Politique / Monde

Les illusions perdues de l'Amérique démocrate

Temps de lecture : 6 min

Dans un essai paru en octobre, deux analystes français se demandent si le camp démocrate peut encore peser sur la politique des États-Unis.

À bout de souffle, la démocratie américaine est acculée. | el cajon yacht club via Flickr
À bout de souffle, la démocratie américaine est acculée. | el cajon yacht club via Flickr

Victoire face à Donald Trump lors de l'élection présidentielle 2020, majorité arrachée in extremis dans les deux chambres du Congrès, vaccins disponibles en nombre et pour tous, reprise économique, taux de chômage en forte baisse, réduction de la pauvreté infantile, avancées législatives majeures: après quatre années mouvementées, ponctuées par une crise sanitaire d'ampleur et une attaque contre le Capitole, l'Amérique démocrate a enfin de quoi se réjouir et se rassurer. C'est en tout cas le sentiment de ceux qui contemplent la façade mais n'entrent pas dans le bâtiment.

À l'intérieur, les fissures sont de plus en plus nombreuses et les fondations sont dans un état avancé de délabrement. À bout de souffle, attaquée par un Parti républicain aux tendances autoritaires, piégée par des lobbys tout-puissants et rongée par le conspirationnisme, la démocratie américaine est acculée. Dans ce contexte, le retour au pouvoir du Parti démocrate en janvier dernier pourrait n'être qu'un mirage, ou au mieux constituer le dernier espoir d'un renouveau démocratique. Un an après l'élection présidentielle, Christophe Le Boucher et Clément Pairot, spécialistes des États-Unis, établissent ce constat dans leur ouvrage Les Illusions perdues de l'Amérique démocrate, paru le 14 octobre 2021 aux éditions Vendémiaire.

Make Authoritarianism Great Again

Donald Trump aurait pu déjouer les pronostics et rempiler pour un second mandat s'il ne s'était pas astreint à nier la gravité de la crise sanitaire au point de se ridiculiser à de nombreuses reprises lors de ses prises de parole. Incapable de revêtir le costume de père de la Nation et de faire preuve d'empathie, le milliardaire new-yorkais s'est réfugié une nouvelle fois dans l'outrance pour tenter de masquer son incompétence. Habituellement à l'aise dans ce registre, le quarante-cinquième président n'a, cette fois, pas mesuré le traumatisme lié aux conséquences de la pandémie sur le peuple américain.

Constatant qu'il perdait pied, Donald Trump a choisi de flatter le pire du complotisme pour éviter une remise en question. Il aurait vécu celle-ci comme une atteinte à sa fierté et sa virilité, mais sur le plan électoral, elle aurait pourtant pu porter ses fruits. Durant de longs mois, il s'est contenté d'accuser –sans preuve– les Démocrates d'organiser une fraude massive pour l'élection. Avant de revendiquer la victoire dans la nuit du 3 novembre, puis d'organiser un combat juridique ridicule visant à faire reconnaître ce qu'il qualifie encore aujourd'hui de «Big Lie».

Cette attaque sans précédent contre la démocratie américaine s'étant soldée par un échec, le président a profité de son statut d'icône conservatrice pour pousser ses partisans à envahir le Capitole le 6 janvier 2021, jour de la certification des résultats de l'élection. Échappant à la destitution grâce à la lâcheté d'un Parti républicain aux abois, Donald Trump entreprend depuis une reprise en main autoritaire et totale de sa famille politique, écartant les uns après les autres tous les opposants internes afin de paver la voie à une nouvelle tentative de subversion en cas d'échec en 2024.

Pire, la succession de mensonges a infusé au sein de l'électorat républicain, au point qu'une grande part de celui-ci considère que Joe Biden est un président illégitime. L'échec de la soixantaine de recours déposée devant les tribunaux et le refus de la Cour suprême d'abonder dans le sens de Trump n'y auront rien changé.

Un système politique dépassé

Dans un pays réputé pour ses institutions solides et anciennes, cette situation paraît incompréhensible. Tout ceci a pourtant été rendu possible par un système politique devenu largement défavorable aux Démocrates, car n'ayant pas tenu compte des évolutions géographiques et démographiques des dernières décennies.

Bien que leur programme soit peu soutenu, les Républicains en tirent un bénéfice indéniable. «Ils sont en passe de s'accaparer le pouvoir pour une décennie, tout en défendant les intérêts économiques d'une oligarchie avec le soutien d'une minorité de l'électorat», explique Christophe Le Boucher.

Fort dans les États les moins peuplés et les plus ruraux, le GOP [Grand Old Party, surnom du Parti républicain, ndlr], se maintient et obtient des victoires significatives. Grâce au collège électoral, George W. Bush et Donald Trump ont pu accéder à la Maison-Blanche en totalisant moins de voix que leurs adversaires respectifs. Bien qu'ayant perdu par plus de 8 millions de voix d'écart en 2020 face à Joe Biden, Trump aurait pu gagner avec seulement 50.000 voix de plus réparties sur quatre États-clés.

