Santé / Société

Ces étudiantes sauvées par les confinements

Temps de lecture : 8 min

Pour certains élèves, ne plus retourner sur les bancs de la fac a permis de mettre fin à de nombreuses angoisses, voire de sortir de la dépression.

«Le confinement a donné du temps dans une société où tout va vite.» | Bonnie Kittle via Unsplash
«Le confinement a donné du temps dans une société où tout va vite.» | Bonnie Kittle via Unsplash

Le confinement lui a «sauvé la vie». Marie-Ange Meyer, 24 ans, pèse ses mots. En mars 2020, elle était en quatrième année de pharmacie à Strasbourg, et moralement à bout. Pourtant, devenir pharmacienne a toujours été une évidence pour elle. Mais, dès le début de la PACES (la première année commune aux études de médecine), elle doit faire face à la pression. «On nous disait “peu importe vos résultats au bac, ici, vous êtes nuls”. Tout était fait pour nous décourager.» Déstabilisée, Marie-Ange travaille d'arrache-pied, se prend «une claque» au moment des classements et commence à douter. «Je me disais que je n'y arriverai jamais. Je me sentais faible, nulle, tout le temps.» Elle refait la PACES, déterminée à aller au bout de ses envies. Et cette fois, elle obtient sa place en pharmacie. «J'en ai pleuré de soulagement», se souvient-elle. Pourtant, face à la surcharge de travail, elle se sent fragilisée. «Les années PACES ont fait des ravages, psychologiquement et physiquement. Depuis, j'ai des migraines et des plaques sur la tête en période de stress.»

Chantal Martinez, psychiatre au CH Montauban et référente du dispositif 15-25 ans, explique que «dès l'enfance, on pousse à la réussite. On ne valorise pas les erreurs et on considère les notes comme plus importantes que les appréciations. En même temps, on n'apprend pas à se calmer, se détendre. Dans notre société, prendre soin de soi n'est pas valorisé.» Conséquence: plongés dans des études exigeantes, «on sent une lourdeur chez certains étudiants, qui dévient de tout ce qui pourrait les aider à acquérir un équilibre psychique. À cet âge-là, il faudrait pouvoir développer une curiosité intellectuelle, s'intéresser à plein de choses.»

Marie-Ange Meyer lors d'un stage en hôpital. | MM

En quatrième année, Marie-Ange sombre peu à peu. «J'étais dépassée. J'avais plus envie.» Alors qu'elle travaille, la jeune femme fait de telles crises d'angoisse qu'elle s'évanouit deux fois et sombre dans une dépression. «J'avais pas envie de me lever. Plus rien ne me réjouissait. Dès que j'approchais de la fac, j'avais du mal à respirer, je me sentais énervée.» Au premier semestre, sa moyenne s'élève à 9,88. Les échéances des rattrapages, des examens et du certificat de synthèse lui paraissent insurmontables. «Je ne voyais plus d'autres portes de sortie que d'arrêter. Je n'en pouvais plus.» Les pires pensées traversent son esprit. «Je savais que si je continuais comme ça, je ne finirais pas l'année vivante…»

Son quotidien se voit alors bousculé par le Covid. À l'annonce du confinement, Marie-Ange ressent un immense soulagement. «Plus besoin de retourner à la fac, amen!» Elle rentre dans son village natal, à la campagne. «C'était une rupture énorme. Au début, on n'avait pas de nouvelles de la fac, on ne nous envoyait même pas de cours.» L'étudiante découvre alors les petits plaisirs quotidiens que lui offre cette parenthèse chez elle. Une raclette à midi devant la télé, une balade dans les champs en compagnie de sa maman... Son état moral n'a plus rien à voir. «Je me disais que les journées n'étaient pas assez longues pour tout vivre. D'habitude, c'était, dès le réveil, “hâte d'aller au lit ce soir, que cette journée soit finie”.»

