Culture

Juliette Armanet veut redessiner les contours du disco

Temps de lecture : 5 min

Ce genre a changé depuis les Village People et Boney M. Avouez-le: vous aimez toujours vous déhancher dessus.

«Le genre se régénère sans cesse», affirme Juliette Armanet. | Capture d'écran Juliette Armanet via YouTube
«Le genre se régénère sans cesse», affirme Juliette Armanet. | Capture d'écran Juliette Armanet via YouTube

Juliette Armanet en est convaincue: «Personne n'a réussi à enterrer le disco.» Peut-être, mais tout de même: tout ce qui a participé aux belles heures du disco dans les années 1970 –boules à facettes, beats à 120 bpm et autres pattes d'éph'–, c'est devenu un peu ringard. Là où elle n'a pas tort, c'est que «c'est un genre qui se régénère sans cesse».

Avec son nouvel album, Brûler le feu, elle tente, comme d'autres avant elle, de le réinventer en respectant les codes initiaux du genre: faire une musique entraînante et groovy, idéale pour la fête et les paillettes. Même si l'exercice est ambitieux: «Ce n'est pas si facile que ça de faire danser les gens, confesse-t-elle. Ce que j'aime dans le disco, c'est à quel point il est généreux. Il y a des harpes, des cuivres, des cordes et surtout, une basse funk. C'est tellement riche.»

Le ridicule ne tue pas

Juliette Armanet n'est pas la première à avoir voulu redessiner les contours du genre. Mais pendant longtemps, le disco était tellement omniprésent qu'il en devenait aussi oppressant et indigeste qu'une gueule de bois. De musique dansante et festive, aux messages bon enfant et matraquée sur les ondes, le disco est devenu ridicule: «Tout le monde en a souffert. Il y a eu un trop gros monopole, son succès a été beaucoup trop étiré. À partir du moment où l'on a fait un tube disco caricatural à partir d'une voix de canard –“Disco Ducks”, remember–, c'est qu'une limite avait été atteinte», admet Belkacem Meziane, auteur du livre Night Fever.

«Disco Ducks», tout de même, est resté numéro un des ventes pendant une semaine à sa sortie en octobre 1976, belle prouesse pour une musique satirique. Que dire ensuite du succès nauséeux de La Fièvre du samedi soir à l'époque avec les «Stayin' Alive» et «Night Fever» des Bee Gees, en boucle partout, tout le temps? Des 5,55 minutes hypnotisantes du disco dark électro de Donna Summer et de son «I Feel Love»?

Certains ont complètement pété un plomb. Au point d'élaborer une véritable campagne de dénigrement appelée le «Disco Sucks» avec en tête de cortège le DJ Steve Dahl. Le 12 juillet 1979, il a organisé la «Disco Demolition Night» au stade de baseball de Comiskey Park à Chicago. Le but? Détruire à l'aide d'explosifs une caisse remplie de vinyles d'artistes disco. Cet événement a signé une véritable «mise à mort médiatique» du disco, concède Belkacem Meziane. Alors oui, après, sortir les boules à facettes et voix de tête, c'était devenu un peu la honte. À l'époque, mieux qu'un match de catch, c'était de prendre l'apéro avec un fan des Stones et un autre d'Abba.


Digestion

Sauf que le disco tient en son cœur le nom même des endroits où vous allez bouger votre popotin chaque week-end: les discothèques (si tant est qu'il existe encore des gens qui emploient ce terme). C'est aussi ça qu'a tenté de décrire –brillamment!– Juliette Armanet dans son dernier album: «Le disco, c'est surtout l'endroit, la discothèque. C'est l'endroit où on se sublime pour sortir, pour entrer dans la nuit, les paillettes. Il y a une forme de libération avec ce genre, on est dans un personnage différent de celui du quotidien, c'est une émotion plus sauvage et sensuelle.»

