La jeunesse de Transnistrie, le pays qui n'existait pas
Monde

La jeunesse de Transnistrie, le pays qui n'existait pas

Temps de lecture : 5 min
Loïc Ramirez
Erwan Briand

Indifférents aux enjeux géopolitiques de cet État fantôme, voisin de la Moldavie, les jeunes ont les yeux rivés vers l'extérieur.

«Lorsqu'on me demande d'où je suis, je réponds la Moldavie, de toute façon, personne ne sait où se trouve la Transnistrie», reconnaît, presque amusée, Aliona. Enseignante d'anglais, âgée de 23 ans, la jeune femme n'énonce qu'une demi-vérité: bien qu'elle soit une habitante de la Transnistrie, elle possède aussi le passeport moldave. «C'est la seule façon de voyager, celui de Transnistrie n'est valide qu'ici.»

Aliona. | Erwan Briand

Officiellement située sur le territoire moldave, limitrophe avec l'Ukraine, la Transnistrie est un État de 4.163 kilomètres carrés, non reconnu par la communauté internationale. Avec pour capitale la ville de Tiraspol, et une population totale estimée à environ 400.000 personnes, le pays est une anomalie géopolitique. Son nom officiel est la «République moldave du Dniestr», mais ses habitants l'appellent «Pridnestrovie», ce qui, en russe, signifie «près du Dnietr». Un pays inconnu du grand public, qui semble condamné à être sans cesse présenté dans la presse comme «l'État qui n'existe pas».

Les armoiries du pays. | Erwan Briand

Pour comprendre les raisons de cette situation, il faut remonter dans le temps. La Transnistrie est essentiellement l'enfant de la désintégration désordonnée de l'Union soviétique. Région rattachée à l'Ukraine jusqu'en 1940, la Transnistrie intègre la République soviétique socialiste de Moldavie peu avant que celle-ci ne soit envahie par les troupes roumaines, alliées de l'Allemagne nazie, durant la Seconde Guerre mondiale. Mais au sortir du conflit, l'URSS reprend possession de la Moldavie qui fait alors partie intégrante de l'édifice socialiste triomphant. Pendant près d'un demi-siècle, la région appartient à l'État moldave sans que cela ne provoque un quelconque conflit.

Séparée du reste du pays par le fleuve Dniestr, la Transnistrie se développe à grande vitesse et devient rapidement l'un des bastions industriels du sud de la Méditerranée. Mais emportée par la vague nationaliste de la fin des années 1980, la république socialiste de Moldavie adopte, le 23 juin 1990, une Déclaration de souveraineté, entamant ainsi son détachement de l'URSS. Un événement qui déclenche la réaction des populations situées dans la partie Est du pays, et majoritairement favorables au régime soviétique: le 2 septembre 1990, l'État de Transnistrie déclarait à son tour son indépendance. Deux ans plus tard, Chisinau, la capitale de l'État moldave, tentait de reprendre possession de la rive gauche du Dniestr par la force. En vain. Appuyée par l'armée russe, la Transnistrie résista et imposa son existence au voisin moldave.

La mairie de Tiraspol. | Erwan Briand

Les valeurs patriotiques

«J'ai le passeport de la Transnistrie, celui de la Moldavie, de la Russie et actuellement, j'attends de recevoir celui de la Roumanie», détaille Maxim, 17 ans. Les lunettes de soleil pendues à sa chaîne accrochée autour du cou, une coupe de cheveux à la mode, le jeune garçon affiche un look très soigné. Malgré son jeune âge, il est déterminé à mener à bien son projet. Le passeport roumain lui ouvrira les portes de l'Union européenne et facilitera ses démarches pour partir étudier en France. C'est son rêve. «J'ai fait un voyage là-bas en 2015, j'ai beaucoup aimé! Depuis, j'étudie le français pour pouvoir poursuivre mes études dans ce pays.» Lesquelles? Maxim ne sait pas trop encore, soit psychologie soit urbanisme. Il pointe du doigt la principale difficulté qui pousse les jeunes de son âge à quitter la Transnistrie: l'absence de reconnaissance internationale des diplômes.

Maxim. | Erwan Briand

«Je n'ai pas besoin d'un autre passeport, celui de la Transnistrie me suffit», annonce en revanche avec fierté Danil. Âgé de 20 ans, le jeune homme nous a retrouvés dans l'un des cafés qui se trouvent sur la longue avenue du 25 octobre, ici, à Tiraspol. Les cheveux courts, l'allure athlétique, Danil Loginov est étudiant et aspire à être pompier. Mais avant tout, le garçon se présente comme «un patriote», un citoyen de la République de Transnistrie. Tout en buvant le café qu'il a commandé, il l'affirme: un jour «il y aura la reconnaissance internationale de notre indépendance, je vois des perspectives pour moi ici». Se sachant porteur d'un discours à contre-courant (et marginal), le garçon insiste: «Nous sommes un pays fort!»

Si Danil développe un discours engagé, c'est parce qu'il est membre de l'organisation patriotique de jeunesse, Zvezda [l'étoile, en français], fondée en 2015. N'ayant aucune vocation électorale, cette association ambitionne de regrouper les jeunes citoyens de la Transnistrie autour d'activités sportives et culturelles afin de «fomenter les valeurs patriotiques». «Nous nous réunissons pour nettoyer les monuments aux morts ou collecter les déchets sur le bord du fleuve, mais nous avons également des cours de musique dans nos locaux», explique Danil.