Un statu quo qui convient parfaitement au Parti républicain et fait les affaires de Donald Trump.

Grâce à la composition du Sénat (deux sièges par État), les Républicains sont ultra compétitifs et raflent régulièrement la majorité. Les 600.000 habitants du Wyoming ont autant de poids politique que les 40 millions de Californiens. C'est pourquoi les Démocrates contrôlent aujourd'hui la chambre haute à une voix près, bien que leurs sénateurs représentent plusieurs dizaines de millions d'habitants de plus que les sénateurs républicains.

Ajoutez à cela la procédure d'obstruction parlementaire (ou filibuster), nécessitant soixante votes pour être contournée, ainsi que le poids politique des lobbys, et vous comprendrez alors pourquoi le Sénat américain est qualifié de cimetière législatif. Difficile dans ces conditions de faire bouger les lignes, de réduire les inégalités, d'agir pour le climat, de réglementer le port d'arme, de protéger le droit de vote ou de condamner un président ayant incité ses partisans à attaquer le temple de la démocratie américaine. Un statu quo qui convient parfaitement au Parti républicain et fait les affaires de Donald Trump.

L'Amérique démocrate a de quoi paniquer

Le piège se referme doucement mais sûrement sur les Démocrates. Dans les États qu'il contrôle, le GOP, prétextant lutter contre la fraude électorale, multiplie les projets de loi pour restreindre l'accès au vote des minorités et classes populaires. En parallèle, le gerrymandering, opération de redécoupage électoral qui a lieu tous les dix ans après le recensement, ressemble de plus en plus à un charcutage ultra partisan. Et devrait condamner les Démocrates à perdre la Chambre des représentants aux futures élections de mi-mandat.

Bien aidé par les médias conservateurs, le Parti républicain multiplie les batailles culturelles en exagérant ou en créant de toutes pièces des paniques morales via la dénonciation du «wokisme» et de la «critical race theory», avec pour conséquence l'aggravation des divisions au sein de la population américaine.

Le Parti démocrate s'est transformé en un courant politique exclusivement tourné vers un électorat urbain et aisé.

Face à cela, les Démocrates semblent incapables de réagir et de contre-attaquer. «Faute d'avoir mené les réformes institutionnelles nécessaires, analyse Christophe Le Boucher, Joe Biden va devoir remporter largement les élections de mi-mandat pour espérer conserver sa majorité. Une tâche d'autant plus compliquée qu'il a renoncé à des pans entiers de son programme lors du processus législatif qui devrait aboutir sur le vote de son grand projet d'investissement Build Back Better

Désigner le Parti républicain comme seul coupable serait injuste. Après avoir abandonné l'héritage politique de Franklin Roosevelt et Lyndon B. Johnson pendant plusieurs décennies, les Démocrates peinent à faire revenir auprès d'eux la working class, essentielle dans les États-clés. En ayant tout misé sur l'aspect sociétal –au point de se muer parfois en repoussoir caricatural– et sur la part grandissante du poids du vote des minorités, le Parti démocrate s'est transformé en un courant politique exclusivement tourné vers un électorat urbain et aisé.

Même Barack Obama, qui a su faire espérer l'Américain moyen, n'a pas réussi à renverser cette dynamique. Joe Biden, choisi par défaut, semble avoir pris conscience de la nécessité de changement de logiciel politique. Mais, dans un contexte particulièrement difficile et sans coudées franches au Congrès, son action est limitée et pourrait décevoir.

Malgré ce portrait sombre de la première puissance mondiale, des lueurs d'espoir apparaissent. Les mouvements sociaux se sont renouvelés et se sont adaptés au XXIe siècle: ces dernières années, le Sunrise Movement, Black Lives Matter, March For Our Lives ou encore la Women's March ont su mobiliser les masses pour mener des combats politiques ou dénoncer les manquements des gouvernants.

Le Parti démocrate est en pleine mutation: volonté de revenir sur les traces du New Deal ou de la Grande Société, nouvelle génération d'élus engagés présents au Congrès et dans les instances politiques locales, nombreux débats stratégiques et programmatiques passionnants.

Tout cela sera-t-il suffisant pour contrer la prochaine tempête réactionnaire? L'Amérique démocrate n'a-t-elle pas déjà pris trop de retard? Des questions, pour l'heure sans réponse, qui méritent d'être posées et nous permettent de réfléchir sur le devenir des États-Unis, phare du monde occidental, dont les évolutions finissent toujours par traverser l'Atlantique et influencer le Vieux Continent.

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