Après trois semaines de confinement, quand elle s'est «sentie prête», Marie-Ange s'est remise aux cours. Elle renoue alors avec le plaisir d'apprendre, en allant à son rythme. Sa moyenne remonte, à l'image de sa motivation. Les mois qui suivent, elle continue d'organiser ses journées comme elle le souhaite, avec des cours en visio. Marie-Ange se réapproprie ses études et en retrouve le sens. Le stage qu'elle effectue en milieu hospitalier lui confirme son envie d'aider les autres. «Ça a été une bulle d'air, je me suis sentie utile, sur le terrain.»

À présent, la jeune femme est en sixième et dernière année. Avec le recul, elle l'affirme: le Covid a été une libération pour elle. Pour Chantal Martinez, le confinement est survenu pour Marie-Ange «à un moment de tensions importantes dont elle avait besoin de s'extraire pour relâcher la pression et récupérer ses ressources».

Le choix du bien-être

Firdaouss Day, étudiante marocaine de 21 ans venue en France pour ses études, a également connu la douleur de la PACES. «Pas par choix», annonce-t-elle d'emblée. Brillante élève, ses parents l'ont orientée ainsi. «Ma mère a toujours voulu que je sois en médecine.» Sous la pression, elle s'installe alors à Lyon. Pourtant, la jeune femme rêvait d'ingénierie. «Ma mère me disait que la mécanique est plus adaptée aux hommes, que je serai mieux en médecine.» Firdaouss prend sur elle et travaille énormément. Elle refait même la PACES pour viser médecine générale. Mais, au fil des mois, son état psychologique se gâte.

La psychiatre Chantal Martinez indique qu'entre 15 et 25 ans, «le cerveau connaît d'énormes remaniements. Certains neurones meurent, d'autres s'allongent, se développent… c'est ce qu'on appelle la plasticité cérébrale. C'est à la fois une période pendant laquelle les capacités d'adaptation sont énormes, mais aussi de fragilité en raison de ces remaniements. Durant cette période sensible, il faut donc éviter de s'exposer à des stress. C'est paradoxal, car beaucoup d'étudiants font face à des agressions de toutes sortes.»

«J'ai perdu 15 kilos, je ne mangeais plus rien, je pouvais passer trois jours à ne boire que de l'eau et du thé.»
Firdaouss Day, étudiante

Le témoignage de Firdaouss le confirme: «Je faisais des crises d'angoisse tellement je ne supportais pas ce que je faisais.» Des cris, des pleurs et des tremblements qui la mènent aux urgences à plusieurs reprises. «J'ai perdu 15 kilos, je ne mangeais plus rien, je pouvais passer trois jours à ne boire que de l'eau et du thé.» Arrive le confinement, qu'elle décide de passer au Maroc, auprès de sa famille. Épuisée physiquement et psychologiquement, l'étudiante n'est plus en mesure de poursuivre ses études. Le confinement devient alors un cocon dans lequel sa famille la dorlote. «Je me suis mise à danser, à écrire, au yoga, à la méditation.» Elle parle d'une «belle période». Firdaouss sort la tête de l'eau et reprend goût à la vie.

«S'en sortir, c'est se mettre dans une dynamique positive, affirme Chantal Martinez. Le confinement a été une dynamique imposée, mais dans sa situation, il lui a permis d'évoluer.»

En se reconnectant à elle-même, Firdaouss retrouve ce qui l'anime et s'inscrit tout naturellement dans des licences de physique, chimie et sciences de l'ingénieur et mathématiques-physique sur Parcoursup. Avec, enfin, le soutien de ses parents. «Ils m'ont encouragée à faire ce que je voulais, que ce soit au Maroc ou en France, en disant qu'ils étaient là pour moi.» Également admise en CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles), elle opte pour la licence PCSI, plutôt que la prépa. «Je ne voulais pas me retrouver dans le même schéma qu'en PACES à ne pas avoir de vie. Ce choix, c'est celui de mon bien-être», confie-t-elle.

À la rentrée, Firdaouss se sent enfin dans son élément en découvrant les cours de maths, de thermodynamique ou encore de chimie.«Des matières que j'ai toujours rêvé d'avoir!» Et les résultats suivent. Première dans plusieurs matières et encouragée par ses professeurs, la jeune femme postule en écoles d'ingénieurs. Elle est admise directement en deuxième année au sein de l'INSA Toulouse. Quelques semaines après la rentrée, elle est en accord avec elle-même, dans des études qu'elle a choisies et qui lui plaisent. «Je suis fière de la personne que je suis après toute la détresse que j'ai vécue. Et je suis fière d'être en ingénierie, un domaine qui me passionne depuis mon plus jeune âge.»