Selon lui, une cinquantaine de jeunes seraient membres de Zvezda, ici, dans la capitale. C'est peu. Il faut dire que la jeunesse du pays a principalement les yeux tournés vers l'extérieur. Tout le monde a une connaissance partie vivre ou étudier à l'étranger.

Danil. | Erwan Briand

Les mains dans les poches, assis sur le capot de sa voiture garée en face du local Bro Beer Burger, Tommy souffle entre ses lèvres: «Je voudrais quitter ce trou perdu.» La nuit tombée, de nombreux groupes de jeunes déambulent sur l'avenue principale de la ville. La seule où l'on trouve quelques lieux animés, des restaurants et des cafés ouverts. Tommy est son pseudonyme, le garçon ne veut pas donner son vrai nom. «Je ne voudrais pas que le Shériff vienne me chercher», dit-il, amusé.

Le Shériff? C'est le nom donné au conglomérat économique détenu par Viktor Gushan dans le pays. Celui-ci possède des entreprises dans quasiment tous les secteurs de la société: alimentation, usines, stations service, hôtellerie, boissons alcoolisées, téléphonie mobile, sport… L'homme a fait main basse sur la Transnistrie. «Impossible de monter un business sans son accord», affirme Tommy. Le jeune homme reste discret sur ses activités. Il traîne essentiellement avec ses amis, avec lesquels ils réalisent des clips de rap de temps en temps. «Mon rêve, ça serait de partir aux États-Unis», dit-il en allumant sa cigarette.

Un supermarché de Shériff, à Tiraspol. | Erwan Briand

Les couleurs de la Moldavie

Au niveau de la politique gouvernementale, la Transnistrie penche pourtant plus à l'Est qu'à l'Ouest. Il y a trois langues officielles dans le pays: le moldave, le russe et l'ukrainien. Mais dans la rue, le russe prédomine largement. Moscou reste le principal allié de la petite république sécessionniste, lui apportant une importante aide économique et sécuritaire (1.500 soldats russes sont déployés à la frontière avec la Moldavie depuis la fin de la guerre). En échange, la petite enclave lui assure une zone d'influence dans la région.

Pourtant, les enjeux géopolitiques et nationaux semblent absents des préoccupations de la jeunesse. «Ce qui m'intéresse, c'est mon sport, pas le drapeau sous lequel je le pratique», lance avec un air détaché Diana Makarenko. La jeune femme est grande, brune, avec des yeux bleus et pratique l'aviron depuis trois ans. Diana est une sportive de haut niveau. Née en 2003, elle a participé aux championnats d'Europe junior en 2019 (en Allemagne) et en 2020 (en Serbie). Ne pouvant pas officiellement représenter la Transnistrie au niveau international, elle participe à ces compétitions sous les couleurs de la Moldavie.

Diana. | Erwan Briand

«Tous les sportifs de notre république font ça, y compris lorsqu'ils intègrent des équipes nationales, ce sont des équipes moldaves, explique Guennadi Narivochnik, son entraîneur et ancien champion olympique durant l'URSS. C'est une question pragmatique, l'important, c'est qu'ils puissent s'épanouir et obtenir de bons résultats, le sport, c'est le sport, la politique, c'est autre chose.»

Inscrivez-vous à la newsletter de SlateInscrivez-vous à la newsletter de Slate

De son côté, Diana ne ressent pas de frustration à ne pas pouvoir représenter son pays. «Parfois, lors de compétitions organisées en Russie, ça arrive que l'on nous présente comme des sportifs de Transnistrie, mais ça n'a pas d'importance pour moi.» La jeunesse transnistrienne semble donc avant tout préoccupée par trouver un avenir pour elle-même, quel que soit le pays, indifférente aux enjeux des grandes puissances dans la région. En ce sens, les tensions d'antan semblent s'être évanouies au sein de la nouvelle génération. Comme le rappelait avec satisfaction l'un des jeunes de Tiraspol: «La guerre, c'était il y a longtemps.»

La vraie cible des émeutiers aux îles Salomon, c'est l'influence chinoise

La vraie cible des émeutiers aux îles Salomon, c'est l'influence chinoise

Depuis 2019, le Premier ministre Manasseh Sogavare se rapproche de la République populaire pour tenter de sortir l'archipel de ses difficultés économiques.

L'avenir des entreprises françaises en Algérie s'assombrit

L'avenir des entreprises françaises en Algérie s'assombrit

Le climat des affaires n'est pas au beau fixe pour la France sur le sol algérien. Mais cette tendance remonte à bien avant l'aggravation des tensions entre Paris et Alger, début octobre 2021.

La Russie est-elle réellement sur le point d'envahir l'Ukraine?

La Russie est-elle réellement sur le point d'envahir l'Ukraine?

Des mouvements de troupes suspects sont signalés près de la frontière russo-ukrainienne. Même si Poutine veut seulement agiter la menace, ce type de situation peut tout à fait partir en roue libre.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio