Santé / Société

Pour être heureux, n'en faites pas trop

Temps de lecture : 5 min

Être heureux et positif tout le temps, ce n'est pas possible. C'est même le meilleur moyen d'être malheureux. La psychologie explore comment passer d'une positivité toxique à utile.

L'injonction au bonheur est de plus en plus présente dans nos sociétés. Avec de nombreux effets contraires. | Piqsels
L'injonction au bonheur est de plus en plus présente dans nos sociétés. Avec de nombreux effets contraires. | Piqsels

L'expression «positivité toxique» a fait couler beaucoup d'encre ces derniers temps. On commence enfin à reconnaître que, si le fait de se sentir heureux est une bonne chose, trop insister sur l'importance d'une attitude positive peut finalement se retourner contre nous et, de façon ironique, nous rendre plus malheureux.

Certaines recherches montrent que les personnes qui se disent heureuses ont tendance à vivre plus longtemps, à être en meilleure santé et à avoir une vie plus réussie. Et les personnes considérées comme très heureuses bénéficient plus de ces avantages que les personnes moyennement heureuses.

Mais, si bénéfiques qu'ils soient, bonheur et positivité, quand ils deviennent des injonctions trop fortes, peuvent s'avérer toxiques.

Nos travaux, publiés dans le Journal of Positive Psychology et impliquant près de 500 personnes, ont été inspirés par ces résultats apparemment contradictoires –la recherche du bonheur pouvant être à la fois bonne et mauvaise pour notre bien-être. Nous avons cherché à découvrir l'ingrédient-clé qui rend la positivité toxique.

Attendre le meilleur, se sentir au plus bas

Certaines études ont montré que lorsque les gens accordent une grande importance à leur propre bonheur, c'est paradoxalement là qu'ils peuvent être moins heureux... en particulier dans les contextes où ils s'attendent le plus à se sentir heureux.

Cette tendance à s'attendre à être heureux puis à se trouver déçu (ou à se reprocher de ne pas être suffisamment content) a été associée à des symptômes dépressifs plus importants et à des déficits de bien-être. C'est exactement ce que dépeint une caricature de Randy Glasbergen, dans laquelle un patient raconte son problème à son psychologue:

«Je suis très, très heureux… Mais je veux être très, très, très heureux, et c'est pourquoi je suis malheureux.»

Cela ne veut pas dire que rechercher le bonheur nous condamne à la dépression. Des chercheurs ont en effet observé que lorsque l'on privilégie les comportements qui maximisent la probabilité d'un bonheur futur (plutôt que d'essayer d'augmenter tout de suite le niveau de bonheur de l'instant), on a plus de chance de connaître des améliorations et non des déficits de notre niveau de bien-être.

Rechercher le bonheur indirectement, plutôt que d'en faire notre centre d'intérêt principal, pourrait faire passer notre recherche de positivité de toxique à tonique.

Concrètement, il peut s'agir de s'engager dans des activités qui procurent un sentiment d'accomplissement ou de finalité: le bénévolat ou l'accomplissement de tâches difficiles, la mise en place des routines quotidiennes qui favorisent le bien-être, etc.

Ces travaux suggèrent que le fait de rechercher le bonheur indirectement, plutôt que d'en faire notre centre d'intérêt principal, pourrait faire passer notre recherche de positivité de toxique à tonique.

Valoriser le bonheur ou prioriser la positivité?

Nous avons voulu découvrir en quoi le fait de faire du bonheur un objectif central pouvait se retourner contre nous.

Pour mieux comprendre, nous avons mesuré ces deux approches de la recherche du bonheur: valoriser le bonheur et donner la priorité à la positivité. Les personnes qui valorisent le bonheur sont d'accord avec des affirmations telles que «Je me préoccupe de mon bonheur même lorsque je me sens heureux» ou «Si je ne me sens pas heureux, c'est peut-être que quelque chose ne va pas chez moi».

