Culture

Amélie Nothomb mérite-t-elle les critiques qui lui sont adressées?

Temps de lecture : 5 min

Cible de jugements parfois réducteurs, l'écrivaine déploie une œuvre dans laquelle des autofictions éclairantes côtoient des romans plus ou moins réalistes.

Amélie Nothomb pose après avoir reçu le prix Renaudot, le 3 novembre 2021. | AFP
Amélie Nothomb pose après avoir reçu le prix Renaudot, le 3 novembre 2021. | AFP

En 1992, à 26 ans, Amélie Nothomb secoue la rentrée littéraire en publiant son premier roman, Hygiène de l'assassin. Vingt-neuf ans plus tard, elle décroche avec Premier sang, son trentième livre, le premier prix littéraire prestigieux de sa carrière, le Renaudot. Considérée par les Anglo-Saxons comme une autrice importante, elle pâtit en France de l'étiquette peu flatteuse de faiseuse de best-sellers. On connaît la méfiance des critiques envers les écrivains et écrivaines populaires, mais la plume Nothomb mérite-t-elle un tel traitement? Comment expliquer le snobisme qui consiste à adorer la détester?

L'excentrique

Chapeaux démesurés, look gothique, teint blafard et lèvres rouges distillant une image japonisante, anecdotes personnelles qui ont fait les choux gras des médias durant des années: en trois décennies, Nothomb s'est façonnée un personnage d'originale. Là où la littérature charrie souvent l'image d'auteurs sérieux, discrets voire ennuyeux, Nothomb détonne. On est loin des costumes en velours côtelé un peu élimés, des personnalités effacées au ton affecté et des écrivains dépressifs.

Évidemment, de nombreux auteurs ont fait exploser ces clichés depuis longtemps. L'ours mal léché Bukowski ivre sur les plateaux télé, le joyeux drille Beigbeder et son cynisme en bandoulière, Tom Wolfe et ses éternels costumes blancs… Les excentriques sont légion en littérature, mais on trouve peu de femmes dans cette liste. Et pour cause: si on accepte sans broncher que les romanciers aient un sens aigu du baroque, ou tiennent des propos décalés voire subversifs, rares sont les romancières à s'y essayer.

Hormis Françoise Sagan (beaucoup moquée, peu étudiée, jamais récompensée) ou Virginie Despentes (femme badass s'il en est), les écrivaines ne se présentent presque jamais sous l'angle transgressif. Au contraire, elles jouent le jeu des normes sociales, comme si ce rituel s'imposait pour elles, qu'elles l'avaient intériorisé.

Mais ce qui est vrai ici ne l'est pas forcément ailleurs. Nombre d'autrices étrangères assument provocation, excentricité et originalité sans perdre leur crédit littéraire. La Polonaise Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature en 2018, ou encore la Finlandaise Sofi Oksanen en sont une brillante illustration. Est-ce à dire qu'Amélie Nothomb est méprisée pour non-respect des codes implicites de la bienséance de l'intelligentsia française, prompte à accepter les frasques masculines sans que cela n'impacte la crédibilité artistique de leurs auteurs, mais inapte à faire de même pour la gent féminine? La question reste entière…

Une touche-à-tout boulimique

Laissons la forme pour s'intéresser au fond. Celle qui affirme avoir écrit une centaine de manuscrits (pour trente publiés) fait montre d'une production plus que soutenue. Depuis trente ans, avec une précision de métronome, elle publie un livre à chaque rentrée littéraire. Si elle remplit les étagères des librairies, les caisses de son éditeur historique Albin Michel ne sont pas en reste. Avec ses quelque 20 millions d'exemplaires vendus depuis le début de sa carrière, Nothomb appartient au cénacle des gros vendeurs.

Bien qu'elle demeure en deçà du poids lourd Marc Levy (998.000 exemplaires vendus pour la seule année 2014, à titre d'exemple), sa longévité et sa périodicité en font un phénomène singulier. Car à la différence de Levy, Musso ou Pancol (pour ne citer que ces trois-là), Nothomb défriche tous les genres, s'exerce à tous les styles, colonise toutes les strates littéraires.

Dramaturge avec Les Combustibles en 1994, elle s'essaie aux contes (Brillant comme une casserole) et aux nouvelles (Électre, mais aussi Les Champignons de Paris pour Charlie Hebdo en 2007). Mais c'est en tant que romancière qu'elle trouve son terrain de prédilection. Huit titres éclairent son parcours, entre autofiction et autobiographie (Métaphysique des tubes, Stupeur et tremblements, La Nostalgie heureuse ou encore son dernier en date, Premier sang, où elle revisite l'histoire familiale par le biais de son père), les vingt-et-un autres œuvrant pleinement dans la fiction, plus ou moins réaliste.

