Santé

Les Français donnent très peu leur sperme, mais ce n'est pas de leur faute

Temps de lecture : 5 min

Le don de gamètes mâles tel qu'il est conçu en France dissuade les hommes de se lancer, voire les décourage une fois la démarche entamée.

«J'ai voulu donner mon sperme à plusieurs reprises. À chaque fois, les rendez-vous ont été décalés puis j'ai fini par laisser tomber.» | Anita Jankovic via Unsplash
«J'ai voulu donner mon sperme à plusieurs reprises. À chaque fois, les rendez-vous ont été décalés puis j'ai fini par laisser tomber.» | Anita Jankovic via Unsplash

Aujourd'hui en France, tous les hommes âgés de 18 à 45 ans et en bonne santé peuvent donner leur sperme en vue de permettre à un couple ou à une femme seule de procréer. Mais les donneurs restent rares: l'Agence de la biomédecine n'en recense que 317 pour l'année 2019 [en comparaison, 836 femmes ont donné leurs ovocytes au cours de cette même année, ndlr].

Même si 20 à 30% des donneurs potentiels ne sont pas retenus pour des raisons médicales et que certains ne poursuivent pas le processus de don jusqu'au bout, ces chiffres apparaissent comme extrêmement faibles au vu des demandes (2.017 demandes reçues en 2019), demandes qui vont inexorablement augmenter avec l'ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules.

Pourquoi y a-t-il si peu de dons alors que la procédure est physiquement autrement moins éprouvante qu'un don de sang, de moelle osseuse ou d'un rein... et même qu'un don d'ovocytes par une femme, qui suppose traitements hormonaux et intervention chirurgicale?

Trois types de donneurs

Pour certains, la réponse est assez simple. Parfois, ils ne savent tout bonnement pas qu'ils peuvent donner ou ne se sont jamais posé la question.

D'autres motivent leur refus par des considérations sur les modalités pratiques du don. «Si je ne souhaite pas donner mon sperme, ce n'est pas par convictions, par exemple anti-PMA ou autre, ni pour des questions d'éthique ou de potentiels problèmes de paternité. Dans mon cas, le problème survient au niveau de la masturbation: je suis assez pudique et j'ai du mal à m'imaginer me masturber “sur demande”, en un lieu et un moment que je n'ai pas choisi. De plus, ça reste pour moi un moment de plaisir, et je ne pense pas que me forcer amène autre chose que de la frustration et un échec cinglant au niveau du “rendement”», confie Franck, la trentaine.

D'autres encore expliquent qu'ils ne se sentent pas concernés. «Nous recevons essentiellement trois types de donneurs», expose le professeur Louis Bujan, andrologue et biologiste de la reproduction au Cecos (Centre d'étude et de conservation des œufs et du sperme humains) Midi-Pyrénées à l'hôpital Paule de Viguier. «Il y a ceux qui sont sensibilisés au don en général et sont donneurs de sang et de plaquettes. Il y a les hommes qui ont été touchés de près ou de loin par les questions d'infertilité. Et puis, depuis peu, il y a aussi des hommes gays qui viennent par solidarité pour les couples de femmes.»

D'une certaine manière, ceux-ci –ou plutôt celleux-ci car nous avons échangé avec des femmes trans qui ont donné leurs gamètes– perpétuent une habitude de solidarité à la procréation au sein de la communauté LGBT+ quoique celle-ci était jusqu'alors plus artisanale et plus relationnelle, car le don était adressé à une personne de leur connaissance.

Pour la sociologue du droit, de la famille et de la vie privée Irène Théry, le fait de ne pas pouvoir donner directement son sperme (ou ses ovocytes) à une personne de sa connaissance nuit à la dynamique du don en France: «Il existe en France une méfiance systématique sur le rapport donneur/receveur. La médecine considère qu'elle doit créer un sas étanche entre les deux, sans lequel il y aurait forcément de la confusion dans la famille. C'est pourquoi en France, à la différence de la Belgique, il n'y a que le don anonymisé. Il n'y a pas de don “ouvert”, relationnel , on ne peut pas donner à une personne que l'on connaît, contrairement au don d'organe de vivant à vivant. Or, le don de gamètes pourrait avoir une place sociale.»

