Monde

Au Québec, tempête linguistique après le discours en anglais du PDG d'Air Canada

Temps de lecture : 5 min

L'incident a provoqué une levée de boucliers de la part des Canadiens francophones, remettant sur la table la nécessité de protéger la langue française dans toutes les provinces francophones du pays.

Pour son premier discours au Québec, le PDG d’Air Canada Michael Rousseau a choisi de s’exprimer uniquement en anglais. | John via Flickr
Pour son premier discours au Québec, le PDG d’Air Canada Michael Rousseau a choisi de s’exprimer uniquement en anglais. | John via Flickr

Ce devait être un discours comme un autre, prononcé devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Dans d'autres circonstances, il n'aurait sans doute pas fait l'objet de plus d'une brève dans la presse québécoise. Mais pour son premier grand discours au Québec, le 3 novembre dernier, le PDG d'Air Canada Michael Rousseau a choisi de s'adresser uniquement en anglais à la foule d'hommes d'affaires majoritairement francophones venus l'écouter.

Pire encore, le grand patron qui vit à Montréal depuis près de quatorze ans est resté interdit face aux questions qui lui ont été posées en français par les journalistes à l'issue de son discours. «Can you redo that in English?», leur a-t-il demandé, avant de justifier –en anglais– son unilinguisme assumé: «J'ai toujours pu vivre à Montréal sans parler français. C'est tout à l'honneur de la ville.»

Loin de l'excuser, sa réponse maladroite a eu l'effet d'une bombe. Comment un Montréalais, chef d'une entreprise dont la maison-mère est située au Québec, peut-il ne pas connaître un traître mot de français?

Langue et culture méprisées

En émoi, le gouvernement québécois a immédiatement réagi aux propos du PDG. «Je trouve ça insultant», s'est indigné le Premier ministre François Legault. «Le grand patron d'Air Canada exprime tout ce que nous avons rejeté il y a des décennies: le mépris pour notre langue et notre culture chez nous au Québec. Ces propos sont indignes des fonctions qu'il occupe», a renchéri le ministre de la Justice du Québec Simon Jolin-Barrette sur Twitter. La polémique s'est envolée jusqu'au plus au sommet de l'État fédéral, le Premier ministre canadien Justin Trudeau qualifiant la situation d'«inacceptable».

À l'image de toutes les entreprises publiques fédérales, Air Canada est soumise à certaines obligations en matière de bilinguisme. Société d'État à sa création, elle a été privatisée en 1988, mais est restée assujettie à la Loi sur les Langues Officielles (LLO) qui assure notamment l'égalité de l'anglais et du français dans les services publics.

«C'est un manquement à l'esprit de la loi, analyse François Larocque, professeur titulaire de la chaire de recherche sur le monde francophone, droits et enjeux linguistiques à la Faculté de droit de l'Université d'Ottawa. Air Canada est une organisation qui est légalement tenue d'être bilingue dans son service au public et qui devrait présenter un visage bilingue. L'exemplarité est importante, et elle doit venir d'en haut.»

À ce jour, plus de 2.000 plaintes ont été déposées auprès du Commissariat aux langues officielles du Canada, chargé de faire appliquer la LLO et donc d'assurer l'égalité du français et de l'anglais dans le pays. Un chiffre qui nous été directement fourni par le service de presse de cette autorité. Si la recevabilité de l'intégralité de ces plaintes doit encore être étudiée, ce record illustre à quel point le PDG d'Air Canada a touché une corde sensible chez les Canadiens francophones.

«Speak white»

«C'est un retour dans le passé pour eux, soupire Martin Pâquet, historien et auteur de Langues et politique au Canada et au Québec: une synthèse historique (publié en 2010 par les Éditions du Boréal). On leur dit que leur langue n'est pas importante, puisqu'un PDG qui vit à Montréal depuis quatorze ans n'a pas besoin de parler français au Québec.»

L'incident replonge en effet les francophones dans une période pas si lointaine où leur langue était écrasée sous le poids de l'anglais. À partir du XIXe siècle et avec l'émergence d'une bourgeoisie anglophone, le français est considéré comme une langue parlée par le bas de l'échelle sociale, et inutile pour évoluer socialement. «Cette supériorité des Canadiens anglophones se manifeste à l'époque par l'expression “Speak white”», ajoute l'historien. Jusque dans les années 1970 à Montréal, il était commun de se voir répondre «Speak white» lorsque l'on demandait un service en français dans les grands magasins de la ville québécoise. Entendez: ici, on parle anglais.

«Aujourd'hui, il y a des lois et un discours officiel en faveur du bilinguisme, mais dans la réalité celui-ci n'est que de façade.»
Martin Pâquet, historien

Depuis, la Révolution tranquille est passée par là. Initiée en 1960, elle correspond à une période de grands bouleversements pour le Québec. Dans la lignée des combats pour les droits civiques des Afro-Américains aux États-Unis, mais aussi en parallèle des soulèvements en France et en Europe, les Québécois demandent une réaffirmation de leur identité francophone et une redéfinition des rapports entre la province et le fédéral.

Il en découle une série de lois linguistiques tant pour la province québécoise qu'au niveau fédéral. C'est en 1969 que le Canada devient officiellement un État bilingue, avec la promulgation de la Loi sur les Langues Officielles, qui fait de l'anglais et du français les deux langues officielles du pays. Au Québec, en 1977, la Charte de la loi française impose le français comme la seule langue officielle de la province.

En 2021, la protection de la langue francophone reste toujours aussi fragile. «Bien sûr, aujourd'hui, il y a des lois et un discours officiel en faveur du bilinguisme, mais dans la réalité celui-ci n'est que de façade, dont Air Canada est un bel exemple, puisqu'il est soumis à la loi mais ne respecte pas ses engagements», commente Martin Pâquet.

En tendance de fond, le déclin de la francophonie au Québec et en particulier à Montréal inquiète. Selon une récente étude réalisée par Statistique Canada à la demande de l'Office québécois de la langue française, la part de la population québécoise parlant français à la maison pourrait passer de 82% en 2011 à 75% en 2036. Dans une étude similaire, on peut lire que 49% des francophones au Québec parlent anglais sur leur lieu de travail, un phénomène encore plus important à Montréal.

Vers une modernisation de la loi

La polémique Air Canada a remis sur la table un projet de loi très attendu par les Canadiens francophones. Enterrée par le déclenchement anticipé d'élections fédérales et la dissolution du Parlement, la modernisation de la Loi sur les Langues officielles, restée telle quelle depuis 1988, pourrait changer les choses.

La ministre des Langues officielles Ginette Petitpas Taylor s'est engagée à présenter ce nouveau texte au Parlement dans les 100 premiers jours du nouveau gouvernement Trudeau. «S'il est adopté tel quel, il pourrait imposer le bilinguisme aux juges de la Cour suprême, mais aussi à l'ensemble des entreprises privées du Québec et des zones de grande concentration francophone comme l'Est ontarien et le Nouveau-Brunswick», détaille le professeur de droit François Larocque.

Le commissaire aux langues officielles pourrait aussi se voir attribuer plus de pouvoir, avec la possibilité d'émettre des ordonnances plus contraignantes voire des sanctions pécuniaires, à l'égard des entreprises en faute. De son côté, le Québec planche aussi sur un projet de loi qui permettrait de réaffirmer la place du français dans la province.

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En attendant, le PDG d'Air Canada a présenté ses excuses et annoncé qu'il avait commencé à suivre des leçons intensives de français. Nul doute que ses progrès seront suivis avec attention par la communauté francophone.

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