Société

«Je n'ai jamais été aussi amoureuse de toute ma vie et ça me terrifie»

Temps de lecture : 4 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Mélanie, qui oscille entre le bonheur lié à la découverte de l'amour et la crainte de la perte.

«Je pense à lui souvent, tous les jours, et ça me frustre complètement car j'ai l'impression de perdre du temps.» | Anthony Tran via Unsplash
«Je pense à lui souvent, tous les jours, et ça me frustre complètement car j'ai l'impression de perdre du temps.» | Anthony Tran via Unsplash

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par WhatsApp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

J'ai 25 ans. J'ai une relation avec un homme de mon âge, plus ou moins à distance, ce que j'apprécie car ça me laisse du temps pour mon travail et ma vie personnelle. Je me suis rendu compte les années passées que je n'aime pas vivre avec mon/ma partenaire car j'aime bien découvrir et acquérir plein de choses dans mon coin et les partager lorsque nous nous voyons. Nous arrivons à nous voir assez souvent cependant. C'est une relation très intense. Je crois pouvoir affirmer n'avoir jamais été aussi amoureuse de toute ma vie, et en fait, ça me terrifie. Dans mes relations passées, c'est toujours moi qui ai rompu. J'ai l'impression qu'en un sens, j'avais toujours un peu le dessus, je ne me lâchais jamais complètement.

Là, je me laisse aller, et c'est à la fois merveilleux et terrifiant. Il me manque de manière physique et ça me rend folle; je pense à lui souvent, tous les jours, et ça me frustre complètement car j'ai l'impression de perdre du temps que je pourrais utiliser pour développer d'autres choses. Je me rends compte que j'ai été élevée de manière à toujours garder une contenance, à me dire que les sentiments, la passion et la perte de contrôle, ce n'est pas pour moi, à mépriser un peu les histoires d'amour «girly» et clichés. Pour mon travail, j'analyse et déconstruis les codes sociaux, les origines du concept d'amour, le capitalisme, la famille nucléaire.

Et là, je me retrouve à avoir peur de me faire abandonner et d'en souffrir, à passer du temps à penser à un homme toute la journée, à me dire que notre histoire est si intense qu'elle ne pourra s'arrêter qu'à la mort d'un de nous deux. J'ai l'impression d'inventer l'amour, d'être une adolescente, d'être complètement perchée, ça me rend heureuse mais ça me fait également terriblement souffrir. Je n'arrive pas à gérer tout ça. Je crois que je m'en veux de me dire que je n'imagine plus ma vie sans cette personne. Je me voyais comme une femme forte et indépendante. Je sais que ce n'est pas incompatible. Seulement, j'aime tant les gens qui m'entourent que ça me fait parfois peur. Ce sont eux qui remplissent ma vie. Et souvent, ça me fait souffrir.

J'ai l'impression que les gens ne comprennent pas à quel point j'ai du mal à gérer ça. J'ai l'impression de terriblement culpabiliser d'être amoureuse; ça me frustre, j'ai la sensation d'être impuissante.

Mélanie

Chère Mélanie,

Il y a plusieurs éléments qui pourraient faire évoluer la situation et en premier lieu le temps. Les premiers mois de la relation sont souvent beaucoup plus intenses que la suite, c'est un temps de découverte de l'autre et d'émerveillement. C'est aussi la période où l'on est le plus sujet aux grands élans romantiques et où seule la personne aimée compte. Pour vous, il est possible que cette période de lune de miel soit diluée dans la relation à distance et dure un peu plus longtemps que d'habitude.

Il me semble qu'il n'y a pas vraiment de mal à aimer ses proches avec passion tant qu'on respecte leurs limites. Mais vous semblez souffrir du fait que cela ne corresponde pas à vos valeurs et vos réflexions autour du couple, de l'amour et de l'amitié. En fait, si j'ai bien compris, vous aspirez à un apaisement autour de vos relations et êtes tiraillée entre ce que vous ressentez et ce que votre esprit vous intime de faire.

Personnellement, j'ai longtemps rejeté tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à du romantisme de roman à l'eau de rose. Si ça avait l'air d'un cliché, ça ne pouvait pas être sincère. Il y a très très longtemps, j'ai même quitté un garçon le jour de la Saint-Valentin parce qu'il m'avait offert un petit cadeau avec un cœur dessus. Je n'étais pas amoureuse donc je ne regrette pas de l'avoir quitté, mais je regrette de l'avoir fait pour de mauvaises raisons parce que ce que j'ai pris pour un geste de dégradation de notre relation était en fait sincère chez lui. Je m'étais juste créé une carapace.

Il y a des gestes qui ne souffrent pas d'intellectualisation. Tout peut bien sûr être pensé et analysé. Mais parfois, il n'y a pas de mal à juste prendre le geste et le sentiment. Accepter de recevoir et de donner en retour. Votre façon d'aimer n'est pas mauvaise en soi, elle n'est pas particulièrement anti-féministe. Vous n'êtes la traîtresse d'aucune cause. Et j'ose espérer que tout ce savoir accumulé sur les relations entre hommes et femmes ne nous amène pas juste à devenir des personnes froides, inaptes à la passion. Sur le sujet, je vous invite d'ailleurs à lire Passion simple d'Annie Ernaux: «J'ai découvert de quoi on peut être capable, autant dire de tout. Désirs sublimes ou mortels, absence de dignité, croyances ou conduites que je trouvais insensées chez les autres tant que je n'y avais pas moi-même recours. À son insu, il m'a reliée davantage au monde.»

Embrassez vos sentiments et vos pulsions, Mélanie, si c'est ce dont vous avez envie au fond. Et si cette opposition entre votre cœur et votre tête continue de vous étouffer, n'hésitez pas à aller consulter un ou une spécialiste. Si vous partagez des relations heureuses et saines avec les gens que vous aimez, vous n'avez pas de raison de rester dans votre propre limitation. La passion, la fièvre du manque, vous enrichissent aussi.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

Newsletters

Une tempête de neige piège depuis trois jours les clients d'un pub

Une tempête de neige piège depuis trois jours les clients d'un pub

En Angleterre, certaines routes du Yorkshire Dales sont complètement bloquées.

La projection des films en classe, une pratique sous le signe du flou artistique

La projection des films en classe, une pratique sous le signe du flou artistique

À la suite du traumatisme de leur fille de 13 ans en raison du visionnage de «The Ring» en classe, des parents avaient déposé plainte.

Après le «Envoyé spécial» sur Nicolas Hulot, l'insupportable accusation de «tribunal médiatique»

Après le «Envoyé spécial» sur Nicolas Hulot, l'insupportable accusation de «tribunal médiatique»

Si on veut lutter contre ces violences, il faut bien les désigner sur la place publique.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio