Boire & manger

Je mange tellement vite que j'ai tout le temps faim

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Je ne mange pas, j'engloutis, je m'empiffre tel un sinistre glouton à qui on n'aurait jamais appris ce que mastiquer veut dire.

En dix minutes chrono, mon repas est avalé. | Sander Dalhuisen via Unsplash
En dix minutes chrono, mon repas est avalé. | Sander Dalhuisen via Unsplash

Quiconque me voit manger doit penser que j'ai été privé de nourriture depuis ma naissance. À peine dépose-t-on dans mon assiette la substance du repas du jour que je me précipite dessus comme si ma vie en dépendait. Deux minutes plus tard, par je-ne-sais quel tour de magie, mon assiette ressemble à la surface de mon crâne: lisse et poli comme un caillou sorti des eaux.

Un déporté revenu des camps de la mort n'aurait pas pareille voracité. Je ne suis même pas sûr que la bouchée que j'ingurgite ait le temps de recevoir la bénédiction de mes dents, elle file plutôt tout droit au fond de mon palais comme aspirée par l'œsophage avant de dévaler jusque dans les profondeurs de mon estomac. Je ne mange pas, je dévore, j'engloutis, je m'empiffre tel un sinistre glouton à qui on n'aurait jamais appris ce que mastiquer veut dire.

Je ne m'explique pas trop cet empressement fébrile. Après tout, ce n'est pas comme si je menais une existence endiablée. À mon dîner ne succédera rien d'autre qu'une visite prolongée à mon canapé d'où, deux, trois heures plus tard, je m'extrairai pour mieux rejoindre mon lit. Pourtant, à voir la façon que j'ai de manger, on jurerait que j'ai rendez-vous avec un grand de ce monde, un tête-à-tête importantissime où se jouera l'avenir même de la planète.

Il ne se passe pas un repas sans que je n'essuie quelques remontrances de ma compagne où invariablement je me vois accusé de manger trop vite. Généralement, ce rappel à l'ordre provoque chez moi une brève prise de conscience: la bouchée à venir a le droit à un traitement privilégié. Je la câline; grand seigneur, je lui fais visiter jusqu'aux domaines les plus reculées de ma bouche; mes dents l'auscultent comme s'il s'agissait d'un joyau royal issu d'une collection prestigieuse et quand arrive l'heure de quitter ma cavité buccale, elle doit avoir cet aspect mâchouillé et rebattu propre à sa qualité d'aliment comestible.

Cet état de grâce ne dure pas. Aussitôt que je baisse ma garde, je reprends mes mauvaises habitudes: j'aligne les bouchées comme d'autres les appels au pompier quand une inondation menace. En dix minutes, la corvée est achevée et je peux me lever de table avec l'air satisfait du soldat qui vient de remplir une mission de première importance: l'ennemi est éliminé et du forfait commis, il ne reste plus aucune trace.

Évidemment je mange beaucoup trop rapidement pour éprouver un quelconque sentiment de satiété. Les aliments arrivent dans mon estomac en un temps si rapproché qu'il se montre incapable de les traiter tous à la fois. Mes enzymes s'affolent, mes sucs gastriques ne savent plus où donner de la tête; sous le poids de cette charge de travail considérable, mes intestins s'activent comme des livreurs de colis le jour de Noël. Au four et au moulin, ils trient, sélectionnent, répertorient, archivent et finissent par se laisser déborder comme une compagnie de CRS un jour de manifestation particulièrement agitée.

C'est d'autant plus vrai que ma parole est rare à l'heure de passer à table. Quand par nécessité conjugale il me faut répondre à une question, je grommelle quelques borborygmes qui doivent ressembler aux grognements d'un troupeau de sangliers quand ils ont trouvé pitance à leur goût. Je n'ai pas le temps de me perdre en longues dissertations, je pare au plus pressé, à cette assiette à laquelle je règle son compte avec la célérité d'une équipe de nettoyage chargée de récurer un avion entre deux vols.

J'ignore d'où me vient pareille habitude. Comme si j'avais été élevé dans une famille nombreuse où par contrainte économique l'on se disputait la moindre miette de nourriture. Où que j'étais un enfant de la guerre, privé de tout au point de dévorer son repas de peur qu'il ne disparaisse sous ses yeux. Triste habitude que j'ai là mais que faire? Je ne vais tout de même pas installer un sablier au milieu de la table à qui je confierai le rythme de mes bouchées! Ou user d'un minuteur qui déciderait quand l'heure de la prochaine becquée est arrivée.

Non, à bien y réfléchir, je ne vois qu'une seule solution: entamer une grève de la faim illimitée.

Manque juste un motif pour l'entamer.

Vite, par pitié, une cause à défendre!

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