Firdaouss Day, devant l'INSA, à Toulouse. | FD

Branle-bas de combat

Le stress des concours, Hanna Frey l'a vécu, elle aussi. Cette jeune femme de 22 ans, d'origine allemande, s'est lancée dans l'étude de sa langue maternelle, «un peu par défaut», concède-t-elle. Sa mère, elle-même professeure d'allemand, l'encourage dans cette voie. «Pour ma famille, mon niveau d'études importait plus que ce que j'étudiais.» Installée à Toulouse, elle vit plutôt bien le premier confinement. À la rentrée 2020, Hanna se dirige vers un master MEEF, dédié aux métiers de l'enseignement. Mais cette perspective ne la réjouit pas. Depuis le début de ses études, elle doute. «Je suis allée voir plusieurs conseillers d'orientation. À la fin, je me disais toujours que c'est ça qu'il fallait que je fasse. Je m'auto-persuadais que j'étais dans la bonne voie.»

Le deuxième confinement la ramène de plus belle à ses doutes et sa santé mentale se dégrade complètement. Tout comme Firdaouss, Hanna perd alors du poids, fait des insomnies, de l'urticaire… Privée de sortie, seul son master occupe son quotidien. «Avant, la vie étudiante était synonyme, pour moi, de liberté. Je sortais beaucoup. Mais là, je n'avais plus que les cours. Je me levais cours, je dormais cours. J'ai réalisé que ces études ne me convenaient plus du tout.» Pour Chantal Martinez, «le confinement a donné du temps dans une société où tout va vite, où on ne va pas dans le sens de l'intériorité. Il a donné le temps aux gens, face à eux-mêmes, de penser les choses. C'est essentiel pour savoir ce qu'on veut.»

Hanna Frey. | HF

De retour en cours, sous anxiolytique, Hanna confie à ses professeurs qu'elle veut arrêter ses études. «Ils m'ont dit de poursuivre, pensant que je me mettais simplement trop de pression. Tout le monde pensait que j'irais mieux une fois que j'aurais eu le concours.» Elle se force alors à continuer et obtient le CAPES en juin dernier, faisant la fierté de son entourage. «Là encore, j'ai essayé de m'auto-persuader en me disant que si tout le monde était heureux, je devais l'être aussi.» Elle passe l'été «dans le déni» de la rentrée. Mais en préparant ses fournitures, dans un magasin, elle craque. «J'ai fait une crise d'angoisse devant des stylos. J'ai commencé à pleurer, à hyperventiler, à trembler.» Le lendemain, veille de rentrée scolaire, elle démissionne de l'Éducation nationale. Un branle-bas de combat, car au niveau de l'administration, personne ne comprend sa décision. «On a encore essayé de me persuader de poursuivre», déplore Hanna. Mais cette fois, elle tranche: il n'est plus question d'être professeure.

Pendant les confinements, elle a mené une introspection pour savoir ce qui la faisait tenir dans ses études. «L'histoire, la culture, les langues me plaisent vraiment. J'ai donc voulu retranscrire cela dans un autre métier.» Deux semaines après sa démission, elle trouve un emploi dans sa ville natale, Carcassonne, et devient réceptionniste dans un hôtel cinq étoiles. «On a une clientèle étrangère très importante. Je parle allemand, français, anglais et italien au quotidien.»

Hanna trouve ce poste «hyper enrichissant». «Née ici, je suis contente de pouvoir transmettre mes racines.» Et surtout, elle va mieux. «J'ai l'impression de me réaliser dans ce que je fais, de grandir, d'apprendre encore plus de choses. Je suis contente d'aller travailler même si ce sont des horaires ingrats.» Elle dit s'assumer davantage sur le plan personnel. «Je me sens plus légitime dans ce que je fais et je ne suis plus torturée par un doute constant. J'avance, la tête haute», conclut-elle.


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