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Ce que disent les tapis de guerre de l'histoire afghane

Temps de lecture : 6 min

Tanks, grenades, missiles et drones: en Afghanistan, l'industrie du «war rug» aujourd'hui menacée a tissé pendant quarante ans un storytelling de crise aux messages parfois troubles.

Un tapis de guerre afghan de type Khal Mohammadi, arborant des motifs de drones. | Kevin Sudeith via WarRug.com
Un tapis de guerre afghan de type Khal Mohammadi, arborant des motifs de drones. | Kevin Sudeith via WarRug.com

À distance, il ressemble à un classique tapis persan. Mais à l'approche, il révèle ses surprenants motifs: fleurs et animaux y ont été remplacés par des avions de chasse ou des tanks. Des guirlandes de fusils ornent ses bordures. L'iconographie particulière du tapis de conflit afghan aurait fait son apparition avec l'arrivée des Soviétiques en 1979. La tradition de la tapisserie persane, elle, remonte à bien plus longtemps: le Moyen-Orient et l'Asie centrale ont développé cet art au cours des deux derniers millénaires. Et il perdure: l'Afghanistan serait aujourd'hui le plus important producteur de tapis artisanaux au monde.

Un temps passée de mode, cette expertise centrasiatique a connu un retour en grâce dans les années 1950-60, s'exportant vers l'Occident qui en est redevenu friand. Ce sont les Turkmènes qui ont apporté avec eux leur savoir-faire unique en Afghanistan, pays voisin. Installés dans le nord du pays, ils produisent des tapis Khal Mohammadi, identifiables à leurs déclinaisons de tons rouges et bruns, faits de laine et de poils de chèvre. On les trouve surtout à Hérat, Kandahar et Kaboul, où de nombreux marchands les proposent.

Mais depuis le retrait des troupes américaines, les tapis de guerre ne trouvent plus acquéreur. Chicken Street, célèbre rue marchande kabouliote qui regorgeait de petites échoppes d'artisanat local, s'est vidée. Un de ses commerçants confiait déjà ses craintes face à l'annonce d'une importante réduction des troupes américaines en 2015, au Washington Post: «Quand les Américains seront partis, je ne sais pas ce qui adviendra. Peut-être que l'État islamique arrivera, et je devrai tisser leur drapeau noir et leurs tenues sombres dans mes tapis.»

Le lucratif business de «l'art pauvre»

Les mappemondes de l'artiste Alighiero Boetti s'envolent aux enchères pour plusieurs millions de dollars. | Alighiero Boetti via WikiArt

L'artiste italien Alighiero Boetti, l'une des stars du mouvement arte povera («l'art pauvre»), découvre l'Afghanistan au début des années 1970. Il fuit alors l'atmosphère pesante des années de plomb dans lesquelles son pays est entré. Kaboul est un point de chute sur l'itinéraire des hippies en route vers l'Inde. Il décide d'y ouvrir un hôtel. C'est là qu'il entame la réalisation de sa célèbre série de Mappa, des tapis brodés de cartes géographiques qui peuvent aujourd'hui dépasser la barre des 4 millions de dollars aux enchères.

Réalisées dans la goût des mappa mundi médiévales, les cartes de Boetti (la série s'étale sur vingt ans) présentent à plat les contours des pays, chacun arborant les couleurs de son drapeau. Boetti y glisse souvent un commentaire politique. Bien que sous occupation israélienne, la péninsule du Sinaï conserve les couleurs de l'Égypte; le bloc yougoslave se désintègre, le drapeau russe apparaît. Les Mappa racontent l'évolution géopolitique du monde, tissées par des Afghanes qui en sont isolées.

L'hôtel ferme en 1978, quand les marxistes renversent le gouvernement; l'année suivante, les troupes soviétiques envahissent le pays. Une des tapisseries de Boetti de l'époque, intitulée Exode soviétique avec coquelicots, évoque la fuite des Afghans vers le Pakistan et figure les chars des envahisseurs. La majorité des artisanes (jusqu'à 500 femmes travailleront sur les œuvres de Boetti) à qui il confie la réalisation de ses œuvres, d'abord basées à Kaboul, se réfugieront ensuite à Peshawar, non loin de la frontière afghane.

Comptes et légendes du «war rug»

Les Afghans quittent leur pays envahi par les troupes soviétiques pour se réfugier au Pakistan. | Kevin Sudeith via WarRug.com

Galeristes, conservateurs de musées et collectionneurs feront circuler l'histoire que ce sont les œuvres de l'artiste italien qui ont inspiré des milliers d'Afghans et donné naissance aux war rugs. Boetti lui-même est à l'origine de cette version des faits –et il la modifiera allègrement au fil des interviews. C'est une légende qui arrange tous les protagonistes: la réputation de l'artiste (disparu en 1994) et la cote du tapis de guerre en sont bénéficiaires.

La réalité semble plus nuancée: pour l'historien de l'art Nigel Lendon, la mappemonde qui fait son apparition sur les tapis afghans dès les années 1980 est en réalité la copie conforme de celle accrochée aux murs des salles de classe locales.