Lever l'anonymat ne décourage pas les donneurs, au contraire

Une place pour le donneur? Cette idée semble s'inscrire dans un autre paradigme, une autre manière de voir le don que celle qui domine. «Le don de sperme en France est marqué par une conception très masculine et traditionaliste de la famille. La stérilité était vue naguère comme une atteinte à la virilité, c'est pourquoi on a organisé le secret du don. C'est le modèle “ni vu ni connu” où tout est fait pour faire croire que le mari stérile est le géniteur», relate la sociologique. Et de poursuivre: «Le donneur n'est pas censé avoir d'existence. Le don n'est pas valorisé, au risque de gérer l'accueil du donneur de manière à la fois paternaliste et techniciste. C'est assez dissuasif pour le donneur potentiel.»

Ces propos peuvent sembler extrêmement surprenants tant certains médecins ont prétendu que la levée de l'anonymat des donneurs causerait une baisse des dons. Or, c'est quelque chose que nous avons retrouvé dans de nombreux témoignages de non-donneurs. Ce n'est pas tant qu'ils souhaitent être pères via le don, c'est qu'ils veulent simplement bénéficier d'une forme de reconnaissance et peut-être avoir ne serait-ce que des nouvelles de ou des enfants nés de ce don.

«Je crois que contrairement au don d'organes de son vivant ou après la mort, il y a curieusement de ma part un “détachement” impossible de ce que cela engendrera dans le futur», explique Jean, 40 ans. «Je passerais mon temps à me demander si l'enfant va bien, s'il est dans une bonne famille, s'il ne lui manque rien», confesse Antoine, 39 ans et père d'une petite fille.

«Il faudrait attribuer une vraie place sociale au rôle de donneur. Donner n'est pas vouloir devenir père, c'est permettre à un couple ou à une femme seule de fonder une famille, martèle Irène Théry. Lorsqu'en 2005, la Grande-Bretagne a levé l'anonymat des donneurs, il y a même eu une augmentation des dons, même chose en Suisse. Le seul pays où il y a eu une baisse, et encore, seulement pendant un an, est la Suède, où la levée de l'anonymat s'est faite en 1984, il y a quarante ans!»

Lourdeur administrative, maltraitance médicale, mépris

Le manque de reconnaissance du donneur entraîne un autre problème: la lourdeur de la procédure et la manière dont il est traité dans les Cecos lors de ses différentes visites. «J'ai voulu donner mon sperme à plusieurs reprises à Lyon. La procédure semble simple, une adresse mail à contacter puis un rendez-vous pour donner. Sauf que non, le mail expliquait qu'il fallait prendre plusieurs rendez-vous avec leur unique psychologue avec des délais d'attente de plusieurs mois. À chaque fois, les rendez-vous ont été décalés puis j'ai fini par laisser tomber. J'ai essayé une deuxième fois cinq ans plus tard et c'était le même “protocole” avec le même psychologue. J'ai interprété ce protocole comme du terrorisme administratif, comme dans les livres de Frank Herbert», témoigne Hugues, 45 ans.

Plus que de la lourdeur administrative, c'est de la maltraitance médicale et psychologique que rapporte l'écrivain et journaliste Jérôme Deneubourg, qui a publié Parcours d'un donneur de gamètes en 2018. Il raconte dans son livre combien il s'est senti mortifié par le personnel du Cecos et par les procédures. «On nous traite soit comme des choses qui donnent un petit amas de cellules, soit comme des personnes malades en nous imposant des visites chez le psychologue. C'est comme si on cherchait à nous humilier au maximum de manière à ce que l'on oublie, à ce que l'on disparaisse», raconte-t-il alors même qu'il fait parfaitement la différence entre être donneur et être père –dernier rôle qu'il n'a pas la moindre envie de tenir.

Le mépris dont il a fait l'objet l'a conduit à arrêter le processus de don en cours de route. Il est loin d'être un cas isolé: «Il y a, en France, une conception oblative, presque sacrificielle, du don de gamètes. Il faudrait que le don n'ait pas de contre-don, il faudrait presque que le donneur prenne à charge ses frais de déplacement, déplore Irène Théry. Mais on sait depuis Marcel Mauss que le lien social est précisément fait de dons et de contre-dons!» Et elle ne parle pas là de rétribution financière, mais simplement d'une forme de reconnaissance sociale.

Aujourd'hui, alors que les demandes se multiplient et que de nombreuses femmes attendent un don, il semble urgent de revoir la manière dont le don de gamètes est conçu en France afin de pouvoir augmenter le nombre de donneurs et de permettre à des familles d'être fondées.

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