprendre, les Tuche font ce qui leur passe par la tête sans jamais se poser de questions. Une parenthèse rafraîchissante qui permet d'oublier les fins de mois difficiles, au moins temporairement, en vivant par procuration.

Humour systématique, humour systémique

Les quatre films –total provisoire– parviennent en outre à fédérer un large public grâce à un humour accessible à toutes et à tous, de 7 à 107 ans. C'est à la fois une qualité et un défaut. Dans Les Tuche et ses suites, trois mécanismes comiques usés jusqu'à la corde sont utilisés encore et encore.

On peut faire dire n'importe quoi à ses personnages, comme une resucée moins fulgurante du Kamoulox cher à Kad et Olivier. On peut pratiquer le comique de répétition –même si, sur ce point, Les Tuche 4 fait son autocritique au gré d'une séquence nullesque assez marrante. Ou bien on peut enchaîner les jeux de mots pourris –le personnage joué par Michel Blanc s'appelant Marteau, les auteurs se déchaînent. Et cela suffit à faire un film d'une centaine de minutes.

Une certaine conscience politique a peu à peu gagné l'univers tuchien.

Le problème, c'est que l'ensemble de ces ressorts humoristiques tire sa source de la nature même des membres de la famille Tuche: mis à part Donald alias Coin-coin, le fils cadet surdoué, le clan se distingue par son tout petit nombre de neurones. De quoi se demander si Les Tuche ne constituerait pas un sommet de mépris de classe. Une question difficile à trancher tant la saga semble partir dans tous les sens, capable de se moquer sans vergogne du manque de réflexion de ses personnages, mais aussi de critiquer avec sincérité le classisme dont font preuve les protagonistes privilégiés qui croisent la route de la famille Tuche.

Il semble que, d'épisode en épisode, on puisse constater une forme de progrès. S'il semble compliqué d'éradiquer les éternelles vannes sur les pauvres (les Tuche ne mangent que des pommes de terre sous toutes leurs formes, la bière et la Suze coulent à flots du matin au soir...), une certaine conscience politique a peu à peu gagné l'univers tuchien.

Dans le premier volet, on pouvait par exemple entendre Jeff Tuche (Jean-Paul Rouve) affirmer sans être contredit qu'un garçon qui refuse de jouer au foot risque de «devenir un petit pédé». Oui, mais à la fin des Tuche 2, il finissait par mener son fils Wilfried à l'autel afin que celui-ci épouse un autre homme, après avoir d'abord accueilli son coming out avec hostilité. Par la suite, plus aucun propos homophobe, mais une totale acceptation de l'homosexualité du jeune homme, laquelle finit par ne même plus être un sujet.

Avant les «gilets jaunes»

Le propos sur le travail reste quant à lui assez flou, même s'il est pavé de bonnes intentions. Après avoir gagné au Loto, Jeff Tuche décide notamment de racheter l'entreprise de billes dont il était (le pire) employé et de révolutionner l'organisation du travail, en permettant aux ouvriers et ouvrières de ne se rendre à l'usine que quelques heures par semaines.

Les Tuche 4 présente même comme un succès le taux record de chômage de la ville de Bouzolles, où vivent les personnages: l'argent de la famille Tuche ne sert pas à investir dans la valeur travail, mais au contraire à s'en éloigner autant que possible, permettant ainsi à celles et ceux qui le souhaitent de profiter également d'une vie délicieusement oisive.

Le revers de la médaille, c'est que Jeff Tuche n'est pas uniquement décrit comme un opposant du travail acharné: dans le dernier volet en date, il explique à plusieurs reprises avoir fraudé lorsqu'il était pauvre afin de pouvoir se la couler douce grâce aux allocs sans aller au turbin. Des railleries sur ces salauds de pauvres qui viennent entacher le propos anticapitaliste caractérisant tout particulièrement Les Tuche 4 (dont le grand méchant est une entreprise nommée Magazone, qui expédie tout et n'importe quoi depuis ses entrepôts géants).

Dans Les Tuche 3, Jeff Tuche se présentait à la présidentielle en signe de protestation et finissait par être élu dans la foulée des disqualifications successives de tous ses opposants, éclaboussés par des affaires embarrassantes –ce qui n'avait pas arrêté François Fillon en 2017. Il devenait ensuite le premier président de la République française à l'origine d'une grève générale, transformant le palais de l'Élysée en quartier général d'un mouvement préfigurant celui des «gilets jaunes».

Le public rêve de gentillesse, de bienveillance et de retour aux choses simples.

Dans ce troisième volet, le plus inspiré des quatre, le joyeux capharnaüm initié par la famille Tuche au sein des plus grandes institution françaises avait de quoi galvaniser les foules présentes dans les salles de cinéma. D'autant que ce tohu-bohu était totalement dépourvu de cynisme, l'ensemble des protagonistes se distinguant avant tout par la pureté de leur âme et de leur cœur, caractéristique d'une rareté absolue.

Actuellement, un autre duo triomphe sur des valeurs similaires: la famille Bodin, dont les premières aventures cinématographiques (Les Bodin's en Thaïlande) ont frôlé le million de tickets vendus en quinze jours à peine. Il n'y a sans doute pas de hasard: le public rêve de gentillesse, de bienveillance et de retour aux choses simples. Un crossover entre Les Tuche et Les Bodin's constituerait à n'en pas douter une redoutable machine à billets.

Les Tuche 4

d'Olivier Baroux

avec Jean-Paul Rouve, Isabelle Nanty, Michel Blanc, François Berléand, Claire Nadeau

Séances

Durée: 1h41

Sortie: 8 décembre 2021

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