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Au deuxième jour, furent créés les groupes WhatsApp

Temps de lecture : 3 min

On parle souvent de la manière dont les outils numériques nous empêchent de déconnecter du travail. Avec cette app, c'est avec nos proches que nous échangeons sans cesse.

Le plus fascinant, avec WhatsApp, c'est peut-être qu'on ne s'y dit rien d'important. | Adrienn via Pexels
Le plus fascinant, avec WhatsApp, c'est peut-être qu'on ne s'y dit rien d'important. | Adrienn via Pexels

L'humanité poursuivait son chemin, cherchant bonheur et progrès, joie et merveilles. Et puis, un jour, sous la forme de Jan Koum et Brian Acton, elle inventa WhatsApp.

Il y eut d'abord les messages avec les meilleures amies. Au deuxième jour, furent inventés les groupes. Au troisième jour, les humains nommèrent un groupe «famille». Au quatrième jour, ils créèrent le groupe «vacances!!» et «anniv surprise chut!». Et, au cinquième jour, les humains multiplièrent les groupes: «crèche», «école», «classe de CM1», «FCPE», «cours d'anglais», «Terminale», «licence 2».

S'ensuivirent inéluctablement les groupes «voisins», «quartier», «cousinades», «manif», «pot de départ» et autre «sport» (incluant «marathon on y va!», «gym suédoise», «judo», «tennis du dimanche», etc.). Au sixième jour, tous les cercles de sociabilisation des humains étaient organisés en groupes WhatsApp. Cela se révéla aussi chronophage que pratique.

WhatsApp est peut-être l'appli la plus sous-cotée. D'ailleurs, elle se distingue par un fait que relevait le New York Times l'an dernier: «Peut-être que jamais auparavant une entreprise numérique n'a été aussi populaire en rapportant aussi peu d'argent.» Il faut dire que, en 2020, l'entreprise a dépassé les 2 milliards d'utilisateurs et utilisatrices, pour une moyenne de plus de 100 milliards de messages échangés chaque jour. Sans qu'on n'y prête attention, l'appli, qui avait été pensée par deux anciens d'un service pub de Yahoo! pour remplacer le texto avant d'être rachetée par Facebook, a reconfiguré nos relations sociales. Ils ne l'ont pas fait à coups de grands bouleversements ou d'effets d'annonce. Quand on pense révolution technologique, on imagine de la réalité augmentée ou des voitures volantes. Pas un groupe de discussion. L'appli n'est en fait pas allée jusqu'à modifier la nature de ces relations. Pourtant, elle les a profondément marquées. WhatsApp a changé notre espace de sociabilité, et donc sa temporalité. Finalement, ce n'est pas Facebook qui a rapproché les gens. C'est WhatsApp qui nous relie perpétuellement les uns aux autres. Elle permet de maintenir le contact.

Papotage incessant

On parle souvent de la manière dont les outils numériques nous empêchent de déconnecter du travail. Avec WhatsApp, c'est avec nos proches que nous pouvons échanger sans cesse, tout au long de la journée –bien davantage qu'avec les messages habituels, dans la mesure où l'appli ressemble à une discussion permanente, un papotage sans fin.

Dans la vie professionnelle, l'espace personnel peut nous suivre au-delà des horaires de travail. Cela peut ressembler à l'enfer. C'est ce que pointait Society il y a deux ans.

Mais, à l'usage, un avantage s'est imposé: outre la possibilité de mettre des groupes en sourdine, ce qui fait la supériorité incontestable du groupe WhatsApp, c'est qu'il n'implique pas que l'on réponde immédiatement –contrairement au texto. Parce que, c'est certain, si vous décidez de répondre dans la foulée à chacun des messages qui y sont envoyés, vous ne vous en sortirez jamais. Par exemple, si le groupe «cousinade», qui devait servir à organiser le prochain week-end, vire à l'engueulade au sujet de la vaccination, aucune bienséance ne vous oblige à réagir sur ce sujet, ni d'ailleurs à lire les messages concernés. Il ne faut pas hésiter à mettre en silencieux ce genre de discussions –voire à quitter un fil si vous en avez envie ou à désactiver les notifications. Vous pouvez également désactiver l'option «avertissement de lecture».

Détente ou contrainte?

Il faut se méfier quand l'appli sert à noyer la distinction entre vie professionnelle et vie privée. La plupart des gens évitent de partir en vacances avec leurs collègues –vous pouvez conserver la même distance en ligne. Mais force est de constater que nos journées sont devenues une discussion sans fin, dans un espace où se multiplient les messageries et dans lequel tous nos groupes sont représentés au point d'empiéter sur notre vie personnelle.

Le plus fascinant, avec WhatsApp, c'est peut-être qu'on ne s'y dit rien d'important. (Il vaut peut-être mieux, puisque, malgré ce que prétend Facebook, des personnes tierces peuvent avoir accès à vos messages.) On y met quand même tout le reste. Tout le reste, ça fait malgré tout un gros paquet d'informations liées à nos existences. En un mot: on y bavarde.

Faut-il inventer un mot qui définirait ces discussions comme un mélange des deux, avec une tendance à la «décontrainte» ou à la «détentrainte»?

Ça ressemble à une actualisation sans fin, à un mini-réseau à l'échelle de chacun de nos cercles. Comme si on avait créé un réseau social juste pour nos proches et nous. On y fait des blagues, on y poste des photos, on y partage des liens vers des articles, des mèmes, des vidéos.

Un bon groupe WhatsApp devrait vous donner l'illusion que les cons ont disparu. À l'inverse, se pose la question du droit à la déconnexion. Peut-on faire des pauses ou prendre des vacances des groupes familiaux ou amicaux? Peut-on s'abstraire du bavardage permanent? Ces discussions sont-elles un moment de détente ou une contrainte? Faut-il inventer un mot qui les définirait comme un mélange des deux, avec une tendance à la «décontrainte» ou à la «détentrainte»? «WhatsApp, moi, je trouve ça complètement “détentraignant.”»

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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