Économie

La France pourrait reculer à la 9e place des puissances mondiales en 2050

Temps de lecture : 10 min

Notre poids sur la scène internationale est encore appelé à diminuer.

Se référer aux tendances actuelles est indispensable pour décider des mesures qu'il serait bon de prendre pour les infléchir. | Don Emmert / AFP
Se référer aux tendances actuelles est indispensable pour décider des mesures qu'il serait bon de prendre pour les infléchir. | Don Emmert / AFP

Les économistes n'ont pas de boules de cristal et il serait évidemment assez stupide de prétendre décrire le monde dans lequel nous vivrons dans une trentaine d'années à partir des seuls chiffres de la population ou du PIB. Il n'en reste pas moins indispensable de voir où nous mènerait la prolongation des tendances actuelles, ne serait-ce que pour voir si elles sont soutenables et quelles mesures seraient à prendre pour les infléchir.

Quand on juge les résultats de la COP26 de Glasgow sur le climat, on le fait à partir de ce que l'on croit savoir de nos besoins en énergie et de nos émissions futures de gaz à effet de serre. Ces exercices de prévision sont indispensables, même si on doit garder une certaine humilité quant à la qualité de leurs résultats.

Le premier indicateur utilisé est celui de la démographie. Et les démographes sont les premiers à reconnaître que leurs chiffres sont à manier avec précaution, tant les incertitudes sont nombreuses. Le sida, qui à un moment est devenu la première cause de mortalité en Afrique, a pesé sur les courbes de croissance de la population, et la pandémie de Covid-19 conduit actuellement à corriger les statistiques d'espérance de vie.

Mais, indépendamment de ces événements dramatiques, des modes de vie peuvent changer et influer plus rapidement que prévu sur la natalité ou d'autres paramètres. Ces incertitudes conduisent les démographes à bâtir des scénarios différents. Il n'en demeure pas moins que les scénarios médians publiés par les Nations unies constituent un instrument précieux.

L'Inde bien partie pour être le pays le plus peuplé du monde

Que nous dit le dernier publié, en 2019? Selon les estimations faites cette année-là, la Chine et l'Inde étaient de loin les deux pays les plus peuplés du monde, avec respectivement 1,43 milliard et 1,36 milliard d'habitants, très loin devant les États-Unis (329 millions), l'Indonésie (270 millions) et le Pakistan (216 millions). Le Nigeria arrivait au 7e rang, avec 201 millions d'habitants, et la France (65,1 millions en métropole), au 22e.

En 2050, l'Inde, qui ambitionne d'être le pays le plus peuplé au monde, aurait atteint son objectif depuis déjà plusieurs années et arriverait à près de 1,64 milliard d'habitants, nettement devant la Chine, qui verrait sa population se réduire à 1,40 milliard. Au 3e rang, on trouverait alors le Nigeria, dont la population aurait pratiquement doublé, à 401 millions, devant les États-Unis, toujours en progression, à 379 millions, et le Pakistan resterait 5e à 338 millions.

La population française métropolitaine aurait augmenté légèrement, 68 millions, mais le pays descendrait encore un peu au classement, à la 28e place. En revanche sa position en Europe se renforcerait un peu, car la population de l'Union (à vingt-huit, les calculs ayant été faits avant le Brexit) reviendrait de plus de 512 millions en 2019 à 497 millions en 2050.

On remarque notamment une diminution de la population allemande, qui passerait de 83,5 millions d'habitants en 2019 à 80 millions, et de celle de l'Italie, qui arrivait au 23e rang dans le monde en 2019, juste derrière la France, avec 60,6 millions, mais qui, avec moins de 54,4 millions en 2050, ne figurerait plus dans le classement des trente premiers.

Que la France rattrape l'Allemagne? On n'en parle plus

Cela dit, il faut rappeler que, selon les estimations faites il y a dix ans, le recul de l'Allemagne devait être si rapide que la France la rattraperait aux alentours de 2055. On n'en parle plus aujourd'hui. Il n'avait pas été prévu que l'Allemagne accueillerait un million d'immigrés en 2015 et que, en partie du fait du taux de fécondité plus élevé des mères d'origine étrangère, le nombre de naissances repartirait à la hausse.

Même si on sait que ces prévisions démographiques doivent être maniées avec prudence, on doit essayer de les utiliser pour tenter de se projeter dans l'évolution future de nos économies. C'est à cet exercice que s'est livré le CEPII en complétant les données démographiques sur la hausse de la population active par l'accumulation de capital, la productivité du capital et du travail, ainsi que par l'évolution attendue de l'efficience énergétique. Ce dernier facteur freine la hausse du PIB de grands pays fortement dépendant des énergies fossiles, comme l'Inde, la Chine et le Nigeria, mais il ne joue qu'un rôle mineur.

