Culture

À quoi tient la gloire d'Adele?

Temps de lecture : 5 min

La sortie du quatrième album de la chanteuse londonienne rappelle que son succès est uniquement dû à ses chansons. Le reste existe, certes, mais n'est que secondaire. Et c'est rare.

Adele aux Grammy Awards le 12 février 2017 à Los Angeles (Californie). | Valerie Macon / AFP
Adele aux Grammy Awards le 12 février 2017 à Los Angeles (Californie). | Valerie Macon / AFP

Adele est une anomalie, un anachronisme ambulant. Dans un siècle, le nôtre, qui a vu l'industrie du disque se vautrer puis se relever tant bien que mal, qui a vu les supports physiques se dématérialiser à vue d'œil, elle parvient à s'inscrire durablement dans l'histoire, à aller titiller les plus grands noms de la musique moderne sur leur propre terrain.

Accrochez-vous: son deuxième album, 21, sorti en 2011, s'est écoulé à plus de 35 millions d'exemplaires. C'est plus que Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles, plus que Music Box de Mariah Carey ou que Hotel California des Eagles. C'est, de loin, l'album le plus vendu de ces vingt-cinq dernières années. Elle a écoulé autant de disques que Bruce Springsteen, que Beyoncé en solo ou que Prince. Et ce en seulement trois albums.

Alors que son quatrième, intitulé 30, sort aujourd'hui, nul doute que sa stature commerciale s'apprête à prendre encore un peu plus de volume.

Clope au bec

Cela fait maintenant quinze ans qu'Adele est dans le bain. Qu'elle semble loin, l'époque où l'Angleterre découvrait cette jeune chanteuse tendance working class de 19 ans au coffre rare et à la décontraction précoce. Pas franchement sculptée dans les carcans physiques des divas de la pop, pas une danseuse formée à l'école du Mickey Mouse Club. Tant mieux.

Lorsqu'elle débarque en 2007, elle ne propose rien d'autre que sa musique. Elle prend sa guitare, instrument dont elle est loin d'être une virtuose, enchaîne quelques accords simples, habillée en t-shirt et jean, clope au bec, et laisse sa voix faire le boulot. Elle est impressionnante et pas impressionnée pour un sou. Même quand elle est invitée à chanter dans un petit camtar transformé en studio devant le grand Pete Townshend, leader de The Who. Elle est alors une parfaite inconnue aux yeux du public. Mais ça ne va pas durer.

Cinq mois après cette performance, elle sort son premier single, «Hometown Glory», puis enchaîne avec «Chasing Pavements», un énorme carton outre-Manche. Son premier album, 19, arrive en janvier 2008. Les pontes de l'industrie musicale anglaise cherchent alors à confirmer l'explosion d'Amy Winehouse, survenue en 2006 avec l'album Back To Black. Et ça n'est pas évident.

Sauf qu'avec Adele, il n'y a presque rien à travailler. La voix, les textes et l'interprétation sont là, bruts. Ses chansons sont, pour la plupart, des compositions guitare-voix qu'il suffit d'arranger en balades orchestrées ou en moments plus intimistes. Le public anglais sait s'en contenter, sait faire passer la musique avant toute chose ou presque. 19 est un succès. Mais pour percer aux États-Unis, là où les artistes doivent donner de leur personne, doivent offrir autre chose, c'est une autre paire de manches.

Le calme au milieu de la tempête

Adele est signée chez XL Recordings, maison de disques britannique tendance indie, pas franchement taillée pour polir un succès planétaire. C'est la major Sony qui va se charger de conquérir le Nouveau Monde.

En juin 2008, les charts locaux sont menés par une vague de divas pop: Katy Perry vient de sortir le single «I Kissed A Girl», Lady Gaga enfonce le clou avec «Just Dance» et prépare l'arrivée de son retentissant premier album, Beyoncé s'apprête à sortir son troisième disque solo, I Am... Sasha Fierce, Rihanna continue l'exploitation de son album quintuple platine Good Girl Gone Bad... Même Britney Spears est de la partie avec ses singles «Piece of Me» et «Womanizer».

