Boire & manger / Santé

Que valent vraiment les régimes en fonction de l'ADN?

Temps de lecture : 5 min

Ils promettent une nutrition personnalisée après une analyse génétique, notamment pour perdre du poids.

La plupart des fonctions de notre corps, dont la perte ou la prise de poids, sont multigéniques. | Viki Mohamad via Unsplash
La plupart des fonctions de notre corps, dont la perte ou la prise de poids, sont multigéniques. | Viki Mohamad via Unsplash

Londres, Covent Garden. La devanture d'une boutique clame: «Faites vos courses avec votre ADN.» En vente, un bracelet à porter lors de ses courses alimentaires. D'après l'entreprise qui le commercialise nommée DNANudge, lorsque la personne attrape un aliment, le bracelet lui signale si celui-ci est bon ou mauvais pour elle, en fonction de ses gènes. Le génome de l'individu est lu au préalable par un boîtier, grâce à un échantillon de salive. Si le procédé n'est pas vendu comme un régime, on pourrait s'y méprendre. Depuis quelques années, d'autres entreprises s'affichent au contraire comme vendant un régime selon nos gènes. Elles promettent une nutrition personnalisée après une analyse génétique, notamment pour perdre du poids.

Une pratique risquée

Pour l'instant, on ne voit pas ce type de boutiques en France. La raison est simple: les tests génétiques réalisés en dehors d'un contexte médical sont en principe interdits. Antoine de Pauw, conseiller en génétique à l'Institut Curie, explique que «les données génétiques sont considérées comme des données sensibles à partir desquelles on peut tirer un certain nombre d'enseignements, comme les risques de maladies d'une personne. Elles pourraient être préjudiciables pour celui qui se soumettrait à des tests génétiques en dehors d'un cadre réglementé.»

Pourtant, il est facile pour la population française d'avoir accès à des tests ADN par internet, via des sociétés basées à l'étranger. Vous vous rappelez sans doute des tests génétiques pour connaître ses origines, auxquels de nombreux Français se sont livrés. Ces tests reconstituaient les mouvements géographiques de nos ancêtres en fonction de notre génome. Les tests ADN à visée nutritionnelle sont aussi simples à obtenir.

Passer par une entreprise étrangère représente un risque supplémentaire, d'après Antoine de Pauw. «L'une des questions fondamentales que devrait se poser une personne avant de commander un test génétique sur internet, c'est celle de l'utilisation qui pourrait être faite du prélèvement d'ADN généré par la société privée. Aujourd'hui, un certain nombre de règles ont été dictées en France ou dans l'Union européenne concernant ces prélèvements et données de séquençage [lecture de l'ADN, ndlr] mais ces sociétés privées étrangères ne sont pas nécessairement soumises aux mêmes règles. En faisant ces tests sur internet, on alimente des bases de données commerciales et on prend le risque de donner à des sociétés étrangères des informations de son patrimoine génétique en dehors de tout contrôle.»

Il faut donc avoir conscience de ce qui peut advenir de son ADN avant d'envoyer un échantillon de salive à une société privée. Si on lit les conditions d'utilisation de DNANudge, on apprend que la société peut agréger ou collecter les données génétiques, de manière anonyme, pour des besoins de recherche ou commerciaux. En utilisant le service, vous acceptez donc que vos données génétiques soient potentiellement revendues. Anonymement, certes. Sauf que l'anonymat n'existe pas lorsque l'on parle de génétique. Une étude a montré qu'il était possible de retrouver une personne à partir de son ADN, même anonymisé.

Mais les dangers des «régimes ADN» ne s'arrêtent pas là. Car derrière les conseils nutritionnels qui peuvent être prodigués après un test ADN, les preuves scientifiques laissent à désirer.

Peu de bases scientifiques

Que sait-on actuellement de la relation entre ADN et nutrition? Il existe quelques cas de relations directes entre gène et intolérance alimentaire. Le déficit en G6PD, aussi appelé favisme, rend dangereuse la consommation de fèves. Ceci est dû à une mutation génétique. Mais pour la plupart des aliments, la relation est plus diffuse.

«Il y a effectivement des éléments qui montrent des liens entre le génome, ou le génome microbien d'ailleurs, et des facteurs de risque en nutrition, détaille Jean-François Huneau, professeur de nutrition humaine à AgroParisTech. Par exemple, on sait qu'on peut être un métaboliseur lent ou rapide de la caféine. Si vous êtes un métaboliseur lent, vous serez plus sensible à l'effet de la caféine sur l'endormissement, y compris si vous prenez un café dans l'après-midi. Par contre, vous allez bénéficier des effets protecteurs de la caféine vis-à-vis de certaines pathologies, par exemple Alzheimer ou le diabète.»

«Vous allez payer très cher pour des conseils génériques avec une petite différence pour vous faire plaisir.»
Jean-François Huneau, professeur de nutrition humaine

Un gène peut avoir plusieurs effets, et on est loin de connaître toutes les implications de chacun d'entre eux. De plus, la plupart des fonctions de notre corps (dont la digestion de divers aliments, la perte ou prise de poids, etc.) sont multigéniques, c'est-à-dire que de nombreux gènes entrent en compte dans cette fonction. Il faudrait donc connaître tous les gènes impliqués et le pourcentage d'implication de chacun pour prédire exactement comment le corps va réagir, ce qui est loin d'être le cas actuellement. L'environnement joue également un rôle très important. C'est pourquoi, d'après Jean-François Huneau, même lorsque l'on connaît l'implication des gènes dans la nutrition, «on est sur des petites différences de risques, tous les bénéfices qu'on a sont de quelques pourcents, on est toujours très loin de la certitude». Il est donc impossible, en l'état actuel, de prédire avec précision la nutrition à adopter en fonction de son génome.

Une étude a d'ailleurs montré, en 2018, que les gènes n'étaient que peu impliqués dans la perte de poids. 609 adultes en surpoids ont été soumis à deux types de régimes, un pauvre en gras et l'autre pauvre en glucide. Non seulement la perte de poids était comparable entre les deux régimes, mais l'étude du génome des participants n'a montré aucune corrélation entre leurs gènes et leur capacité à perdre du poids, que ce soit avec l'un ou l'autre des régimes.

Au final, les conseils donnés par l'entreprise seront très proches des recommandations générales. «Pour perdre du poids, il faut augmenter l'exercice physique et limiter l'apport calorique, le reste est un peu secondaire, continue Jean-François Huneau. Vous allez payer très cher pour des conseils génériques avec une petite différence pour vous faire plaisir.»

Un futur possible

Les connaissances actuelles ne nous permettent pas de choisir notre nutrition en fonction de notre ADN, mis à part quelques rares intolérances et allergies monogéniques (liées à un seul gène). On pourrait cependant penser que les avancées scientifiques rendraient un jour ce type de tests véritablement utile. Une possibilité qui n'enchante pas Jean-François Huneau: «J'espère que non, c'est la nutrition pour les riches, à deux vitesses. Je n'exclus pas que ça arrive, mais c'est quelque chose qui restera inaccessible à une partie de la population parce que, derrière, il y a un coût, une question d'éducation et de compréhension.»

La nutrition personnalisée serait-elle avant tout source de nouvelles inégalités?


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