Et à partir des années 1990, avec la French Touch, la house, l'électro et la dance sont devenues les nouvelles reines de la nuit. Les Daft Punk, Étienne De Crécy, Laurent Garnier, Cassius… le genre a muté et s'est réinventé.

«On a tendance à penser que le disco a évolué sur une seule ligne, mais on le trouve dans tous les styles de musique.»
Belkacem Meziane, auteur

Les plus grands producteurs français de l'époque se sont emparés des sonorités funky destinées au dancefloor. Cerrone, qui a cartonné pendant la grande période du disco –on vous voit réécouter «Supernature» à cet instant– a même modernisé ses propres chansons.

Pour Belkacem Meziane, le disco n'avait pas disparu. C'était son nom qui avait changé: «Beaucoup de gens voient le disco comme quelque chose de caricatural. On a tendance à penser qu'il a évolué seulement sur une ligne, mais on le trouve dans tous les styles de musique.» Pour preuve, il a de nouveau été matraqué sur les ondes (et sur MTV) dans les années 2000 avec Jamiroquai, Madonna et son tube «Hung Up» dans lequel elle sample Abba, mais aussi avec Justin Timberlake, dont certains titres sonnent comme les chansons disco des années 1977-1978, grâce à des sons de synthés vintage, se souvient Belkacem Meziane. Le glas du renouveau du disco avait sonné. Et, encore aujourd'hui, il ne nous a jamais vraiment quittés.

Que dire du groove du dernier album de Dua Lipa, sorti en plein confinement? En écoutant la basse et les synthés un peu cheap de son tube «Break My Heart», on ne peut qu'admettre les influences du disco. À Variety, la pop star assurait qu'elle voulait donner à chaque chanson de son album un ton futuriste et nostalgique à la fois, «quelque chose de frais et de nouveau, mais qui vous rappelle une époque». Même topo du côté de Kylie Minogue qui a sorti en novembre 2020 un album appelé… Disco. Faire honneur au genre était voulu, comme elle confiait à Allure: «Je voulais avoir des références disco, mais en essayant de ne pas être complètement coincé dans les années 1970 (...) montrer mon plus grand respect aux légendes absolues du disco qui nous ont fourni tant d'héritage.» Son album s'est classé en tête des ventes britanniques à sa sortie.


Paillettes et politique

En France non plus, on n'oublie pas le disco. Il y a Juliette Armanet oui, mais aussi Clara Luciani. Certaines chansons de son dernier album, Cœur, sont tout aussi groovy que les lignes de basses des grands tubes disco de l'époque. Et puis, elle s'est appropriée le look: le costume pailleté dont elle s'est vêtue à l'un de ses Olympia en octobre dernier n'est pas sans rappeler ceux des Bee Gees.

Belkacem Meziane tempère: «On a gardé les stéréotypes du genre pour accrocher l'auditeur. Aujourd'hui, on dit qu'une musique est disco juste parce qu'elle a un groove et un beat à 120 bpm.» Ce qu'on a tendance à oublier, selon lui, ce sont tous les enjeux politiques du disco. «L'avènement du disco correspond à une période bien définie. Les gens avaient besoin de souffler. On sortait de la guerre du Vietnam, de la crise pétrolière, c'était le début du chômage de masse…», rappelle-t-il. D'où l'envie de se dandiner sur le dancefloor.

Surtout, le genre a permis aux minorités de se révéler et d'exister. YMCA de Village People est devenu un hymne pour la communauté gay. La fête a enfin, aussi, commencé à appartenir aux femmes grâce aux icônes Donna Summer et Diana Ross.


Et puis, bien loin des figures du rock de l'époque, les hommes se déguisaient et les voix de tête comme celle des Bee Gees ou de Sylvester étaient légion. Alors, qu'il soit aujourd'hui ringard ou non selon les sensibilités, «le disco amène une lumière, une décontraction», admet Juliette Armanet. Et ça, c'est toujours bienvenu lorsqu'il s'agit de s'abandonner… comme de militer.

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