Bref, le marché semble saturé de chanteuses qui vendent certes de la musique à pleine balle, mais également des fringues, du Coca, des shows pyrotechniques et des clips gargantuesques. Elles vendent aussi du sexe. Sans chercher à essentialiser leur démarche artistique, tous les musiciens ne se baladent pas en slip sur les plateaux télé. Ça fait partie du truc, et pourquoi pas.

Adele ne fait rien de tout cela. Son émergence aux États-Unis tient certes au travail de promotion de Sony, mais aussi à cette sobriété.

Le 18 octobre, la femme politique ultraconservatrice Sarah Palin, qui brigue alors la vice-présidence des États-Unis, est l'invitée du «Saturday Night Live». Face à elle, l'actrice et humoriste Tina Fey est là pour la caricaturer. Les audiences culminent à 14 millions de téléspectateurs, un record sur les quinze dernières années pour le programme. Au milieu de la discorde et des barres de rire jaune, Adele apparaît pour l'interlude musical.

Le décor est limpide, le micro statique, la voix peu assurée au départ, et «Chasing Pavements» est entonné à pleins poumons. C'est simple, épuré... Tout ce qui manque aux sketchs et au débat qui sévissent alors sur le plateau. L'Amérique se prend Adele en pleine tronche, la musique en fer de lance. C'est décidé, ce sera bel et bien son credo.

«Je fais de la musique pour les oreilles»

Treize ans plus tard, les huiles des majors ont toujours du mal à comprendre le succès d'Adele. Et c'est normal. Car si les médias et les grandes maisons de disques orientent largement la composition du paysage musical, c'est le public qui a le dernier mot. Inonder les radios des chansons d'un artiste, le surexposer, ça aide, c'est certain. Mais pour que le succès se fasse, il faut une adhésion du consommateur, comme dans n'importe quelle industrie.

Adele et ses équipes (elle est très bien entourée) ont compris que l'adhésion était aisée –et s'y sont principalement cantonnés. Alors, la sobriété, l'authenticité, l'impression d'entendre chanter une lycéenne plus talentueuse que les autres devient une marque de fabrique. La non-stratégie devient la stratégie. Sans devenir une chanteuse d'opéra juchée sur un piédestal, inatteignable, elle jure, rote sur scène, déconne, parle et chante fort, incroyablement bien.

Plus le succès grandit, et plus sa personnalité, sa vie privée et sa communication semblent être des à-côtés. Même lorsqu'elle s'épanche longuement en interview sur son divorce et sa perte de poids à la télévision américaine, ça n'est jamais ce qui compte réellement. «Je ne fais pas de musique pour les yeux, je fais de la musique pour les oreilles», lançait-elle au magazine Rolling Stone en 2011. Paradoxalement, son côté ordinaire détonne au milieu de l'extraordinaire qui serait de mise.

Mais une voix et des textes, ça ne suffit pas pour impressionner un monde ou pour atteindre la barre des 100 millions d'albums vendus.

À partir de 21, sa musique se fait plus massive, tire toujours la larme, plus encore peut-être, met de côté les arrangements intimistes pour privilégier l'intime des thèmes. Ça change tout. Les compositions et les enregistrements se basent sur l'acoustique, sur des instruments, quand les canons pop embrassent majoritairement l'électronique. Mais que les choses soient claires: tout cela est désormais pensé et calculé. Si Adele est arrivée comme un cheveu sur la soupe sur un créneau presque anachronique, elle a su s'y conforter et exagérer cette position.

Son nouvel album, 30, démarre sur des accords de clavier Rhodes et sur sa voix qui les surplombe, sur des progressions de cordes, tout en maîtrise. Trop, jugeront certains. Même lorsqu'elle change de créneau, qu'elle double, triple, quadruple sa voix pour en faire un chœur irréaliste, qu'elle déroge à ses grands principes musicaux, c'est la mélodie qui prime. Et les paroles. Ça, ça ne change pas.

30 est un album différent de ses prédécesseurs (XL Recordings n'est d'ailleurs plus de la partie). Mais il est une nouvelle preuve que l'essentiel, chez Adele, c'est d'écouter sa musique. Que l'on aime celle-ci ou non, c'est par ce prisme –et ce prisme uniquement– que la chanteuse est jugée. Ça force le respect.

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