L'éclectisme de Nothomb, son appétence à butiner au large et son irrévérence vis-à-vis de la supposée étanchéité entre les genres ne lui procurent pas que des amis.

Car, non contente de puiser à travers les genres, Nothomb braconne sur les terres du réalisme mais aussi de l'anticipation (Péplum) ou du merveilleux (Barbe bleue, Riquet à la houppe). Elle s'apparente à une boulimique littéraire qui s'amuse à jongler avec les genres et les styles. Monologue intérieur du Christ (Soif), mise en scène d'un jeu de télé-réalité dans un camp de concentration (Acide sulfurique), correspondance imaginaire entre elle-même et un soldat américain basé en Irak (Une forme de vie), etc. Si on ajoute à cela l'écriture de chansons pour les chanteuses RoBERT –elle tirera un roman de leur amitié, Robert des noms propres– et Juliette Gréco, se dessine en creux le portrait d'une touche-à-tout insatiable.

Or, la critique française ne goûte guère le mélange des genres. Les romanciers n'écrivent presque jamais de théâtre, et les dramaturges évitent le genre romanesque. Ce que l'on estime comme une prouesse de la part de Victor Hugo (l'homme a écrit des chefs-d'œuvre dans les trois grands genres littéraires que sont le roman, la poésie et le théâtre) est souvent considéré comme une approche impure de l'art littéraire. L'éclectisme de Nothomb, son appétence à butiner au large et son irrévérence vis-à-vis de la supposée étanchéité entre les genres ne lui procurent pas que des amis.

Écriture automatique

Dans les romans de Nothomb, «on trouve toujours, à proportions égales, une bonne idée, du savoir-faire, de la méchanceté, une dose d'humour, des références latines et stendhaliennes, des phrases courtes, des apologues et une persistante misanthropie. Les livres de Mlle Nothomb semblent être calibrés comme les œufs des élevages industriels.»[1] L'auteur de ces lignes a la dent dure, mais il résume cruellement la critique majeure dirigée contre l'écrivaine belge depuis presque trois décennies: l'usage de recettes littéraires.

Force est de constater qu'il y a une méthode Nothomb et qu'elle est d'autant plus visible que l'autrice accouche chaque année d'une nouvelle publication. Le systématisme de ses schémas narratifs (une sorte de fable où deux personnages antagonistes s'opposent), un twist final (figure cinématographique bien connue), une forme courte (habilement cachée par une mise en page et une typographie adaptée): Nothomb cuisine bien ses romans, conservant souvent les mêmes ingrédients en modifiant les proportions à la marge.

Nothomb expose sa personne dans une multitude d'autoportraits dispersés dans le temps et l'espace.

Bien qu'elle soit capable d'une inventivité onomastique des plus jubilatoires (ses personnages ont toujours des patronymes ébouriffants comme Prétextat Tach, Épiphane Otos, Textor Texel, Plectrude, Aliénor Malèze, Pétronille Fanto…), Nothomb mérite peut-être la tiédeur critique et les reproches littéraires qui lui sont adressés. À une exception près: ses auto-fictions. Délaissant à cette occasion ses recettes miracles, elle soumet ses souvenirs à l'épreuve de son écriture et propose une relecture acerbe, drôle et cynique de différentes époques de sa vie.

Avec ses huit romans personnels, elle construit par petites unités de temps sa fresque autobiographique. Une œuvre d'une originalité rare dans le paysage littéraire français. À l'instar d'Angot (qui autopsie principalement un moment de cristallisation dans son existence), Nothomb expose sa personne dans une multitude d'autoportraits dispersés dans le temps et l'espace (petite enfance, enfance, âge adulte, premier amour, Chine, Japon…). Jusqu'à Premier sang, qui parachève aujourd'hui cette plongée intime en brossant la biographie du père.

Nothomb n'est jamais aussi brillante que lorsqu'elle examine son passé et celui de ses proches. Sur ses sept romans primés en trente ans, quatre ont pour source sa propre vie (Stupeur et tremblements, Ni d'Ève ni d'Adam, Le Sabotage amoureux et Premier sang). Sans doute est-ce là sa véritable singularité littéraire.

1 — Extrait d'un article paru dans Le Nouvel Observateur en octobre 1997. Retourner à l'article

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