Culture

La vraie histoire du méchant de «The Harder They Fall» est encore plus trash que dans le film

Temps de lecture : 6 min

Rufus Buck était, en réalité, beaucoup plus jeune et beaucoup plus furieux.

Rufus Buck (Idris Elba), dans The Harder They Fall. | Capture d'écran Netflix France via YouTube
Rufus Buck (Idris Elba), dans The Harder They Fall. | Capture d'écran Netflix France via YouTube

Le western américain classique, pur produit du XXe siècle, était un fantasme. Il n'a jamais prétendu à la vraisemblance. Les Noirs étaient sensiblement absents de ces hymnes à la gloire de la société que les Américains blancs avaient imaginée pour leurs ancêtres: solide, indépendante, vertueuse et soudée par un code moral souvent idéaliste. Il n'empêche que ce genre est aujourd'hui vénéré par tous (y compris par des fans noirs) et considéré comme le moyen ultime pour proclamer qu'on est libre, indépendant, moral, et qu'on déchire en général.

La liberté. La liberté de remédier aux injustices. La liberté de riposter. La liberté de se repaître de vengeance. Ce sont là des libertés que les Noirs se sont vu refuser tout au long de l'histoire de l'Amérique. Nous n'avons même pas le droit d'envisager ouvertement de nous venger pour les siècles d'esclavage, de brutalité, de viols et d'autres formes de violences qui nous ont été infligées. Nous interdire à nous-mêmes d'imaginer des représailles dont la tentation travaillerait n'importe quel humain qui aurait été traité comme nous l'avons été est un moyen de plus de nier notre humanité.

Dans la droite ligne d'un Jesse James

Le film de Netflix The Harder They Fall, comme d'autres films récents à l'instar de Django Unchained et de The Birth of a Nation, essaie de corriger cette injustice et idéalise des personnages historiques noirs en les présentant sous la forme de rebelles indépendants qui ne se laissent pas emmerder et abattent quiconque ose prononcer un mot qui commence par la lettre «N». Ce film, réalisé par Jeymes Samuel, emploie des personnages historiques mais invente des histoires complètement nouvelles. Parmi eux figure Cherokee Bill (Lakeith Stanfield), hors-la-loi mi-cherokee, mi-noir élevé par sa grand-mère noire; Bill Pickett (Edi Gathegi), cow-boy et artiste de spectacles du Far West; et Bass Reeves (Delroy Lindo), shérif adjoint qui travaillait dans ce qui était alors le «Territoire indien», aujourd'hui l'Oklahoma.

Et puis, il y a Rufus Buck –personnage historique à la singularité fascinante et énigmatique. Dans le film, Buck est interprété par Idris Elba, qui a 49 ans. Le véritable Buck n'était pas âgé de plus de 21 ans lorsqu'il fut exécuté sur l'ordre d'Isaac Parker, surnommé «Hanging Judge», le juge pendeur, en 1895. C'est la première mais loin d'être la dernière des libertés que prend le film dans l'adaptation de son histoire. La véritable vie de Buck, ou en tout cas ce que nous pouvons glaner, mérite sa propre mise en scène. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai écrit le roman historique I Dreamt I Was in Heaven – The Rampage of the Rufus Buck Gang.

Il existe quelques informations précises sur Buck, mais rien qui se rapproche d'une biographie détaillée. Nous avons des traces de ses arrestations et des coupures de presse, mais celles-ci sont sujettes à caution car le journalisme de parti pris de l'époque dépeignait les délinquants noirs et amérindiens comme particulièrement malfaisants et menaçants. Buck est passé du stade de très jeune homme arrêté et emprisonné pour vente illégale de boissons alcoolisées à celui d'homme le plus recherché du Territoire indien. Tous les témoignages s'accordent à dire que sa bande menaçait, mutilait, tuait, terrorisait et violait, ce qui l'inscrivait dans la droite ligne d'un Jesse James.

Rufus Buck (au centre) avec son gang, en 1895. | Historian Insight via Wikimedia

La question qui fascine c'est: pourquoi? Comment passe-t-on, dans un temps aussi court, d'aficionado des brochures relatant la vie et les méfaits de hors-la-loi à l'homme le plus craint de tout le Territoire indien? C'est l'histoire que j'ai essayé de raconter, et elle implique bien davantage que Buck et d'autres hors-la-loi. Elle mêle la politique, l'histoire et la trajectoire de l'Amérique elle-même.