Par contre, celles qui donnent la priorité à la positivité plébiscitent davantage des affirmations telles que «Je structure ma journée de manière à maximiser mon bonheur» ou «Je recherche et nourris mes émotions positives».

Nous avons également analysé dans quelle mesure nos participants se sentaient mal à l'aise avec leurs expériences émotionnelles négatives. Pour ce faire, nous leur avons demandé de commenter des affirmations telles que: «Je me considère comme en échec lorsque je me sens déprimé ou anxieux» ou «Je m'aime moins lorsque je me sens déprimé ou anxieux».

Ceux qui s'attendent à se sentir heureux (score élevé en valorisation directe du bonheur) ont également tendance à considérer leurs états émotionnels négatifs comme un signe d'échec dans la vie et à ne pas accepter ces expériences émotionnelles. Ce malaise face aux émotions négatives explique en partie pourquoi leurs niveaux de bien-être sont plus faibles.

Se sentir déprimé ou stressé n'est pas incompatible avec la recherche du bonheur.

En revanche, les personnes qui recherchent le bonheur de manière indirecte (score élevé pour la priorité donnée à la positivité) ne voient pas les choses de la même façon. Elles acceptent mieux les sentiments négatifs et ne les considèrent pas comme des signes d'échec.

Cela montre que lorsque les gens croient qu'ils doivent maintenir en permanence des niveaux élevés de bonheur pour que leur vie ait un sens ou pour être appréciés par les autres, ils réagissent mal à leurs émotions négatives. Ils luttent contre ces sentiments ou essaient de les éviter, plutôt que de les accepter comme une partie normale de la vie.

La recherche indirecte du bonheur n'entraîne pas la même réaction. Se sentir déprimé ou stressé n'est pas incompatible avec la recherche du bonheur.

Face au négatif

Il semble donc que l'ingrédient-clé de la positivité toxique ne soit pas la positivité elle-même, mais plutôt la façon dont l'attitude d'une personne face au bonheur l'amène à réagir aux expériences négatives de la vie.

Connaître la douleur, l'échec, la perte ou la déception dans la vie est inévitable. Il y a des moments où nous nous sentirons déprimés, anxieux, craintifs ou seuls. Là encore, c'est un fait. Ce qui compte, c'est la façon dont nous réagissons à ces expériences. Est-ce que nous nous penchons sur elles et les acceptons pour ce qu'elles sont, ou est-ce que nous essayons de les éviter, de les fuir?

Notre réaction à l'inconfort est souvent de fuir et d'atténuer la douleur.

Si notre objectif est d'être heureux en permanence, nous pouvons avoir l'impression que les moments difficiles nous empêchent d'atteindre notre but. Mais si nous donnons la priorité à la positivité, nous sommes alors moins préoccupés par ces sentiments: nous les considérons comme des ingrédients d'une bonne vie faisant partie du voyage global.

Plutôt que de toujours essayer de nous en débarrasser, soyons disposés à nous asseoir avec ces émotions inconfortables et à chercher à comprendre que faire: cela nous rendra plus heureux sur le long terme. Apprendre à faire face à ces émotions au lieu de réagir face à elles est un facteur-clé de notre bonheur.

Notre réaction à l'inconfort consiste souvent à fuir et à atténuer la douleur. Cela peut signifier que nous employons des stratégies inefficaces de régulation des émotions, comme l'évitement ou la suppression des sentiments désagréables.

Si nous le faisons, nous ne parvenons pas à tirer parti de l'éclairage qu'apportent ces expériences désagréables. Pour bien réagir à ces expériences, il faut accepter d'être mis mal à l'aise, c'est-à-dire d'être à l'aise avec le fait d'être inconfortable. Nous pouvons alors accepter de ressentir ce que nous ressentons, et être curieux du pourquoi de ces sentiments. Cette réaction nous permet d'accroître notre compréhension, de considérer tous les choix possibles et de prendre de meilleures décisions.

Comme le dit un proverbe bouddhiste: «La douleur est inévitable. La souffrance est facultative.»

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

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