Iconographie guerrière et charia

Graduellement, l'iconographie guerrière réservée aux bordures devient sujet principal, ordonné dans un style traditionnel. | Kevin Sudeith via WarRug.com

Graduellement, les guirlandes de motifs qui bordent les tapis intègrent des tanks, des armes, des parachutes, des avions et missiles –l'iconographie du conflit armé, vocabulaire artistique du quotidien des Afghans. Peu à peu, les symboles débordent des marges, grossissent et cohabitent avec la carte de l'Afghanistan ou deviennent le sujet principal. Après dix ans d'occupation soviétique, c'est la guerre civile que racontent les war rugs. Puis les sujets deviennent plus restreints...

À la fin des années 1990, sous le contrôle des Talibans, la représentation de créatures vivantes, et plus particulièrement des femmes, a été interdite. En réalité, toute forme d'art est bannie: les war rugs deviennent quasiment l'unique biais d'expression artistique des Afghans, pour lesquels il est désormais moins dangereux de broder des motifs de bombes et d'explosions que des fleurs ou des animaux. Les femmes, illettrées, se voient retirer, par une application très stricte de la charia et une purdah systématique, le peu de liberté sociale et économique qu'elles possédaient. Les tapis seront essentiellement tissés par les hommes et les enfants.

Quand la demande fait l'offre

Réalisés plus hâtivement, certains tapis affichent une esthétique pixélisée qui plaît au public occidental. | Kevin Sudeith via WarRug.com

La confection d'un tapis peut durer neuf mois. Avec son prix élevé, c'est un produit de luxe voué à être exporté, plutôt que destiné au marché domestique. Ce sont d'abord les soldats soviétiques, les touristes de passage puis les Américains qui les achètent. La demande grandissante finira par nourrir l'offre: les intermédiaires, alléchés par le prometteur marché de niche, se jettent sur l'opportunité et commencent à fournir aux artisans les sujets, cartons de tapisserie à l'appui.

Les tisserands, en majorité illettrés et n'ayant pas accès à l'information, sont ravis de pouvoir faire évoluer leur production. Les femmes se remettent à tisser avec l'arrivée des Américains en 2001. Ils sont une autre source d'inspiration: leurs documents de propagande, lâchés par avion au-dessus du pays, circulent jusqu'aux provinces les plus reculées. Bientôt, les Twin Towers en flammes font leur apparition. Les plus précieux tapis seront proposés par des galeries d'art à New York, les plus simples vendus sur Etsy ou eBay. Ces derniers ont un format réduit, semblable à celui d'un tapis de prière. Leur facture est plus grossière, le trait un peu malhabile –mais l'allure comme pixélisée des motifs et personnages séduit le public.

Trois Twin Towers

Au fil des réinterprétations, les tours jumelles deviennent triplées. | Kevin Sudeith via WarRug.com

Au début des années 2010, la popularité des war rugs (relayée par les médias ou les musées) s'est propagée. Il faut produire toujours plus; à défaut de cartons, les ateliers copient leurs voisins et concurrents. Chaque thème connaît cent variations, parfois cocasses. Les tours jumelles deviennent triplées! Ici, c'est un hélicoptère qui est remplacé par un tank, là, un message qui apparaît. Ils sont souvent mal orthographiés, voire tissés à l'envers, preuves d'une méconnaissance ou de l'incompréhension de la situation par les artisans afghans.

Le marché d'occasion, pour des tapis plus anciens et rares, est en hausse. Les faux tapis anciens font ainsi leur apparition. Il n'est pas aisé de s'y retrouver puisqu'il ne sont ni datés, ni signés. Sur l'un, la présence d'une carte géographique faisant cohabiter le Zaïre (1971-1997) et la République socialiste fédérative soviétique de Russie (dissoute en 1991) permet de déterminer une date approximative de réalisation. Les motifs sont parfois utilisés pour leur pure valeur esthétique, comme ce drone venu se glisser dans un tapis évoquant la période de l'occupation soviétique ou des missiles dessinés comme des fleurs colorées.

La femme-missile

Les tisseuses «signent» secrètement leurs œuvres de mystérieuses autoreprésentations qui prennent la forme d'avions ou de missiles. | Kevin Sudeith via WarRug.com

Les messages, rédigés ou suggérés par un biais iconographique, sont sibyllins. Les artisans ne parlent pas de leur quotidien, des décennies de guerre et des nombreux traumatismes: ils tentent de séduire le client, tendant le miroir aux héros américains. Le tapis «9/11» accole les drapeaux américain et afghan frappés d'une colombe blanche (elle est parfois bleue, verte), incorpore une allusion à la victoire américaine de la bataille de Tora Bora (base militaire financée par la CIA pour les moudjahidine afghans pendant l'invasion soviétique, où Ben Laden trouva refuge) en décembre 2001, ou même le mémorial du 11-Septembre inauguré à New York en 2011.

Non, ce n'est pas leur histoire. Mais il existe bel et bien des messages cachés, poignants, dans certains détails en apparence innocents, comme ces étranges missiles rouges ornés de petits carrés verts, qui cachent en fait des silhouettes féminines en tchadri (vêtement traditionnel, proche de la burqa). La femme qui a tissé le tapis y a glissé, rebelle, sa signature sous la forme d'un autoportrait. Au risque, aujourd'hui, d'y laisser sa vie.

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L'exportation de tapis artisanaux constituait il y a encore une poignée d'années la quatrième plus importante source de revenus des Afghans. Cette industrie artistique séculaire peut-elle survivre au régime taliban? Les war rugs deviendront-ils des outils de la propagande talibane, comme le craignait le marchand de Chicken Street?

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