Politique

Le physique des candidats a une influence majeure sur notre vote

Temps de lecture : 5 min

Être beau constitue un atout pour être élu: c'est la thèse défendue dans son livre par François Hourmant, professeur en sciences politiques.

Marine Le Pen et Emmanuel Macron à quelques secondes de leur débat d'entre-deux-tours, le 3 mai 2017. | Eric Feferberg / POOL / AFP
Marine Le Pen et Emmanuel Macron à quelques secondes de leur débat d'entre-deux-tours, le 3 mai 2017. | Eric Feferberg / POOL / AFP

À l'approche de l'élection présidentielle, bon nombre d'électeurs se questionnent: pour qui voter? Sur quels critères baser son devoir civique? Certains épluchent les sites des candidats à la recherche des propositions qui les séduisent. D'autres préfèrent suivre les débats à la télévision pour confronter leurs idées à la contradiction démocratique. Pourtant, il se pourrait que la beauté, critère loin de répondre à l'épreuve de l'objectivité, intervienne bien plus qu'on ne le croit dans le choix de notre bulletin de vote.

«Lors de la campagne, les électeurs font face à une multiplicité de programmes. Il leur est difficile de faire le tri entre tous les projets. L'apparence d'un candidat peut faire office de raccourci pour effectuer un choix politique», résume François Hourmant, professeur en sciences politiques à l'université d'Angers. Il vient de publier Pouvoir et beauté: le tabou du physique en politique (PUF), un livre qui revient sur le poids des normes physiques dans le choix électoral.

«Aujourd'hui, les candidats cherchent à se créer ce qu'on appelle une image, analyse le chercheur. Cette image est associée à un positionnement sur l'échiquier idéologique, mais aussi à un corps. Tout cela est mêlé! Les différentes études qui ont été menées depuis les années 1970 montrent que les personnes qui répondent aux critères de beauté sont associées à des valeurs valorisées en politique: l'empathie, l'authenticité ou la sociabilité, par exemple.»

L'air compétent ou l'air dominant

L'une de ces vertus a toujours été au cœur de l'exercice du pouvoir: la crédibilité. Il y a quelques années, les chercheurs américains John Antonakis et Olaf Dalgas ont étudié les résultats des élections législatives françaises de 2002. Les deux scientifiques ont proposé à 684 volontaires suisses, n'étant donc pas au fait de la vie politique française, de deviner à partir des photos des candidats qui avait remporté le second tour du suffrage. 72% d'entre eux ont deviné le vainqueur.

Les sciences sociales nomment cela l'effet de halo. Pour pressentir l'identité du gagnant, les sondés se sont attachés à distinguer «celui ou celle qui avait l'air compétent ou l'air d'un leader dominant», détaille Jean-François Amadieu, spécialiste des déterminants physiques de la sélection sociale et auteur de La Société du paraître (publié chez Odile Jacob). «Il faut à tout prix incarner un leadership en politique. La crédibilité et l'autorité sont des atouts adossés au physique et à l'image que l'on renvoie», décortique Cécile Delozier, conseillère en communication politique et experte en prise de parole en public.

«Le but est de se rapprocher des stéréotypes promus dans le reste de la société.»
Jean-François Amadieu, auteur de La Société du paraître

Cette impression de sérieux dégagée joue un rôle central dans la stature qu'un homme ou une femme politique souhaite asseoir. En 2016, une étude finlandaise réalisée par les chercheurs Niclas Berggren, Henrik Jordahl et Panu Poutvaara était parvenue à démontrer que répondre aux canons de beauté engendrait 14 à 16% de voix supplémentaires par rapport à un adversaire au physique dit moyen.

Les entourages des élus n'hésitent donc pas à rafraîchir, voire à totalement transformer l'apparence de leur poulain. À la veille de l'élection présidentielle de 2012, le candidat socialiste François Hollande s'était astreint à un régime alimentaire strict dans l'optique de perdre un embonpoint qui renvoyait à une image de mollesse ou de laisser-aller. Lors de l'échéance précédente, c'est Nicolas Sarkozy, candidat de l'UMP, qui avait eu recours à divers procédés afin de paraître plus grand aux yeux des électeurs: image retouchée, emploi de talonnettes…

Quelle que soit la couleur partisane à laquelle ils se rattachent, les aspirants au pouvoir se maquillent systématiquement pour dissimuler la fatigue que provoque une campagne. «Le but est de se rapprocher des stéréotypes promus dans le reste de la société», décrypte Jean-François Amadieu, également professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Physique idéal

Tous comptent se rapprocher d'une sorte de physique idéal, véhiculé dans l'inconscient collectif, que nous décrit François Hourmant: «C'est un alliage entre une taille élevée (pour marquer la stature) et la sveltesse couplée à la jeunesse (qui incarnent la vitalité et le dynamisme).» Bien évidemment, tout ce processus d'embellissement ne doit pas apparaître au grand jour. «Il faut le dissimuler au risque de ne plus paraître authentique», tranche l'auteur. Si l'électeur apprend le recours à des artifices, il se sentira floué. Pire, il reprochera au candidat une forme de superficialité, valeur négative sur l'échelle des qualités d'un politicien.

«Les hommes et les femmes politiques représentent quelque chose qui les dépasse.»
Cécile Delozier, conseillère en communication politique

L'exercice s'avère périlleux, presque acrobatique. La ligne de crête est d'autant plus étriquée que les personnalités politiques sont prisonnières d'un rôle fait de convenances et de codes vestimentaires. Durant sa carrière de députée à l'Assemblée nationale, débutée en 1988, Roselyne Bachelot avait par exemple l'habitude de porter des tailleurs de couleurs vives. Lorsqu'elle est devenue en 2007 ministre de la Santé dans le gouvernement de François Fillon, la Neversoise a alors abandonné ses rouges à lèvres fuchsia et troqué ses tenues habituelles contre des costumes noirs.

Fraîchement arrivé à Matignon, le Premier ministre Manuel Valls s'était débarrassé de ses chemises et de ses cravates ton sur ton pour adopter un ensemble sobre et classique. «Il convient d'incarner la fonction, de lui donner corps. Les hommes et les femmes politiques représentent quelque chose qui les dépasse», constate Cécile Delozier.

Une perception genrée

Dans cet agrégat de contraintes d'habillement, c'est sur les femmes que pèsent le plus d'injonctions. «On ne pardonne pas à une femme de ne pas être jolie. Si elle se fiche de sa féminité, on lui reproche de se négliger, tonne Cécile Delozier. Mais une femme qui paraît trop féminine n'est pas perçue comme compétente… Une élue me disait un jour: “Si je me mets en jupe, on va me demander de faire le café.”» Si la minceur, la taille et la jeunesse sont des normes de beauté aussi valorisées chez les femmes que chez les hommes, la prime au physique sert bien plus ces derniers.

«Les atours du pouvoir sont encore marqués par le masculin», constate Cécile Delozier. «Les femmes, elles, sont enfermées dans les représentations qu'on leur confère. Elles sont vite qualifiées de courtisanes, de séduisantes ou d'intrigantes», ajoute François Hourmant. Cette interprétation du corps féminin est permanente. Selon le chercheur, pour le mesurer, il n'y a qu'à se plonger dans les archives des journaux afin de scruter les portraits des candidates à la présidence de la République.

Dans cette situation, les articles commencent systématiquement par une description physique de la candidate, ce qui est loin d'être automatique chez ses adversaires. «Preuve qu'il y a une perception différenciée de l'apparence entre les hommes et les femmes», juge le professeur de l'université d'Angers. Preuve aussi que la politique est encore loin d'échapper aux stéréotypes de genre.

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