Société / Culture

La pornographie nous aliène-t-elle?

Temps de lecture : 4 min

Un essai érudit revient sur la montée en puissance de la pornographie dans nos sociétés et sur ce que son esthétique dit de l'évolution des imaginaires dans le monde contemporain.

En se jouant de certains fantasmes, la pornographie vient assouvir le plaisir scoptophile des spectateurs. | Victoria Heath via Unsplash
En se jouant de certains fantasmes, la pornographie vient assouvir le plaisir scoptophile des spectateurs. | Victoria Heath via Unsplash

Dans Le baiser – En voie de disparition?, Zorica Tomić pose un regard critique sur la société contemporaine, témoin de la désintégration de «l'érosphère» (Emmanuelle Arsan). Et cette philosophe serbe de préciser: «Dans la “culture de l'éjaculation précoce”, selon Jean Baudrillard, qui a sorti de son giron la logique de l'instant, l'approche, les préliminaires érotiques ou la mythologie de la séduction doivent disparaître devant l'impératif du sexe qui ne souffre pas de délai. […] À la place du romantisme candide, des défis de la nostalgie, de la tendre sensibilité, qui font figure aujourd'hui de sentiments inconvenants car fondés sur la communication, ce sont ces épisodes pornographiques de “mise en écrandu corps, dans sa fascination biophysiologique et sa désintégration symbolique, qui occupent la scène des médias omniprésents.»

Loin d'être le fruit d'un regard singulier sur notre époque, les réflexions de Zorica Tomić trouvent leur prolongement dans Pornologie, le court essai de Sébastien Hubier qui aborde la question de «l'impératif du sexe» de manière très synthétique.

L'intimité du rapport sexuel

Pornologie n'entre pas dans la catégorie de livres qui se lisent d'une main, bien que le propos scientifique de Sébastien Hubier soit flanqué de trois gravures érotiques qui ne font aucun mystère sur la matière du récit. L'opuscule doit son titre au «néologisme forgé par Gilles Deleuze dans son analyse de la Venus im Pelz de Sacher-Masoch». Le porno devient donc un objet de sciences dans les universités les plus éminentes (comme celles de la Ivy League). Pour reprendre la définition de l'auteur, «les pornography studies visent à étudier les oppositions conceptuelles qui structurent nos imaginaires et renvoient dos à dos masculin et féminin, bien sûr, mais aussi nature et culture, sujet et objet, sensible et intelligible, passé et présent, esprit et corps, raison et émotion, objectivité et subjectivité».

Le lucre et le stupre ont partie liée dans un marché qui ne cesse d'être en expansion, fort de plus de trois millions de sites pornographiques: «Il est peu de dire que le marché de la pornographie a pris de l'ampleur et qu'il s'est, en somme, à la fois standardisé et normalisé dans le même temps que le sexe est devenu comme une religion, un ensemble de pratiques et de croyances engageant toute la communauté occidentale qui rend au corps, à ses usages vénériens et à la jouissance qu'ils procurent un véritable culte.»

L'industrie de la cyberdildonique ou télédildonique (entendez, le fait d'avoir des rapports sexuels à distance) porte l'individualisme à son paroxysme autant qu'elle invite les technologies dans l'intimité du rapport sexuel qui, pour le coup, devient numérique. Autre mutation, le porno n'est plus une affaire d'hommes. N'étant plus cantonnées à des pratiques et rôles prostibulaires, les femmes prennent part à cette consommation, chaque année plus nombreuses, tandis que le couple moderne en profite conjointement et l'intègre à sa sexualité en dopant les préliminaires.

Les conclusions scientifiques auxquelles sont parvenues les sciences cognitives et la neurobiologie ces trente dernières années nous montrent bien à quel point les cerveaux sont sexués et câblés pour réagir différemment face au sexe. Certaines études attestent que les femmes, à l'inverse des hommes, sont plutôt consommatrices de pornographie littéraire, préférant aux images les récits qui mettent leur imagination en effervescence: un point passé sous silence dans cette réflexion. La différence pourrait aussi tenir au fait que dans un cas, l'érotisme met en scène des personnages fictifs, tandis que la pornographie filmée donne à voir un acte sexuel tarifé réel.

Si les mots du porno, ou «pornèmes», sont sensiblement les mêmes depuis l'Empire romain, les technologies ont quant à elles changé la donne: les nouveaux supports numériques participent à la prolifération du porno et en favorisent l'accès précoce (vers 11-13 ans). Corollaire direct, les jeunes en pleine construction identitaire s'en trouvent influencés, voire diminués.

Représentations sexuelles

Dans un rapport ambivalent qui oscille entre émancipation hédonique et aliénation troublante, la pornographie vient assouvir le plaisir scoptophile des spectateurs en se jouant des fantasmes qui promeuvent tant «la disponibilité féminine» de corps fétéchisés que l'hypersexualisation de «l'Autre racial» à la lubricité inquiétante.

Sébastien Hubier évoque tout naturellement un bon nombre de notions et tendances qui flirtent avec la lettre X, qui fut historiquement utilisée pour «désigner ce que l'on ne peut identifier», voire l'innommable. Beaucoup de ces pratiques sont dénotées par des emprunts dont la crudité est voilée par une langue étrangère comme le japonais ou l'anglais. S'agit-il d'un effet d'euphémisme ou d'une fausse pudeur? S'il y a parfois un effet catalogue à la lecture de cet essai stimulant, c'est pour le plus grand bénéfice des lecteurs à qui l'on soumet une typologie quasi exhaustive des pratiques et goûts sexuels. Par des voies détournées, Sébastien Hubier finit par emmener ses lecteurs au cœur de son projet.

Entre autres choses, la pornologie «ne s'intéresse pas seulement aux représentations de la sexualité mais bien aux représentations sexuelles –façon de dire que, dans le porn, c'est la représentation elle-même qui est sexualisée. Enfin, elle défait les idées reçues –et notamment celle selon laquelle la pornographie consisterait en un rapport fétichiste à la sexualité qui substituerait à l'objet érotique sa simple image. Elle déconstruit les lieux communs voulant que la pornographie incite à des comportements sexuels déviants (terme d'ailleurs éminemment équivoque, digne des sermonneurs les plus rétrogrades) et qu'elle ne soit que réificatrice (alors même qu'elle induit, tous genres confondus, une émancipation qui reprend les injonctions néolibérales à la jouissance et à la liberté absolument vénérées et scrupuleusement respectées dans tous les autres domaines de la vie).»

Pornologie est un petit livre érudit, qui ne manque ni de piquant ni d'intérêt.

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Pornologie, de Sébastien Hubier

14 mai 2021

Le Murmure

94 pages

9 euros

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