La Chine, première puissance mondiale?

En effet, il ne devrait pas empêcher la Chine de progresser encore, quoique de façon moins spectaculaire qu'au cours des dernières années. Il faut le rappeler: en 1990, le PIB chinois représentait le neuvième de celui des États-Unis, la moitié de celui de la France. En 2020, il s'est établi à 72% de celui des États-Unis et à quatre fois celui de la France. Il devrait rattraper celui des États-Unis en 2031 et, en 2050, il serait sans conteste le plus élevé au monde, à 44% au-dessus de celui des États-Unis. Dans le cas de la Chine, la légère baisse de sa population est plus que compensée par des gains élevés de productivité qui expliqueraient, selon le CEPII, 171 des 230 points de croissance annoncés pour la période 2020-2050, alors que le recul de la population active lui en coûterait 21 points.

Ces chiffres appellent deux commentaires. D'abord, ils montrent que les pays émergents ou en développement ont un potentiel de croissance beaucoup plus élevé que les pays développés: quand ils comblent leur retard en matière d'éducation et de technologie, les résultats sont extrêmement rapides. La Chine ne devrait d'ailleurs pas être celle qui progresse le plus vite au cours des trois prochaines décennies. Le champion pourrait être le Nigeria, avec une hausse de son PIB de 831%, qui s'expliquerait pour près de la moitié (409 points) par les seuls gains de productivité du capital et du travail. L'Inde n'enregistrerait pas une performance aussi spectaculaire, mais gagnerait tout de même 403 points de PIB dus pour plus de la moitié (236 points) à la productivité du capital et du travail.

Le Japon aussi se voyait premier

Ensuite, il faut rester prudent. Les économistes qui étaient déjà en activité il y a une trentaine d'années se souviennent qu'au début des années 1990 des experts de firmes réputées comme Nomura leur présentaient de superbes graphiques montrant que les courbes du PIB du Japon et des États-Unis allaient se croiser et que le Japon allait s'installer à la première place de l'économie mondiale. Des économistes américains le craignaient aussi. Mais le Japon a été emporté par une grave crise financière dont il est sorti avec un rythme de croissance très modéré. Longtemps 2e économie mondiale, puis 3e derrière la Chine, il risque fort, comme le montrent les calculs du CEPII, de passer au 4e rang en 2050 derrière l'Inde.

Que la Chine puisse passer devant les États-Unis et creuser ensuite un écart significatif serait assez logique compte tenu des évolutions enregistrées au cours des dernières décennies. Elle ne ferait ainsi que reprendre la place qui a été la sienne avant les révolutions industrielles lancées sans elle aux XIXe et XXe siècles et on peut supposer que c'est l'objectif que poursuivent ses dirigeants avant le centième anniversaire de la République populaire en 2049. Mais des accidents de parcours sont toujours possibles.

Les problèmes qui se posent aujourd'hui peuvent être simplement conjoncturels, mais on ne peut exclure des dysfonctionnements graves et durables. La façon dont le pouvoir central tente actuellement de reprendre la main face aux grands groupes cotés et aux milliardaires trop influents est parfois perçu à l'étranger comme le risque d'un sérieux coup de frein donné à l'initiative privée. Bref, rien n'est jamais acquis.

La France au 9e rang mondial

En tout cas, selon le CEPII, la poursuite des tendances actuelles donne, derrière le quatuor de tête (Chine, États-Unis, Inde et Japon), l'Allemagne en 5e position en 2050, devant le Royaume-Uni, le Nigeria, l'Indonésie et la France, en 9e position devant la Turquie. Ce recul de la France de deux places en trente ans serait la conséquence d'une croissance qui atteindrait un rythme de croisière de 0,8%, légèrement supérieur à celui de l'Allemagne (0,7%), mais très loin de celui des puissances montantes, encore en pleine phase de rattrapage (7,7% de croissance annuelle moyenne pour le Nigeria, 3,7% pour l'Indonésie).

Ce recul de la France de deux places en trente ans serait la conséquence d'une croissance beaucoup moins élevée que celles des puissances montantes.

Si le niveau auquel arrivera effectivement tel ou tel pays peut être discuté, la croissance rapide des pays émergents ou en développement aura un effet pratiquement assuré: une forte hausse des besoins d'énergie. Sur ce point tous les scénarios convergent, ceux de l'Agence internationale de l'énergie (IEA) ou du CEPII, qui prévoient un quasi-doublement de la consommation d'énergie d'ici à 2050. Il est clair que si l'on n'avance pas très vite sur la voie de la décarbonation, des problèmes très sérieux se poseront.