Les Blancs usurpateurs

Il est évident que le jeune âge du vrai Buck était un élément central de son histoire; les deux semaines de fureur auxquelles il s'est adonné sont l'œuvre d'un adolescent, avec toute la rage et l'inconséquence que cela implique. Le film, en revanche, montre un Rufus Buck interprété par Idris Elba sous les traits d'un tueur mûr et déterminé, qui sévit dans un univers principalement noir. Mais le vrai Buck n'était qu'un petit délinquant avant son célèbre déchaînement de violence. Ce n'était pas un bandit armé expérimenté, et il habitait également le contraire d'une société racialement homogène.

En fait, l'environnement multiculturel du Buck historique a clairement joué un grand rôle dans son développement. En 1895, il y avait davantage de Blancs que d'Indiens dans le Territoire indien, et le gouvernement américain était sur le point d'absorber ces terres pour le consacrer à la colonisation blanche. Les territoires comprenaient aussi des villes fondées par d'anciens esclaves noirs affranchis. Buck lui-même avait fréquenté une école missionnaire chrétienne géré par un Blanc. Buck était multiracial. Son père était à moitié creek, et sa mère était noire. Le placer dans un contexte majoritairement noir sert peut-être le sujet du film, mais cela dépouille Buck de son contexte historique. Et le placer ailleurs qu'en Territoire indien a les mêmes effets.

Buck entreprit d'arrêter la marche du Goliath américain avec sa petite bande.

Plus significatif encore, le film omet de mentionner la mission affichée de Buck –l'éjection des Blancs du Territoire indien. C'est là qu'il avait passé sa vie et on raconte qu'il était, à l'instar des spectateurs de films comme The Harder They Fall, fasciné par les récits des aventures de hors-la-loi noirs et indiens rapportés dans les brochures à sensation. Les personnages de ces histoires faisaient ce qu'ils voulaient et ne se laissaient marcher sur les pieds par personne –un élément essentiel pour un jeune qui fréquentait une école missionnaire où il était puni s'il parlait le creek, sa langue natale. C'est son exposition au monde blanc qui motiva Rufus Buck.

Par son père creek, le jeune Buck avait absorbé le génocide amérindien et vu le Dawes Act dépouiller les tribus de leurs droits traditionnels dans le Territoire indien. Sa mère avait vraisemblablement subi une forme de servitude. Il voyait le dernier refuge de son peuple lui être arraché, et en bon Américain, entreprit l'impossible tâche d'arrêter la marche du Goliath américain avec sa petite bande de cinq personnes. Il se disait que lorsqu'il aurait commencé, tous les Amérindiens et les Noirs du Territoire le rejoindraient, se soulèveraient, et expulseraient les Blancs usurpateurs; il serait le messie de son peuple. Il se mettait le doigt dans l'œil; à la place, les Blancs, les Noirs et les Indiens se sont rassemblés pour le pourchasser.

Un élément crucial

Le vrai Rufus Buck a pu croiser le chemin de Cherokee Bill (de son vrai nom Crawford Goldsby) dans la prison de Fort Smith, juste à côté du Territoire indien. Cependant, Buck et Bill n'ont jamais fait partie du même gang, contrairement à ce que raconte le film. Au mieux, ils se sont rencontrés quand ils étaient derrière les barreaux. Extrêmement jeunes, Buck et Bill ont tous les deux été pendus [pour meurtres et viols, ndlr] alors qu'ils avaient à peine une vingtaine d'années par ordre du juge pendeur, Isaac Parker, celui qui avait aussi condamné Buck pour avoir vendu de l'alcool.

Portraits de Crawford Goldsby, alias Cherokee Bill, et du «Hanging Judge» Isaac Parker. | Wikimedia

Je considère le rôle de Parker comme crucial dans la saga de Buck, mais le film passe outre sa personnalité. Ironie de l'histoire, les mêmes forces qui motivèrent Buck à mener sa croisade –l'ultime assimilation des terres indiennes dans le territoire des États-Unis– privèrent Parker de son pouvoir après vingt années d'exercice exclusif de la loi sur le vaste Territoire indien. La dissolution du Territoire indien marqua la fin du projet auquel Parker avait consacré sa vie. Il est mort peu de temps après avoir géré l'exécution de la bande de Buck.

La fin du siècle verrait également celle du Territoire indien, de Buck, de Cherokee Bill et de l'homme blanc qui les avait condamnés. Elle mettrait également un terme au rêve de Buck, à l'illusion de la souveraineté amérindienne, et de la frontière américaine. The Harder They Fall est une farce qui prend ses désirs pour des réalités, ce qui convient au type d'usage désinvolte du genre western. Cependant, la véritable histoire de certains des hors-la-loi nommés dans le film a suffisamment de poids historique et dramatique pour marquer la conscience et nous aider à réarranger notre façon de comprendre l'Ouest américain, et l'Amérique elle-même.

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