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Tennis: la révolution au bout d'une corde

Yannick Cochennec, mis à jour le 25.05.2010 à 19 h 10

Les nouveaux cordages impriment tellement de lift que les coups les plus puissants deviennent presque immanquables.

On peut être un virtuose au sommet de son art et ne pas craindre de changer de corde à son stradivarius. Il y a quelques mois, Rafael Nadal a adopté un nouveau cordage constitué d'une corde appelée RPM Blast (de la marque lyonnaise Babolat) qui a la particularité esthétique d'être noire mais de surtout satisfaire le maître de la terre battue. «Elle me fait gagner en profondeur quand j'imprime du lift», a précisé le favori des Internationaux de France. Et donc en efficacité.

Bigre.

Comme si Nadal avait besoin de plus d'efficacité avec son lift, lui qui fait «tourner» la balle comme personne ainsi que nous l'avions évoqué ici. Au cours du printemps, ses adversaires ont d'ailleurs pu mesurer ses progrès dans ce domaine, chacun constatant que sa balle vrillait et pesait encore plus que d'ordinaire. Cela était donc possible.

A Monte-Carlo, Rome et Madrid, le Majorquin n'a pas fait de quartier, en effet, avec son nouveau cordage. Deux joueurs seulement — le Letton Ernests Gulbis et l'Espagnol Nicolas Almagro — ont été capables de lui subtiliser un set.

Des coups impossibles à réussir il y a vingt ans

Egalement sous contrat avec Babolat, Jo-Wilfried Tsonga et Andy Roddick font désormais confiance à cette nouvelle corde magique qui donne à la fois sécurité — on frappe très fort et la balle «reste» dans le court — et puissance — la balle devient plus «lourde» dans le sens où elle est plus difficile à contrôler pour l'adversaire. Ce n'est pas une révolution: ces cordages dits synthétiques existent depuis longtemps mais la technologie ne cesse de les rendre encore plus performants.

Il y a plusieurs semaines, Ivan Lendl, qui n'avait plus joué au tennis pendant 15 ans en raison de graves problèmes de dos, a pu reprendre le chemin des courts, lors d'une exhibition contre Mats Wilander à Atlantic City, pour son plaisir personnel et quelle ne fut pas sa surprise de goûter à ces nouveaux cordages.

Ils vous pardonnent beaucoup de choses. Ils vous permettent de réussir des coups qu'il n'aurait pas été possible de réussir de mon temps, notamment tout ce qui concerne les coups courts croisés. Il y a 20 ou 30 ans, la balle serait sortie immanquablement. Là, elle "plonge" littéralement pour rester dans les limites du court.

Après sa victoire au dernier Open d'Australie, Roger Federer n'a pas dit autre chose en faisant remarquer que l'avènement de ces nouveaux cordages constituait peut-être l'une des plus grandes avancées techniques au tennis. «Ils vous donnent la possibilité de tellement bien contrôler la balle et la sensation que vous ne pouvez pas rater», a-t-il admis. Pour certains spécialistes, le développement de ces nouvelles cordes constitue même un virage plus important que celui abordé par ce sport quand les joueurs découvrirent les raquettes métalliques au détriment de celles en bois au milieu des années 70.

Le bon vieux boyau existe toujours

Pendant des décennies, le boyau a été la matière de tous les cordages des raquettes de tennis. Une invention française signée Pierre Babolat en 1875. Ce spécialiste des cordes pour les instruments de musique fut le premier, en effet, qui élabora des cordages destinés au tennis. Ce type de cordage a traversé le temps et existe toujours.

Fait de morceaux d'intestins de bœufs découpés en lanières de 20 mm d'épaisseur et 12m de longueur, traitées chimiquement, séchées puis découpées et calibrées, le boyau ne représente plus qu'un marché de niche, mais ce matériau garde ses aficionados en raison de ses qualités: élasticité et surtout toucher de balle, tellement important pour les quelques rares volleyeurs restants comme le Français Michaël Llodra, l'un de ses derniers adeptes. Mais le boyau est fragile — il casse souvent — et son prix est élevé.

Voilà 50 ans, les fabricants se sont alors intéressés aux matières synthétiques notamment parce qu'elles sont moins onéreuses. Dans les cordages synthétiques, il existe aujourd'hui deux grandes catégories: le monofilament (un seul filament de polyester ou de polyamide) ou les multifilaments (réunion de plusieurs filaments synthétiques). L'année 1997 a été un détonateur pour l'explosion de ces technologies par la grâce du succès de Gustavo Kuerten à Roland-Garros.

Le détonateur Kuerten

Totalement inconnu du grand public, classé à la 66e place mondiale, ce Brésilien filiforme et inconnu foudroya tous ses adversaires en bénéficiant des avantages d'un cordage synthétique de la marque belge Luxilon qui avait longtemps produit du fil à coudre pour la haute couture. Luxilon, qui n'avait pas à l'époque de distributeur en France, sortit spectaculairement de son anonymat. Kuerten s'était imposé en alliant puissance et contrôle de manière presque sidérante. Avec cette statistique saisissante au terme de ses sept matches: il avait cassé son cordage seulement 11 fois. Un record du monde à Roland-Garros puisque au cours des 15 éditions précédentes, le précédent champion en la matière, l'Espagnol Sergi Bruguera, l'année de son premier triomphe en 1993, en avait cassé 21. Ne parlons pas des 75 raquettes utilisées par Jim Courier, lors de sa victoire de 1991.

En 2009, à Roland-Garros, 65% des joueurs et 45% des joueuses étaient ainsi cordés en Luxilon. Avec une nouvelle tendance: le recours à des cordages hybrides, c'est-à-dire que les professionnels mélangent les matériaux, le boyau et le synthétique. Roger Federer fut ainsi l'un des tout premiers à mixer avec du boyau sur les montants de son cordage (cordes verticales) et du polyester sur les travers (cordes horizontales). Le boyau lui donne le toucher et le polyester la force de frappe contrôlée.

Mais les nouveaux cordages, au-delà de leurs qualités, posent aussi quelques problèmes sur le plan physique. Ils sont fatigants et donc traumatisants pour le bras parce qu'ils exigent un engagement physique maximal et permanent. La casse est donc plus grande — et cette fois, on ne parle pas de cordage — comme on peut le constater, chaque année, avec l'inflation de blessures qui n'existaient pas au temps des bonnes vieilles raquettes en bois et en boyau.

Ces «vieux outils» avaient une autre vertu. Dépourvus de tout «correcteur technologique», ils récompensaient le vrai talent. Même s'il reste, heureusement, d'incomparables artistes comme Roger Federer.

Yannick Cochennec

Photo: Open d'Estoril, au Portugal, le 4 mai 2010. REUTERS/Rafael Marchante

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