La COP26 ne s'est pas limitée au «bla-bla-bla»

Sur ce point, il est clair que les résultats de la COP26 sont mitigés. Mais il ne faut pas exagérer. Continuer à dire comme Greta Thunberg que ce qui s'est dit à Glasgow n'est que du «bla-bla-bla» n'est pas sérieux. Fatih Birol, directeur exécutif de l'IEA, souligne que les engagements pris par tous les gouvernements au moment de la publication du rapport annuel de l'AIE sur les perspectives de l'énergie mondiale, à la mi-octobre, conduiraient à une hausse de la température de 2,1°C à la fin du siècle. Les engagements pris dans les semaines qui ont suivi pourraient conduire à limiter cette hausse à 1,8°C.

Certes, c'est encore insuffisant pour atteindre l'objectif fixé par l'accord de Paris d'une hausse limitée à 1,5°C et on ne sait toujours pas quelles mesures concrètes prendront certains des plus gros émetteurs de gaz à effet de serre pour tenir leurs engagements. Mais la pression monte sur les décideurs économiques et politiques et l'urgence qu'il y a à réagir est aujourd'hui bien comprise, sauf par quelques récalcitrants qui seront de toute façon obligés de monter dans le train de la décarbonation.

Pour les défenseurs les plus intransigeants de la cause climatique, l'obstacle, ce sont les responsables politiques qui ne font rien. Il est effectif que certains dirigeants ne veulent pas voir la réalité en face. Ils préfèrent continuer comme si de rien n'était, pour ne surtout pas prendre de décisions impopulaires ou risquer de fâcher de puissants soutiens très investis dans les énergies fossiles. Il n'est pas utile de donner des noms, tout le monde les a en tête. Mais il faut voir aussi que le problème n'est pas simple.

Concrètement, que fait-on?

Prenons l'exemple de l'Inde. Nous avons tous pu voir en ce mois de novembre les terribles images de New Delhi suffocant dans un nuage de pollution. La tentation est forte de récriminer contre le gouvernement du peu sympathique M. Modi qui s'engage enfin à aller vers la neutralité carbone, mais seulement en 2070 et sans dire comment il va faire.

Toutefois, quand on regarde de près les chiffres, on constate que la tâche n'est guère facile. Par ses émissions de CO2, l'Inde arrive au 3e rang mondial, avec 7,1% du total, contre 30,7% pour la Chine et 13,8% pour les États-Unis. Comme on sait qu'elle a la deuxième population mondiale, juste derrière la Chine et très loin devant les États-Unis, on en déduit qu'elle a une consommation d'énergie par habitant qui doit être assez faible.

Il est facile d'être écologiquement vertueux quand on délocalise tout ce qui ne l'est pas.

C'est exactement ce que montrent les statistiques établies par BP, référence en la matière. Les chiffres sont donnés en gigajoules par tête, ce qui ne signifie rien pour la majorité d'entre nous, mais l'écart entre les pays est significatif, même pour un non-spécialiste: en 2020, les États-Unis se situaient à 265,2 gigajoules par tête, la France à 133,3, la Chine à 101,1 et l'Inde à 23,2.

Les conclusions rapides que l'on peut en tirer sont claires: les Américains consomment énormément d'énergie, les Français en consomment beaucoup moins, mais, proportionnellement, plus que les Chinois. Si ces derniers sont aujourd'hui les premiers émetteurs mondiaux de gaz à effet de serre, c'est peut-être parce qu'ils fabriquent une partie non-négligeable des biens que nous consommons. Il est facile d'être écologiquement vertueux quand on délocalise tout ce qui ne l'est pas. Quant à l'Inde, on voit bien que sa consommation est très modeste.

Un niveau élevé de coopération internationale

Comme la consommation d'énergie détermine en partie et révèle le niveau de vie, on peut assez vite en conclure où se situe l'Inde. Les statistiques 2021 du FMI le confirment: alors que les États-Unis arrivent à un PIB de 69.380 dollars par tête et la France à 45.030, la Chine se situe à 11.890 et l'Inde à… 2.120 dollars.

Comme par hasard, ce sont ces deux derniers pays qui se montrent les plus consommateurs de charbon, la plus nocive des énergies fossiles: la Chine est de loin la plus gourmande, avec une part qui représente 54,3% de la consommation mondiale, loin devant l'Inde (11,6%) tandis que les États-Unis en consomment encore 6,1%, presque autant que toute l'Europe dans son ensemble (6,2%).

Conclusion: si l'on veut arriver en 2050 dans un monde où les plus pauvres vivent mieux sans pour autant polluer davantage, il faudra certes faire des efforts de sobriété (y compris chez les plus riches) , mais aussi mobiliser des moyens techniques et financiers considérables au profit des pays en développement. En clair, cela suppose un niveau élevé de coopération mondiale. À en juger par le climat régnant actuellement dans les relations internationales, ce n'est pas gagné d'avance.

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