Monde / Économie

En Algérie, l'incroyable bataille autour de la pomme de terre

Temps de lecture : 4 min

En proie aux pénuries, le pays a vu le prix du kilo de patates presque tripler. Une inflation qui attise la colère des ménages et laisse entrevoir l'inefficacité du gouvernement.

Les agriculteurs locaux pointent du doigt les pouvoirs publics. | Sam Panthaky / AFP
Les agriculteurs locaux pointent du doigt les pouvoirs publics. | Sam Panthaky / AFP

Les internautes s'en emparent pour faire leurs choux gras. Les autorités algériennes crient au complot et s'avouent incapables de mettre fin aux pénuries récurrentes –inimaginables sous d'autres cieux– de la pomme de terre, considérée en Algérie, avec la semoule, comme l'une des principales denrées alimentaires. Ces pénuries sont à l'origine d'une flambée de prix incontrôlable qui, avec la hausse généralisée de ceux des produits de consommation, attise la colère des ménages modestes et fait craindre des émeutes.

Pour parer à cette crise, qui avait germé pendant le premier confinement en 2020, le gouvernement a pris des mesures drastiques (saisies à tour de bras, durcissement des peines contre la spéculation allant jusqu'à la perpétuité, importations d'urgence, redistribution sous haute sécurité, etc.), mais en vain. Le prix d'un kilo de pomme de terre, d'ordinaire vendu à 50-60 dinars, n'a cessé de grimper pour se stabiliser autour de 130 dinars (0,82 euro). Sachant que le SMIG mensuel en Algérie est à 20.000 dinars (127 euros).

Une pénurie difficile à digérer

La première mesure du gouvernement a été de puiser dans ce qui est appelé le «stock stratégique» de pommes de terre et d'injecter de grandes quantités du produit sur le marché pour tenter d'atténuer la forte demande. À la radio nationale, le ministre du Commerce, Kamel Rezig, avait promis que cette décision suffirait à satisfaire les besoins du marché et à mettre un terme à la spirale spéculative. Il fut rapidement contredit; le président Tebboune a évoqué, fin octobre, la possibilité de recourir à l'importation «à titre urgent et exceptionnel».

L'Algérie qui, en 2020, annonçait le début des exportations de pommes de terre à l'étranger, s'est donc trouvée dans l'obligation d'en importer. Pour un pays classé parmi les vingt plus gros producteurs de patates au monde, avec 5 millions de tonnes par an, l'annonce a été difficile à digérer. En comparaison, la France, deuxième producteur de pommes de terre en Europe, avec 5 à 6 millions de tonnes par an, en exporte 3,1 millions.

Pour nombre d'observateurs, le gouvernement algérien risque bien de se trouver otage de sa politique de rafistolage. Interrogé par Slate.fr, l'économiste Mohamed Achir impute cette crise à l'absence de chaîne économique régulée et organisée par les autorités. «L'État doit tenir compte du fait qu'il s'agit d'une économie de cycle, c'est-à-dire instable, où l'on enregistre parfois des abondances de production et d'autres fois, des pénuries.»

La solution? «Il faut bien entendu réguler le marché, lutter contre la spéculation, mais aussi garantir aux agriculteurs leurs gains», car en 2020, rappelle notre interlocuteur, «il y a eu énormément de fellahs qui ont fait faillite».

Première victime de cette politique dirigiste, les agriculteurs locaux, qui pointent du doigt les pouvoirs publics. Pour eux, deux problèmes sont à l'origine de la crise: la sécheresse et la réduction des surfaces cultivables de 50% à cause du manque de lieux de stockage. C'est la persistance de ces deux obstacles qui a poussé de nombreux cultivateurs à recourir aux chambres froides louées à 800.000 dinars par mois, obligeant les producteurs, puis les revendeurs, à vendre plus cher.

Le responsable du Conseil interprofessionnel de la filière de la pomme de terre accuse également le ministre du Commerce d'autoritarisme pour avoir ordonné la fermeture abusive de dix-sept magasins de stockage. Selon l'État, ces chambres froides «illégales» auraient servi à stocker les pommes de terre afin de faire monter les prix. Ce qui, pour le ministre, prouve que «des mains invisibles ne désespéraient pas de provoquer une situation de pénurie».

Pressé de sonner la fin de la crise, le même département avait annoncé, dès le 2 novembre, une baisse des prix de l'ordre de 40 dinars dans les marchés de gros et 80 dinars dans les points de vente ouverts à cette occasion. Les différentes mesures du gouvernement algérien n'ont cependant pas permis de casser les prix dans les marchés de détail, comme cela avait été planifié. Preuve que les spéculateurs, montrés du doigt par les autorités, ont repris le dessus et continué à narguer l'État.

La pomme de terre, un enjeu de pouvoir

Cette bataille renvoie aux déclarations du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, il y a quelques semaines, disant que l'ex-içaba –l'ancien clan au pouvoir pendant le règne d'Abdelaziz Bouteflika– tentait toutes sortes de blocages pour freiner ses réformes et jurant qu'il la combattrait sans relâche.

Qui sont ces «comploteurs» accusés d'entretenir des pénuries aussi graves, touchant directement à la sécurité alimentaire du pays?

Dans un message adressé à la diaspora algérienne à l'occasion du soixantième anniversaire des massacres du 17 octobre 1961 à Paris, Tebboune menaçait encore «ceux-là qui se plaisent à perpétuer les pratiques et conspirations de la içaba pour entraver la relance de l'économie nationale et contester la volonté des patriotes intègres qui veulent libérer la société de leur pillage des richesses du pays par l'escroquerie, le vol et le gaspillage... Ceux-là même que j'ai toujours avertis de sévir d'une main de fer par la force de la loi.»

Qui sont ces «comploteurs» accusés d'entretenir des pénuries aussi graves, touchant directement à la sécurité alimentaire du pays? D'où tirent-ils leur force pour arriver à déstabiliser à ce point l'État? Les questions demeurent taboues, mais ces coups de semonce répétés accréditent l'idée d'une lutte des clans qui perdure au sein du pouvoir. D'ailleurs, dans les salons feutrés d'Alger, les discussions ne portent ces dernières semaines que sur les changements, déjà opérés ou pressentis, dans la hiérarchie militaire.

Ces spasmes sociopolitiques font presque oublier un rendez-vous important prévu le 27 novembre, et dont l'issue sera pourtant déterminante pour l'avenir politique du pouvoir en place. Il s'agit de la première élection locale depuis l'avènement de Tebboune.

Quand la patate alimente le débat

Au sein de la population, cette affaire de pénurie nourrit des discussions tantôt hilarantes, tantôt caustiques, qui contrastent avec l'air grave des dirigeants. Ainsi, sur les réseaux sociaux, commentaires, caricatures et autres photomontages tournent en dérision cette crise. La pomme de terre dépeinte sous toutes les coutures comme bijou, top model… pour en illustrer la cherté irraisonnée. Cela n'inspire pas que les humoristes. Un commentateur rappelle les dures réalités du pouvoir d'achat des Algériens aujourd'hui, en faisant un petit calcul qui le conduit à cette conclusion: «Une journée de travail, c'est l'équivalent de 10 kilos de pomme de terre en Algérie, 200 en Europe!»

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Pour les activistes du mouvement de protestation, c'est l'occasion parfaite pour ridiculiser le gouvernement actuel, en répétant qu'un pouvoir incapable de régler un problème aussi futile que celui de la régulation du marché de la patate ne peut se prévaloir d'être «une force de frappe», slogan cher à Tebboune.

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